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Une brève histoire du premier disque house sorti en Angleterre

C'était en 1986, Hans Zimmer, Ian Levine et leurs potes enregistraient « On The House » sous le nom de Midnight Sunrise, deux ans avant que la vague ne déferle sur toute l'Europe.

par Tess Reidy
01 Juillet 2016, 9:25am

Il y a 30 ans, le compositeur attitré de Christopher Nolan, un scénariste de la série TV Coronation Street et une légende de la Northern Soul ont composé le premier titre house sorti en Grande-Bretagne. Les chemins ont bifurqué depuis, les souvenirs sont restés bien enfouis, mais la réalité est là et bien là : « On The House (Chicago Mix) » de Midnight Sunrise featuring Nellie 'Mixmaster' Rush et Jackie Rawe a importé le son house de Chicago en Angleterre et a propulsé le genre tel qu'on le connaît aujourd'hui.

C'était en juin 1986, la house était toujours un truc très underground, gay et américain. Ian Levine, collectionneur obsessionnel de Northern Soul, était DJ résident au club Heaven de Londres, et venait de rentrer d'une nouvelle razzia de disques aux Etats-Unis.



« Tout le monde parlait de house music là-bas, quand je suis rentré, j'ai dit à mon co-producteur de l'époque, Hans [Zimmer], celui qui allait plus tard gagner un Oscar pour la musique du Roi Lion, que je voulais faire un disque de house pour griller tout le monde » se souvient Levine - qui allait lui aussi composer bientôt des tubes comme « A Million Love Songs » ou « Could It Be Magic » pour Take That, eh ouais. « J'ai donc trouvé un nom et j'ai ramené tout le monde sur le projet. C'était à la fois une ressucée de vieux morceaux house et un hommage au genre. »

Zimmer, que l'on connaît désormais tous pour ses bandes-sons hollywoodiennes et qui est probablement un des musiciens les mieux payés sur cette planète, començait tout juste à bosser sur la musique de film « Je lui avais expliqué ce que je voulais et lui ai fait écouter quelques disques house » ajoute Levine. « Pour un mec comme lui, ça revenait à cocher des cases, tu lui disais quel style tu voulais et il te le faisait. On est allés au studio qu'on partageait tous les deux à Fulham et je lui ai chanté la ligne de basse, il l'a joué sur son énorme synthétiseur analogique Moog qui prenait toute la pièce et a ajouté quelques notes par dessus. »

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Ian Levine et Hans Zimmer, back in the days

La ligne de basse dont parle Levine provient d'un classique de la Chicago house, le célèbre « Love Can't Turn Around » de Farley 'Jackmaster' Funk. « Il y avait un peu de ça, mais pas que. Je ne voulais pas avoir de problèmes de droits alors je me suis contenté de faire quelque chose de similaire, en ajoutant du piano et une voix par dessus, avec moi et Damon [Rochefort] qui chantonnons 'On the house, on the house my love is free it's on the house' , avant que Damon ne fasse un rap marrant à la fin. »

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Le duo Nomad : Damon Rochefort et Sharon D. Clarke

« Il a insisté pour que j'enregistre ce rap » se rappelle Damon Rochefort, journaliste musical de 20 ans à l'époque, qui a ensuite monté le duo house Nomad (auteur du hit 90's « Devotion ») avant de devenir scénariste de renom pour le feuilleton Coronation Street. « C'était horrible et il voulait en plus que je prenne ce pseudo, Nellie. On a fini par boucler ce titre même s'il n'était pas fantastique, mais c'était le premier morceau de house britannique. On avait copié tout ce qu'on avait entendu auparavant. »

Le titre a été finalisé début juillet 86 et il était pressé avant la fin du mois. En novembre de la même année, la house music allait exploser, même si les secousses ne se sont faites réellement sentir qu'à partir de 1988, avec l'arrivée de l'ecstasy et le Second Summer Of Love, qui a fait entrer le style à Sheffiled, Manchester, Londres et dans les Midlands.

Ian Dewhirst, qui a signé le disque à l'époque et travaille aujourd'hui pour Universal, fasiait partie de ses producteurs exécutifs qui, au milieu des swinging 80's, assuraient la liaison aérienne entre Londres et Chicago. « C'était la mafia gay - surtout Ian et Damon - qui nous répétait sans cesse, 'on doit sortir le premier disque de house britannique !' Ils avaient une longueur d'avance, aucun doute là-dessus. Ça partait dans tous les sens avec eux » assure t-il. « C'est difficile aujourd'hui de décrire comment ça se passait dans les années 80, mais ils étaient tarés. On était tous tarés. On sautait d'un avion à l'autre, on passait six nuits par semaines à clubber à différents stade de défonce et tout ce qui nous reliait était l'incroyable vibe que dégageait la house. »

Dewhirst ajoute : « Certains ne s'en sont pas très bien sortis. Quand la fin de la décennie est arrivée, beaucoup ont complètement twisté, on a dû se réinventer, mais ce qu'on faisait en 86 a carrément préfiguré l'euphorie du début 90. Le second summer of love a eu lieu en 88 - on a sorti le disque en 86. On était en avance sur notre époque. »

Depuis, la house n'a jamais disparu, que ce soit en Grande-Bretagne ou au niveau international. « Il y a eu des hauts et des bas, elle a été mainstream, au top des charts puis est redescendue, mais d'un point de vue underground, elle n'a jamais cessée d'exister » affirme Bill Brewster, co-auteur de Last Night a DJ Saved my Life. « La house music a débarqué au Royaume-Uni et est devenue instantanément populaire. »

Pour Brewster, ce n'est pas étonnant que des Anglais comme Rochefort et Levine aient voulu imiter le son américain. « C'est l'histoire entière de la dance music britannique depuis des décennies. Il y avait déjà des pastiches de la Motown dans les années 60. On n'a toujours voulu copier la musique noire américaine et la house n'a pas fait exception à la règle. »

« On The House » n'a jamais été un tube en dehors des clubs mais il a assurément marqué le point de départ de quelque chose d'unique. « Il a établi une idée de la house music britannique » poursuit Brewter. « Depuis ce titre, il y a eu des centaines de hits house comme "Passion" de Gat Decor, "Big Love" de Pete Heller ou même Disclosure aujourd'hui, qui proposent leur propre version du son underground de Masters At Work, David Morales et Frankie Knuckles en le mettant dans un contexte pop moderne. »

Est-ce que le titre a malgré tout passé l'épreuve du temps ? « C'est un peu trop kitsch pour moi » répond Dewhisrt. « J'ai des goûts un peu moins pompiers et pop en matière de house. »

Brewster est d'accord. « Honnêtement ? Je l'aime bien mais je ne le jouerai jamais en club. »

Et Rochefort ? « Non, c'est horrible ! »

Quant à Ian Levine : « Oh ouais, si on considère que ce truc a 30 ans, le son est fantastique. »

Ok, « On The House » n'était pas le meilleur morceau de house, mais c'était loin d'être le pire, et il a eu l'audace de lancer un mouvement qui n'a jamais cessé de captiver la jeunesse britannique depuis.


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