Publicité
Music by VICE

Comment « Red Right Hand » de Nick Cave s'est tranquillement fait une place dans la culture populaire

De « Dumb & Dumber » à « Crimson Peak » en passant par « Scream », « X-Files » et « Peaky Blinders », itinéraire d'un des morceaux les plus évocateurs du grand et du petit écran.

par Nicolas Milin
30 Novembre 2015, 11:45am


Si Nick Cave est avant tout considéré comme un musicien de talent, il est impossible d'ignorer le lien qu'il entretient avec le cinéma. Sur ce créneau, son sidekick se nomme John Hillcoat, réalisateur, lui aussi australien, avec qui il collabore dès 1988 sur le film Ghosts… of the Civil Dead. La décennie 2000 sera particulièrement productive pour les deux artistes, avec le retour du metteur en scène, peu présent durant les années 90, et un Nick Cave bien décidé à se rapprocher plus que jamais de l'écran. Ils se retrouveront ainsi sur pas moins de trois longs-métrages, dont deux où Nick Cave, en plus d'être le compositeur, porte aussi la casquette de scénariste (The Proposition et Des Hommes sans Loi). Mise en scène, écriture, jeu scénique : autant d'éléments communs entre musique et cinéma, que Cave aime faire cohabiter. L'une de ses dernières expérimentations, le docu-fiction 20 000 Jours sur Terre sorti en 2014 en a été une nouvelle preuve, plaçant pour le coup l'écriture au centre de son art. Parmi ses nombreuses compositions, le titre « Red Right Hand » paru en 1994 sur l'album Let Love In fait jeu à part. Rapidement utilisé à l'écran, il s'est, au fil des années, tranquillement ancré dans la culture populaire.


Let Love In de Nick Cave & The Bad Seeds remporte un franc succès en Australie (où il se classe à la huitième position des charts à sa sortie), tout comme en Europe, terrain de jeu privilégié du groupe depuis quelques années déjà. Un succès qui a toutefois un peu de mal à s'exporter outre-atlantique où Nick Cave reste encore assez méconnu en ce milieu des années 90. À la même période, deux metteurs en scène américains, les frères Farrelly, sortent leur premier film, Dumb et Dumber, Everest de la comédie débile. Au sein d'une bande originale où se côtoient les Crash Test Dummies et les Butthole Surfers, « Red Right Hand » se fait une place inattendue, dans une scène où Lloyd Christmas (Jim Carrey), chapeau de cowbow démesuré sur la tête, se fait arnaquer par une petite vieille en fauteuil roulant, le titre de Cave accentuant le côté parodique de la chose grâce à son ambiance de Western et ses paroles («Take a litle walk to the edge of town »). Véritable carton au box office avec plus de 240 millions de dollars de recettes pour un budget de 16 millions (dont 7 dans les poches de Jim Carrey), le film lance la carrière des Farrelly et celle d'autres artistes présent sur la bande originale, tel Deadeye Dick.


Un carton dû à la qualité indiscutable du film, mais aussi à la présence de Jim Carrey, en plein état de grâce hollywoodien après les succès de Ace Ventura, détective pour chiens et chats (pour lequel il fera appel à Cannibal Corpse pour une scène mémorable) et The Mask. Un carton qui va aussi permettre à « Red Right Hand » d'entamer son petit bout de chemin. Sur ce titre, le crooner australien dépeint un univers sombre, inspiré d'un poème de John Milton (« Le Paradis Perdu ») et basé sur sa sempiternelle obsession pour les notions de bien et de mal. À ce sujet, Nick Cave évoque le rapport qu'il entretient avec la religion dans 20 000 jours sur Terre : « J'ai une relation très étrange avec l'idée de dieu, parce que, à l'intérieur de mon monde narratif une sorte d'entité de ce genre existe ». Noir et Blanc, pastiche de Robert Mitchum : le clip du titre, qui sort la même année, réalisé par Jesse Dylan (fils de Bob et futur réalisateur de How High), fait référence à un film cher aux yeux de Cave, La nuit du Chasseur de Charles Laughton. Une influence qu'on retrouve régulièrement dans ses vidéos, de « The Weeping Song » à « Where the Wild Roses Grow ».

Deux ans plus tard, « Red Right Hand » refait surface dans le film Box of Moonlight de Tom DiCillo, réalisateur de Ça tourne à Manhattan ou plus récemment de When You're Strange, consacré aux Doors. John Turturro y incarne un père de famille au quotidien morose pour qui la rencontre avec un type sapé façon Davy Crockett va tout chambouler. « Red Right Hand » a cette fois une portée plus symbolique. Alors qu'il trace la route au volant de sa Ford Taurus, le personnage joué par Turturro fait défiler une cassette audio qui va illustrer son périple, avec, parmi les nombreux morceaux, cette main droite rouge qui plane sur lui. C'est aussi en 1996 que le titre apparaît sur la bande originale de Scream ainsi que sur la compilation Songs in the Key of X qui regroupe diverses musiques de la série X-Files ainsi que des compositions originales réalisées pour l'occasion, comme la collaboration entre Rob Zombie et Alice Cooper ou celle entre William Burroughs et R.E.M. « Red Right Hand » figure dans la deuxième saison de la série, et pour Chris Carter, son créateur, le choix est dû aux paroles, qui renvoient selon lui directement à l'univers de X-Files, entre la lumière et obscurité, entre mysticisme et raisonnements scientifiques.

Scream, lui, explose le box office et fait tout bonnement revenir le slasher au goût du jour. « He's a god, he's a man, He's a ghost, he's a guru » : la ballade mortuaire de Nick Cave est utilisée par Wes Craven aussi bien pour dépeindre l'ambiance qui règne dans la ville de Woodsboro que pour ses paroles funèbres et sarcastiques, collant à la perfection au ton du film. Là encore, le côté Western du titre joue en sa faveur, et le reste de la bande originale, signée Marco Beltrami, s'oriente d'ailleurs volontairement dans cette direction. Les cloches sonnent, Ghostface frappe, et le titre devient l'un des thèmes phares de la franchise, ensuite remixé dans Scream 2 par DJ Spooky. Étiré sur huit minutes, le morceau est complètement revisité avant de se voir remis à neuf trois ans plus tard par Nick Cave lui-même dans une nouvelle version, à l'occasion du troisième film. Plus orchestral, plus dramatique, son potentiel cinématographique est employé à outrance. La franchise part rapidement en vrille mais la petite bourgade de Woodsboro a trouvé son hymne.

Après Wes Craven, un autre réalisateur porté sur le cinéma fantastique et horrifique va s'intéresser au morceau de Nick Cave : Guillermo Del Toro, qui y verra une synthèse de ses univers fétiches. Hellboy, et plus récemment Crimson Peak, s'en sont ainsi emparés. Pour Hellboy, la version originale est supplantée par une reprise signée Pete Yorn. Souhait d'éviter la redite ou de se démarquer ? On l'ignore, mais les sonorités de la version originale sont toujours bien présentes. Et puis, comment trouver meilleur morceau pour illustrer le personnage de Hellboy, né de la relation entre un démon et un être humain ? Rebelote en 2015 avec la bande-annonce de Crimson Peak où « Red Right Hand » se voit ré-interprété par une proche de l'artiste australien, PJ Harvey. Les deux ex-amants ont en effet travaillé ensemble sur le titre « Henry Lee » en 1996. Avec son piano, son chant lancinant et ses nappes aériennes, cette nouvelle variation, d'abord réalisée pour la série Peaky Blinders, s'accorde au registre gothique traité par Del Toro. De la même manière que Chris Carter sur X-Files, le cinéaste mexicain y voit une évocation directe des thèmes et ambiances de ses œuvres. Des motivations similaires à celles de Nick Cave, pour qui paroles et atmosphère ont toujours été des composantes essentielles de sa discographie.

En 2015, sa présence est, comme on le soulignait plus haut, également à remarquer du côté de la série Peaky Blinders qui revient d'abord vers la version originale parue sur Let Love In, puis sur la reprise de PJ Harvey dans sa seconde saison. La série retrace le parcours d'un gang de Birmingham après la première guerre mondiale. Tout en contrastes, sa bande-son verse dans le rock contemporain et propose, en plus de « Red Right Hand », d'autres morceaux de Nick Cave, ainsi que des titres des Whites Stripes ou des Raconteurs. Une décision encore une fois réfléchie, qui va au-delà de la simple référence pop et découle d'un véritable choix artistique.

Si Nick Cave a connu l'un de ses plus gros succès public en 1996 pour son duo avec Kylie Minogue sur « Where the Wild Roses Grow », « Red Right Hand » reste en revanche son titre le plus iconique, peut-être le plus intemporel, et il y a fort à parier qu'il continuera d'illustrer un certain nombre de récits à l'écran. En 2007, Cave déclarait au sujet de ce titre composé plus de dix ans auparavant : « Un bon morceau a la capacité de se révéler à vous-même longtemps après que vous l'ayez écrit. Celui-ci est plutôt bon pour ça

». Et ça a quelque chose de particulièrement jouissif de se dire que Lloyd Christmas n'y est pas pour rien.

Nicolas Milin est sur Twitter.

VICE France est aussi sur Twitter , Instagram , Facebook et sur Flipboard.



Nicolas Milin est sur Twitter.