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Infinit' est définitivement persona non grata à Nice

Attaqué en justice par Christian Estrosi il y a un an, le rappeur a de nouveau été interdit de concert ce week-end au festival Check The Rhyme, malgré le soutien de Nekfeu.
Genono
par Genono
28.7.15

Photo - Draft Dodgers

Kaaris admire Nicolas Sarkozy, Le Roi Heenok ne manque pas une occasion de dédicacer Jacques Chirac, Fusils à Pompe a construit deux mixtapes entières sur le personnage de Charles Pasqua : bien plus que les gangsters hollywoodiens, le rap français aime les politiciens à tendances mafieuses. Il y a un peu plus d’un an, le rappeur niçois Infinit’, fidèle à la tradition, écrit un hymne en hommage au maire de sa ville, Christian Estrosi. « Je n’ai aucun diplôme, comme Christian Estrosi, mais j’veux devenir maire, comme Christian Estrosi ». Rolex à 15 000, costard à 20 000, chauffeurs et berline … Infinit’ imagine le quotidien de son idole, en tapant volontairement en plein dans les clichés. Problème, le principal intéressé dépose une plainte pour injures, et quelques jours plus tard, l’histoire du « rappeur censuré par Estrosi » fait le tour de tous les médias français.

Un an plus tard, on pensait l’affaire tassée. C’était sans compter sur la rancune du dictateur sudiste. Ce week-end, se déroulait à Nice le festival Check The Rhyme. Invité par Nekfeu –tête d’affiche du festival-, Infinit' s’est vu refuser l’accès à la salle de concert. Le prétexte, même pas dissimulé : le rappeur risquait de jouer son fameux titre-polémique. Mails et coups de téléphone de la mairie, coups de pression sur les organisateurs du concert : Christian Estrosi et son équipe n’ont rien à envier aux méthodes de Charles Pasqua. Quelque sjours après l'incident, on est allé en parler avec Infinit’, définitivement persona non grata à Nice.

Noisey : Avant d’évoquer le concert et la polémique, on va commencer par parler de ton dernier EP, Plusss. Il est dans les bacs depuis avril, et j’ai l’impression que tous les retours – de la part de la presse comme public- sont excellents.
Infinit’ : Effectivement, je suis très satisfait des retours. À chaque fois qu’on a parlé du EP, c’était en bien. D’ailleurs, je dirais pas que c’est un EP, mais plutôt un mini-album. Huit titres, avec pas mal de featurings … J’en suis très content.

Les huit titres sont produits par DJ Weedim. Comment s’est passée la collaboration avec lui ? Est-ce que c’est lui qui t’a poussé à te lancer dans un projet un peu plus ambitieux que tes précédentes mixtapes ?
À la base, avant de monter à Paris, Weedim était un mec de Nice. Il y a pas mal d’années, il était connecté avec des mecs de mon équipe, D’en Bas Fondation. Quand j’ai commencé, moi aussi, à faire des allers-retours à la capitale, pour ma première mixtape, je l’ai rencontré, on a commencé à faire des morceaux ensemble … T’en fais un, puis deux, puis trois, et au bout d’un moment, tu te dis que ce serait bien de faire un projet complet. C’est le genre de connexion qui se fait toute seule, on n’a pas besoin de se donner rendez-vous pour se dire « il faut qu’on bosse un projet ensemble ». On bossait bien en studio, on s’entendait très bien … les choses se sont faites d’elles-mêmes.

Le rap français a longtemps été cantonné à la rivalité Paris-Marseille, mais depuis quelques années, on voit de plus en plus de provinciaux percer : Niro, Dosseh, Orelsan, Gradur … Tu viens de Nice, t’as senti cette tendance se renverser ?

C’est quelque chose que je vois évoluer depuis ma première mixtape. Le vent est en train de tourner, et c’est une très bonne chose pour nous. Internet a tout bouleversé. C’est beaucoup plus facile de se faire voir, et si t’es bon, les gens accrochent. Il n’y a plus besoin d’intermédiaires.

Il y a tout juste un an, tu balances le titre « Christian Estrosi », premier extrait de Plusss. Dans la foulée, Estrosi porte plainte pour injures, et tu te retrouves dans tous les journaux. J’imagine que tu ne pouvais pas anticiper une polémique d’une telle ampleur, mais est-ce qu’en écrivant le morceau, tu t’attendais au moins à une réaction de la part de la mairie de Nice ?

Franchement, même pas. C’est un morceau que j’ai écrit en rigolant, je me suis dit qu’ils n’avaient pas que ça à faire … Y’a quand même d’autres problèmes, à Nice ! [

Rires

] Je m’étais dit que c’était possible, mais non, bien sûr, je m’attendais pas à tout ça.

Avec le recul, est-ce que tu considères que cette polémique t’a servi, dans le sens où elle a fait parler de toi sur des médias auquel tu n’aurais jamais eu accès autrement ? Ou au contraitre, qu’elle t’a desservi, parce qu’au final, on n’a parlé que de ce titre, et pas du tout de ton album et de ta musique ?
Je pense que ça m’a plus servi que desservi, quand même. Il y a des gens qui n’auraient jamais entendu parler de moi sans la plainte de Monsieur Estrosi, je devrais presque le remercier. Et parmi tous ces gens, certains ont eu envie d’en savoir un peu plus, et sont allés écoutés d’autres morceaux à moi … Donc oui, je ne retiens que du positif de cette histoire.

On en arrive à l’incident de ce week-end. Pour la deuxième édition du Festival Check the Rhyme, les Migos sont programmés à Nice. Comme tous bons rappeurs cainris, ils annulent leur participation à quelques semaines de la date prévue. Nekfeu est débauché pour les remplacer, et il t’invite à venir le soutenir…
Voila, et je m’étais dit que ça aurait pu être sympa de jouer ce titre en live. C’était l’occasion parfaite. En plus, y’a pas longtemps, j’ai participé à un concert avec IAM, à Antibes. Pendant les balances, je voulais pas le faire, parce que je me disais que ça allait être trop cramé … Et puis finalement, je l’ai fait quand même. On est venu me voir, et on m’a dit « Ah ? Mais tu comptes le jouer, ce titre ? ». Jean Leonetii, le maire UMP d’Antibes était dans le public, et l’organisation considérait que c’était un peu chaud. Je leur ai répondu que personne ne m’avait rien demandé avant le concert, et qu’il n’y avait aucune raison pour que je ne le fasse pas. Je l’ai fait, et ça s’est très bien passé. Le seul truc que j’ai trouvé bizarre, c’est qu’on me parle de Nekfeu à ce moment-là. On m’a dit qu’il y avait au des mails de la part de la mairie, qui demandait à annuler son concert entièrement. Uniquement parce qu’il était sur le remix de « Christian Estrosi ». Mais c’est pas possible ! Le mec est disque d’or, bientôt disque de platine, il rapporte de l’oseille aux mecs qui organisent le concert. C’est pas pour un vieux 8 mesures qu’on va lui interdire de monter sur scène !

T’as pu en discuter avec Nekfeu directement ?
Oui, entre temps, j’ai eu l’occasion de le croiser à Paris, je lui ai demandé si on lui avait dit quelque chose à ce sujet … Et non, rien. Du coup, je lui ai proposé de jouer ce titre ensemble lors de son passage à Nice. Sauf que de leur côté, ils ont anticipé de ouf ! Nekfeu s’est mangé des pressions, les orga aussi … On a laissé tomber. C’est juste un morceau, on va pas se mettre le monde entier à dos pour quatre minutes de musique.

Le jour du concert à Nice, tu te présentes donc à l’entrée en disant que tu es sur la liste de Nekfeu …
Voila, j’arrive pour récupérer mon invit, je donne mon nom … Je sens de la paranoïa en face, les mecs s’agitent, discutent entre eux pendant au moins cinq minutes. Quand je demande ce qu’il se passe, on me répond : « C’est toi Infinit’ ? C’est vraiment toi ? ». Il passe un coup de fil, il me demande d’attendre, on le rappelle, ça dure de longues minutes, il revient vers moi, me demande si j’ai prévu de jouer ce soir.

J’imagine que tu ne lui as pas répondu que ton idée première était de faire « Christian Estrosi » avec Nekfeu…
Non, forcément, je lui réponds que je viens juste soutenir Nekfeu, et que je ne joue pas. Et le pire, c’est que c’est la stricte vérité ! Mais là-bas, tout le monde était persuadé que j’allais le faire. Au bout d’un moment, on me laisse entrer dans la salle, mais impossible d’accéder aux loges. Eff Gee –de l’Entourage- était avec moi, et se retrouve embarqué dans ma galère … Sous pretexte qu’il m’accompagnait, lui non plus n’avait pas le droit de rentrer en loges. Il a fini par y arriver, mais on l’a bien fait chier, lui aussi. Bref, à la toute fin du passage de Nekfeu, on me laisse passer, j’arrive à monter sur scène, mais j’ai même pas le temps de prendre un micro. Nek’ m’a dédicacé, et c’est tout.

Il y avait des journalistes sur place ?
Il y avait juste une meuf du Monde, elle m’a posé pas mal de questions… Mais sans me dire que c’était pour un article ! [Rires] Je sais pas comment ça va encore finir, mais je suis prêt, y’a pas de soucis. L’année dernière, quand j’ai sorti le morceau, à la base je n’ai fait qu’une interview pour Nice Matin. Elle devait être publiée uniquement sur leur site internet, finalement le lendemain matin je me retrouve en double-page dans le journal, avec ma photo en grand format… A partir de là, tout le monde a repris l’info : L’Express, Le Figaro, RTL, et même les trucs de merde comme Closer.

T’as pu t’expliquer avec les organisateurs du concert a posteriori ?
Ouais, et ils m’ont dit qu’ils s’étaient mangé des pressions de ouf. On les réveillait à 7 heures du matin en leur demandant d’annuler le concert, on leur envoyait des mails tous les jours…

Entre la sortie du titre l’année dernière, et le festival de ce week-end, t’as jamais eu l’occasion de faire une scène à Nice ?
Nan, jamais ! [Rires] C’est impossible !

Tu veux dire que tu ne peux plus du tout faire de scène à Nice ?
Une scène juste pour moi, nan, c’est pas possible ! A la limite, si c’est la scène d’un pote à moi, et que je déboule sans que personne ne soit prévenu avant, ouai, dans ce cas il y a peut-être moyen. Mais un concert d’Infinit’, à Nice ? Impossible.

T’envisages de donner suite à cette affaire ? J’imagine que des poursuites judiciaires contre des gens si haut-placés, c’est très compliqué.
Nan, pas de poursuites. Je m’en bats les couilles. Tout ce que je peux faire, c’est en parler, et faire en sorte qu’un maximum de gens soient au courant des agissements de la mairie de Nice.

T’as déjà rencontré Christian Estrosi ?
Nan, jamais, mais j’aimerais bien. Faudrait organiser un petit débat filmé, ce serait marrant.

Tu pourrais exporter le concept de ce morceau à d’autres hommes politiques, en faisant un titre « François Hollande » ou « Nicolas Sarkozy » ?
Nan, parce que là on va vraiment me voir comme un mec qui ne fait que ça. Mais honnêtement, si j’avais fait le même morceau avec n’importe quel autre homme politique, il n’y aurait pas eu une polémique de cette ampleur. Les mecs savent que la mauvaise publicité, mieux vaut l’ignorer que de jeter de l’huile sur le feu. Mais Estrosi, c’est une superstar. Il aime les flashs, les caméras, il veut que ça parle de lui, en bien ou en mal. Il a sorti son surf, il a surfé sur la polémique. Et puis, les mecs qui votent pour lui, les vieux fachos de Nice, je pense qu’ils ont apprécié sa réaction. « Ouai, c’est bien, faut pas se laisser insulter, il faut agir … »

Après toutes ces émotions, quels sont tes prochains projets ?
Je bosse sur un album, en collaboration avec Don Dada, le label qu’ont monté Alpha Wann et DJ Lo’.

Tu bosses encore avec Weedim ?
Sur ce projet, non. Enfin, j’ai pas encore sélectionné toutes les prods, donc c’est pas impossible qu’il en place une ou deux d’ici la livraison de la galette.

Je vois, cette fois-ci ce n’est pas lui qui drive l’album, comme pour Plusss.
Nan, pas du tout. Cette fois, je vais m’appuyer sur plein de beatmakers différents. Il faut savoir se diversifier.

C’est prévu pour quand ?
Ce sera dans les bacs avant janvier.

Merci Infinit’.
Merci à toi. Et merci à Christian !

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