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Cet article a été publié il y a plus de 5 ans
Music by VICE

Le Moogfest est le plus grand rassemblement mondial de synthés et de génies

Quelqu'un peut m'expliquer ce que Riff Raff foutait là ?

par Davo McConville
07 Mai 2014, 9:45am


Le Moogfest est le premier festival international à mélanger ouvertement musique et technologies électroniques avancées. À vrai dire, c’est même le seul. Le festival se tient chaque année depuis 2010 à Asheville, en Caroline du Nord, la ville natale de Robert Arthur Moog, créateur du synthétiseur du même nom. Une bourgade qui aimerait être considérée à la fois comme un nouveau bastion de l’innovation, l'épicentre de créativité de l'an 3000, et une chouette ville de montagne avec de la super bouffe et plein de gens sympas. On y a passé quelques jours et voilà ce qu'on en a retenu.


AVANT- PROPOS : QU’EST CE QU’UN MOOG ?
Le Moog a été inventé par Robert « Bob » Moog, un homme dont l'unique intérêt était de concevoir des circuits permettant de transformer des engins inhumains en machines maniables grâce auxquelles on allait pouvoir créer la musique du futur. Il a, par la suite, fondé un empire avec ces engins, dont les premiers adeptes ont été les Beatles et Emerson, Lake & Palmer, et qui ont ensuite explosé avec le disco dans les années 70 et l'avènement de la musique synthétique dans les années 80.



CE QU’ON A RETENU D’ASHEVILLE
Il y a des gangs de gamins qui trainent dans toute la ville. Je ne veux pas passer pour un vieux con, mais ces gosses ont des dreadlocks et j’ai découvert qu'ils mendiaient de la nourriture aux restaurants du coin. Apparemment, donner ses restes aux « travellers » (c'est comme ça qu'on les appelle là-bas) est un truc habituel à Asheville. Bon, il ne bousculent pas vraiment l'ordre établi, l'essentiel de leurs journées consiste à bloquer la circulation sur les trottoirs. A noter qu'ils jouent du djembé en groupe tous les vendredi vers 4 heures de l’après-midi, donc vous savez quand il faut à tout prix éviter le centre-ville.



Asheville est souvent qualifié de foyer contre-culturel – certains ont même désigné le Moogfest comme une version nordique du South By Southwest – et ce n’est pas tout à fait faux. Le festival a lieu partout en ville et chaque restaurant possède une option végétarienne ou vegan, barbecue compris. Aux concerts, vous pouvez être fréquemment confronté aux choses suivantes :
  • Des diabolos
  • De la danse figurative
  • Des visages peints
  • Des capes

Les capes ne me dérangent pas trop en fait. Un pop-up store de capes a ouvert à Asheville spécialement pour le festival, provoquant rires et moqueries (« Il y a un magasin spécialement dédiée aux capes ? » Yup).

Afin de célébrer la puissance inébranlable d'un mode de vie sain et équilibré, le festival propose également un cours de Moog Yoga, qui ne m’était visiblement pas destiné vu que je n’ai jamais réussi une seule fois à me réveiller avant 10h du matin pour y assister.


QU’EST CE QU’UN « DEBAT INTELLIGENT SUR LE FUTUR » ?
C’est la troisième année qu’a lieu le Moogfest, mais cette fois-ci ils ont mis le paquet, comme le montre le titre de leur première conférence : « Relier la Silicon Moutain ». Asheville se considère en effet comme la capitale technologique de l’Est des Etats-Unis. Elle aussi possède ses brasseries artisanales, ses sentiers de randonnée et une diaspora de diplômés qui ne cesse de grossir.

Tout le week-end, des dizaines de haut-parleurs faisaient écho à des sujets aussi excitants que la nature du son dans l’espace, les mathématiques dans les Simpsons ou la synthèse de vocaux analogiques. L’artiste, photographe et maître geek Charles Lindsay a également parlé de son travail au sein du groupe SETI (Recherche pour une Intelligence Extra Terrestre), et nous a alerté sur le fait que chacun de nos tweets allait résonner dans les galaxies pour l’éternité.



Une de mes conférences préférées a été présentée par Claire du groupe YACHT, qui a posé tout un tas de questions à Janelle Monae et à ses producteurs Chuck Lightning et Nate Rocket Wonder. Je ne sais pas ce que vous pensez de Janelle Monae. Moi, perso, à part le fait qu'elle danse méga-bien et qu'elle a de super titres d'albums, je n'ai jamais compris le délire. Sauf qu'à partir de maintenant, je vais juste fermer ma gueule, parce que cette discussion sur la pop musique m’a fait le même effet qu'un exposé de Noam Chomsky sur l'AfroFuturisme et le paradoxe entre pensée idéaliste et dogme matérialiste, ce qui n'est pas tout à fait rien.



EST-CE QUE LES CYBORGS ONT DES DROITS OU EST-CE QU’ON PEUT LEUR TIRER DESSUS ?
Franchement, Neil Harbisson, m’a carrément fait flipper. C’est un « eyeborg », il a une caméra directement greffée dans son crâne. Neil est né sans pouvoir distinguer les couleurs, et pour y remédier il a élaboré un système de décodage de couleurs fonctionnant avec une caméra et des écouteurs. Le concept a, par la suite, été amélioré et se résume désormais à une cellule transmettant des signaux à travers l’os.

Au cours de cette conférence, il nous a parlé du logiciel qu'il utilise et de l'évolution de son cerveau. Il est visiblement arrivé à un stade où il commence à rêver en couleur et à visualiser des objets grâce à leurs sons. Aussi inspirant que terrifiant.


QU’EST CE QUE LA BONNE BASS MUSIC ?
Je viens d’un coin de Londres où personne n’utilise le terme EDM. En fait, on l'utilise, mais de manière péjorative pour décrire la bro-musique de Deadmau5 et consorts. Une des spécialités du Moogfest a toujours été la bass music, des gros kicks de 808 jusqu’aux profondes sub-basses du Moog.

Cela dit, certains des lieux n’étaient pas vraiment appropriés pour ça – lors du showcase Warp par exemple, le public a été forcé de s’asseoir dans un théâtre servant traditionnellement de décor pour des interprétations nases de Shakespeare. Ce qui veut dire, en gros, que l’enchaînement Clark/Moderat a fait sombrer pas mal de paupières dans les abysses du sommeil. À commencer par les miennes.

La palme du « Mais qui les a invité ? » revient à Riff Raff et Dillon Francis, présents au Moogfest 2014 en tant que membres du Mad Decent Crew. Si l’on reconsidère les thématiques du festival qui sont : A) de la musique brillante qui repousse les limites de la créativité et B) des débats intellectuels sur des préoccupations existentielles, on peut légitimement se poser la question.



Comme on pouvait s’y attendre, Riff est resté calé sur le fuseau horaire hip-hop et il est arrivé tellement en retard à son concert, que son DJ s'est retrouvé à court de disques pour son set. Quand il s’est enfin montré, le rappeur a passé son temps à se promener sur scène dans des sapes ridicules, un micro Skype vissé sur la tête, une serviette et une bouteille de Moët à la main. Génial.

Hormis Riff Raff, les points forts du Moogfest ont été : Flying Lotus derrière un écran géant, la joie communicative de Sasha, Tiga, Audion, shigeto, LE1F, Salva, Treasure Fingers et Holly Herndon. Tous ont participé à faire du festival une réussite absolue, LE1F apportant en plus la note androgyne qui manquait cruellement à l'événement et à Asheville en général.

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai raté Green Velvet. Sans doute à cause d'un tas de conversations foireuses entendues ici et là, où on racontait qu'il jouait « sur une colline » et « un peu trop loin », sauf qu'en fait non et de toute façon ce n'est pas une raison. Voilà un morceau de Green Velvet pour me faire pardonner :



Dorit Chrysler
, accompagné d'un Moog Taurus, a montré tout l'étendue de sa maîtrise du theremin. J’ai aussi trainé avec TOKiMONSTA au studio Moog, où l'on a participé à une jam session de synthés. Elle est ensuite montée sur scène où elle a jammé conne une dingue et a évidemment joué son tube « Go With It ».




QU’EST-CE QU'UNE « PERFORMANCE DURATIONNELLE » ?
Selon Awaitinginsaltlakecity.com, une performance durationnelle « est une forme d’expression où le TEMPS se manifeste dans sa pureté originelle et est mis en avant comme l’essence même de l’expérience ». OK.

Au Moogfest, cela signifie, en gros, un marathon avec l’artiste. Dan Deacon s’est jeté le premier dans cette course d'endurance, avant d'être suivi par Nick Zinner et Bradford Cox ont balancé des loops de synthés et de guitare dans tous les sens. Ça n'a pas trop plu à un pote, qui s’en est pris à Nick Zinner, se plaignant de son « attitude de connard pseudo-junkie. J’emmerde ce type ! J’ai vécu dans le New-York des années 80, et quand t’étais sous héro, tu te roulais par terre en te bavant dessus, mec. Tu suçais pas tes joues en te la jouant. »



DAN DEACON EST TOUJOURS À FOND
Dan Deacon a, de très loin, remporté la palme du mec le plus drôle en interview. Il est toujours au taquet et ne perd jamais une occasion de lâcher une bonne vanne. Ci-dessus, une photo de sa performance durationnelle, durant laquelle il arborait sa propre cape faite-maison.



LES LÉGENDES
Chaque soir, des dinosaures du synthé sont montés sur scène. Les Pet Shop Boys ont arboré des tenues à peu près aussi pétées que les règles qu’ils avaient imposés aux photographes durant le concert – « Interdiction de photographier le claviériste », ce genre.

Nile Rodgers est le type le plus extraverti qu’il m’ait été donné d’interviewer et il m’a raconté un paquet d'anecdotes hilarantes. Vous saviez qu'il avait été l'homme de ménage du jet privé de Frank Sinatra ? Il faut vraiment lire son bouquin – Cameron Crowe l'a d’ailleurs qualifié de « meilleur livre du monde ». Ceci dit, regarder Chic m’a donné l’impression de me retrouver à un bal de mariage, devant un tribute band ultime de Chic, qui aurait supplié à Nile Rodgers de faire une apparition.



C'était couru d'avance : Kraftwerk 3D fut une expérience au-delà du réel. Kraftwerk est l'équivalent du Big Bang en musique électronique, c'est le groupe qui a insufflé la vie à la machine. Et si le prochain groupe que vous voyez sur scène ne vous lance pas à la face des visuels qui vous rongent les yeux, et les lignes de basses les plus géniales que le couple homme-machine ait enfanté, tout ça supervisé par de vieux Allemands cryogénisés en justaucorps, demandez à être immédiatement remboursé.


Kraftwerk


Factory Floor

ET LE VAINQUEUR EST…
Factory Floor était le dernier groupe du festival à jouer dans le gigantesque et très froid « U.S. Cellular Center », à plus de deux heures du matin. J’aime l'idée qu’à chaque fois que l’on voit un groupe en live, c’est un peu comme un rencard. Vous avez tous les deux accepté de vous retrouver à un endroit précis, à une certaine heure, et il se peut même que vous vous retrouviez plusieurs fois ensemble dans différents pays. C'est presque comme un film de Cédric Klapish, en fait. Tout ça pour dire que j’ai vraiment adoré le set de Factory Floor, parce qu’ils allient la sueur du muscle à la précision de la machine, le pilonnage de batterie de Gabriel Gurnsey et la guitare spectrale de Nik Colk semblant constamment reliées au cerveau de la claviériste Dominic Butler. En un mot, parfait.


LES LEÇONS À RETENIR DU MOOGFEST 2014
  • Il existe quelques personnes dôtées d'un cerveau dans l’industrie musicale, elles sont juste timides.
  • Vous n’aurez jamais assez d’argent et de temps pour acheter tout le matériel dont vous rêvez.
  • La Silicon Mountain, les gars. C’est comme Dol Guldur, mais avec plein de circuits et de condensateurs. Par contre, les gens de chez Moog sont tout sauf des nains et des dragons.
  • Les cyborgs sont terrifiants et il faudra bientôt choisir son camp : avec eux ou contre eux. Votre décision ne sera jugée par personne, excepté par l’Histoire.


Davo est tombé plusieurs fois amoureux d'objets animés et inanimés durant son week-end. Il est sur Twitter - @battery_licker.

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