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Un week-end avec Johnny Rock et Ben Jack'son, sosies de Johnny Hallyday et Michael Jackson

« J'étais le seul Johnny. Il y avait Barlos, le sosie de Carlos et Christian Belgy, le Claude François belge. On s'arrangeait sur les prix, on était copains. Et un jour, 20 autres Johnny sont arrivés ».

Johnny Rock sur scène - Toutes les photos sont de l'auteur Un samedi soir à Monchy-Saint-Eloi, Picardie. À la lumière d'un lampadaire, un père et son fils échangent des balles sur le gazon synthétique du stade de foot municipal. Un groupe de jeunes partage des cigarettes sur un banc. Devant la salle polyvalente attenante, une fête se prépare : les femmes sont en talons, la musique résonne déjà. A l'intérieur, Johnny Rock s'échauffe la voix, sous l'œil attentif de sa femme, Brigitte, toute de noir vêtue. Johnny Rock, de son vrai nom Denis Le Men, est venu de Cherbourg pour animer la soirée d'anniversaire de Martine, 50 ans. Une Kro à la main, en civil (costume canadien : pantalon et chemise en jean), il se rappelle son enfance : « Les motos, les blousons noirs, 'Noir c'est noir' : c'est ma jeunesse. Quand j'étais gamin, Johnny avait joué dans 'A tout casser', où il roulait en Norton. J'avais trafiqué ma mobylette pour en faire une mob-Harley, comme je l'appelais : j'avais un grand guidon, des phares antibrouillard. » Il sourit, visiblement ravi de ces souvenirs : « J'avais choisi ma copine parce qu'elle s'appelait Sylvie. Je faisais des concerts d'un quart d'heure à la MJC, je lançais ma chemise à mes potes. Ma mère devenait folle, je revenais torse nu à la maison ! ».

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S'il vit sa passion pour Johnny depuis l'enfance, Denis Le Men n'a pas tout de suite été sosie professionnel. En 1971, il entre comme apprenti charpentier sur un chantier naval, à Cherbourg. Ouvrier la semaine, il chante le weekend, pendant 15 ans. Puis l'entreprise dépose le bilan. Au chômage, il se lance dans l'inconnu. Avec succès, car il vit désormais de sa passion pour le spectacle. Une victoire pour le gamin de Cherbourg, fan de Johnny Halliday mais surtout d'Alain Delon: « Je n'aimais pas l'école, ça me faisait chier. Je voulais être acteur. Mais quand on habite à Cherbourg, au bout du Cotentin, dans les années 1970, ce n'est pas facile. Il n'y avait rien. En plus j'étais fils d'ouvrier ». Intermittent du spectacle depuis 31 ans, il est maintenant son propre patron : « Je me vends, je me produis, je fixe les prix, je prépare les contrats. Pas d'emmerdes, c'est mieux comme ça ».

Ben Jack'son Ben Jack'son (il tient à l'apostrophe), est sosie de Michael Jackson. Comme Denis Le Men, il a échappé à un destin tout tracé. Issu d'une famille de militaires, il a servi dans l'armée, avant de se dédier à la scène et à son idole. Les deux hommes parlent de « revanche » : contre un milieu social, contre un modèle familial étriqué, contre des chefs et des collègues moqueurs. Ben Jack'son se souvient de sa jeunesse: « J’avais envie de prouver quelque chose à ceux qui m’ont sous-estimé », explique-t-il. « Quand je croise des gens que j’ai connu à cette époque, ils sont toujours étonnés quand ils comprennent que je vis véritablement de mon métier ».

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Inscrits au régime de l'intermittence en tant que chanteurs ou artistes de variétés, les sosies professionnels gagnent leur vie. Denis et Ben soulignent les avantages que leur offre leur activité : de salles des fête en casinos, de campings et comités d'entreprise, les deux hommes traversent la France et même le monde. Ensemble, ils ont fait une tournée à la Réunion, avec danseurs et tour bus. Ben Jack'son résume : « Monter sur scène, ce n’est pas aller serrer des boulons à l’usine : je voyage, je vois des gens différents, je ne rends de compte à personne. Il n’y a pas les contraintes d’un métier normal. Il y a surtout une reconnaissance immédiate : les applaudissements du public. À l’usine, on n’est pas applaudi par ses collègues à chaque fois qu’on visse un boulon ». Car le public est là. Johnny Rock est une star chez les sosies: il a un fan club, s'est produit devant 12 000 personnes, partagé une loge avec Chantal Goya (« Ça peut faire rire, mais elle est hyper pro ! »). Lors d'un concert en Tunisie, sa femme raconte que 300 personnes les attendaient à l'aéroport, scandaient son nom. Ben Jack'son profite quant à lui du succès international de Bambi. Il s'est produit en Chine, à Cuba, à Tahiti, en Norvège, en Afrique…

Constamment sur la route, les sosies professionnels avouent à demi-mot subir un peu de fatigue, notamment l'été, quand ils multiplient les dates. Un jour au casino de Courseulles-sur-Mer, dans le Pas de Calais, le lendemain au camping de Valras, dans le midi : costumes et matos dans le coffre, Denis comme Ben mangent des kilomètres de goudron. Le travail est artisanal : les sosies savent tout faire, de la technique au maquillage - parfois sans miroir, comme à Monchy-Saint-Eloi où Johnny Rock se prépare sous les néons d'une réserve.

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Les aléas de l'intermittence font aussi partie de leur quotidien: les souvenirs de temps plus durs les habitent en permanence. Pour Ben Jack'son, les galères ont commencé quand les accusations de pédophilie ont frappé Michael Jackson. Contrairement à d'autres sosies, qui ont commencé à travailler à la mort du King, lui était déjà sur scène depuis des années. Il a pris de plein fouet la mauvaise publicité de son idole. Denis Le Men aussi souligne la concurrence de ces nouveaux venus, arrivés tardivement sur le marché alors que d'autres travaillent leur personnage depuis 20 ans : « Il y a des années qui ont été plus dures pour ma famille, ma femme et mes cinq filles. De 1984 à 2001, j'étais le seul Johnny, avec 5-6 autres sosies : Barlos, le sosie de Carlos, Christian Belgy, le Claude François belge … On se mettait d'accord sur les prix, on était copains. D'un coup, vingt autres Johnny sont arrivés sur le marché ». Il constate : « La France était mon gâteau: j'ai dû le partager ». Avant d'ajouter, avec franchise: « Il y en a deux ou trois qui sont bons, mais le reste c'est de la soupe, nul à chier. » Pour Ben Jack'son, la concurrence est d'autant plus déloyale que beaucoup de ces sosies de pacotille travaillent au noir pour des prix dérisoires. Conscient qu'un public non averti ne verra pas la différence, il est un peu amer: « Le grand public s’en fout que le type ne paye pas ses charges ». Payer des impôts, c'est pour lui ce qui différencie les charlatans des professionnels : « Je ne respecte que les vrais artistes, qui ont travaillé et qui jouent le même jeu que moi. C’est le même problème que les taxis et Uber pop ».

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Un bon sosie, à la différence d'un mauvais, paye ses impôts. Il est aussi humble et raisonnable. Sur son site internet, Johnny Rock, aka Denis Le Men, écrit: « celui qui a su garder sa vraie personnalité ». Il s'explique: « Il y en a qui se prennent pour Johnny Halliday, qui ont le melon. Y en a même qui arrivent avec des faux gardes du corps: des tapés du cerveau! Personne ne veut plus travailler avec eux. Moi je suis loin d'être Johnny Halliday. C'est quelqu'un que j'admire, mais je tiens à garder ma personnalité. Quand je suis sur scène, je joue un rôle, comme un comédien ». Ben Jack'son non plus ne se dédouble pas. Fan mais pas fou, il se décrit comme un imitateur professionnel, passionné 24h/24 mais sosie le temps d'un spectacle: « L'image de Michael Jackson et sa musique font partie de ma vie, mais c’est tout. Je n’ai pas de caisson à oxygène, de chimpanzé, tout va bien, merci ! ». Dans les écouteurs de Ben, Michael Jackson est même assez rare. Il a été remplacé par du jazz et Aerosmith, qu'il a découvert grâce à son idole.

Les sosies à Hollywood, Sosie or not sosie ?, Qui sera le meilleur sosie ?, La journée des sosies, et pléthore d'épisodes de Tellement vrai : la télévision, mais aussi le cinéma, avec Podium, ont construit une image du sosie de star que les intéressés regrettent.

Conscient que son activité peut prêter à sourire, Ben Jack'son, se félicite de l'ouverture de ses amis, qui trouvent son métier « cool et fun ». Comme Johnny Rock, il n'impose pas sa passion à ses proches. Ni la femme ni les filles de Denis Le Men ne sont fans de Johnny Halliday. Les posters et les trophées à son effigie sont réservés au bureau du père de famille. En voiture, quand il en a assez de Johnny, Denis aime écouter Polnareff et Michel Delpeche sur Nostalgie. « J'aime la musique qui me rappelle mes 15 ans, mes parents. Mon père me le disais souvent: je suis un grand nostalgique. Pour les jeunes d'aujourd'hui, je suis un vieux con, un ringard. Et ils ont raison ! Je suis resté bloqué dans mon truc. » Denis et Ben déplorent la politique du buzz qui règne dans certains médias. Vivement dimanche plutôt que Les Anges, ils sont presque d'une autre époque, à contrecourant d’un monde où les starlettes ont remplacé les idoles. Contre le zapping et les modes passagères, leur ringardise est consciente, voire revendiquée.

Le modjo des sosies : le plaisir de faire plaisir. L'été, Johnny Rock se produit depuis 17 ans dans un camping à côté de Béziers : 1000 spectateurs, des chorégraphies, des cracheurs de feu, des croix géantes enflammées, des feux d'artifice, et une arrivée triomphale en Harley. Avec une dizaine de potes motards, Johnny Rock fend la foule. Ben Jack'son non plus ne lésine pas sur les moyens : pendant son show, il change 17 fois de tenues. Le blouson en cuir rouge ou les vestes à paillette sont autant de repères, attendus avec impatience. Fan ou profane, le public doit avoir des étoiles dans les yeux. Pour beaucoup, qui n'ont pas la possibilité d'aller voir leurs stars préférées en concert, le sosie est un bon compromis : il met l'ambiance et reste accessible, à la différence des « vraies » stars, souvent bien lointaines.

Johnny Rock, qui a troqué le jean pour le cuir, et la Kro contre un micro, conclue: « la scène, c'est la coke que je ne prends pas, c'est mon sniff ». Il sort de sa loge de fortune, traverse le couloir de la salle polyvalente, et entre dans l'arène. Alors qu'il entonne «Allumez Le Feu » devant des invités visiblement heureux, surprise : sa fausse guitare, qu'il a lui-même fabriqué, crache des flammes. À l'autre bout de la France, dans une salle de la région lyonnaise, Ben Jack'son chante peut-être : « It doesn't matter who's wrong or right / Just beat it, beat it ».