FYI.

This story is over 5 years old.

Cult Of Youth s'apprête à sortir son ultime album, Final Days

Sean Ragon nous a raconté tout ce qui lui était tombé dessus ces dernières années et ce que son groupe avait dû endurer à cause de l'étiquette « neofolk ».
24.10.14

Cult Of Youth, le groupe mené par Sean Ragon (boss du shop Heaven Street et du label Blind Prophet), s’apprête à sortir son quatrième album, et le troisième sur Sacred Bones Records. Ragon décrit Final Days comme un disque aussi rock n' roll que neofolk, un genre auquel on rattache souvent le groupe de Brooklyn.

Client habituel de son shop (qui fait aussi studio), j’y ai appris plus de choses sur la noise, l’industriel et la musique électronique que sur n’importe quel blogspot ou soundcloud, un exemple criant de l’importance des espaces physiques pour la musique. J’ai interviewé Sean sur Skype alors qu’il était en pleine lune de miel à Berlin. On a discuté de tout ce qui lui était tombé dessus ces dernières années : se faire défoncer dans la rue par 4 mecs et avoir failli perdre l’usage de ses jambes, être considéré comme fasciste et aussi de l’héritage de Throbbing Gristle dans la lutte quotidienne contre les mécanismes de contrôle. Final Days sortira le 11 novembre (tragique quand tu nous tiens) et sera vraisemblablement l’ultime album du groupe. D’ici là, écoutez l’extrait « Roses » juste en-dessous.

Noisey : Comme sur vos précédents disques, il se passe plein de choses sur cet album. Tu peux me parler un peu du processus d’écriture et d’enregistrement de Final Days ?
Sean Ragon : Celui-là, putain, je ne saurais pas comment le décrire. C’était un album compliqué à faire. Le titre en lui-même implique beaucoup de choses, j’avais cette sensation d’être foutu, que j’allais mourir. Un feeling de désespoir ne me quittait jamais. Je faisais des cauchemars et me réveillais en pleine nuit, totalement glacé. Je ne pouvais même plus mettre les pieds dans un cimetière, ça me faisait trop flipper, ça me rappelait ma propre mortalité. J’ai commencé à acheter des ossements humains et des trucs comme ça, en les gardant près de moi, je me suis mis à faire des trucs très bizarres. Émotionnellement parlant, j’étais ailleurs, et le disque est une sorte de reflet de tout ça. J’ai exorcisé pas mal de démons tout au long du processus. Et d’une certaine façon, ma vie a beaucoup évolué depuis la fin de l’enregistrement. Aussitôt le disque fini, j’ai commencé à prendre conscience de ce que la mort représentait vraiment.

Tu crois qu’ils viennent d’où ces sentiments ?
J’en ai aucune idée putain. Je ne contrôle pas du tout ça, ça me tombe juste dessus et c’est ce qui est arrivé.

C’est récurrent ?
Je suis devenu de plus en plus parano et effrayé de tout ce qui m’entoure, mon âme s’obscurcit. Je ne sais pas pourquoi, peut-être que je travaille trop [Rires]. Le magasin doit me fait plonger, qui sait [Rires]. Mais je me sens beaucoup mieux maintenant, après toutes ces phases difficiles. Quelques jours après en avoir fini avec le studio, je me suis fait sévèrement cogner par quatre mecs à un concert. J’ai pris des coups à la tête, dans les côtes, et ils m’ont explosé les jambes. J’ai dû me faire opérer et j’ai toujours un peu de mal à marcher depuis, j’ai du fer dans les tibias. Il y a plein de trucs que je ne peux plus faire. Cet après-midi, je me promenais et j’ai carrément dû m’arrêter et m’asseoir parce que je ne peux pas rester debout trop longtemps. Je ne peux mas monter les escaliers. Je ne peux pas plier les jambes entièrement, c’est vraiment chiant. Mais après une longue réhabilitation j’ai réussi à m’en sortir. J’ai vécu ce que les personnes handicapées doivent subir chaque jour, ça change ta vision sur pas mal de choses.

Je me suis marié également. C’est une grande étape dans ma vie. J’ai la sensation que depuis qu’on m’a enfilé une bague, je suis passé du côté positif des choses, et je suis heureux d’avoir sorti ce disque. Il n’a pas été facile à faire mais il devait être fait.

Publicité

Donc ça veut dire quoi ? Votre prochain album s’appellera Redemption Days ou Happy Days, ou un truc du style ?
Peut-être qu’il n’y aura pas d’autre disque. Je n’en ai aucune idée. C’est celui dont je suis le plus fier. Par le passé, je pouvais revenir sur des disques que j’avais enregistré et trouver que 50 % de ce qu’il y avait dessus ne me convenait plus. A peu près 30 % du reste était tolérable, et seulement 20 % était exceptionnel, tu vois ? Je suis très critique envers moi-même. Alors qu’avec celui-ci, j’en suis fier de A à Z. Chaque élément du disque correspond exactement à ce que je voulais faire. Donc ça me fait cogiter, peut-être que cet album devrait être notre dernier, et qu’il serait mieux de passer à autre chose, tu vois ? Si ça me semble approprié de continuer je continuerai hein, mais le cas contraire, je ne le ferai pas, ça ne sert à rien de faire durer un projet au-delà de son utilité. On fera une tournée pour promouvoir le disque et on verra comment ça se passe.

Comment se sont passées les sessions au studio ?
Eh bien ça nous a pris un an et demi avant qu'on s'y mette vraiment. Notre batteur Cory vit dans le Midwest donc il n’était pas toujours dispo. Il venait ici, il donnait quelques cours de batterie à New York, parfois il faisait juste le voyage pour ça. Donc on essayait de faire le maximum pendant son séjour. Tout s’est ensuite fait progressivement : la basse, les guitares, les parties acoustiques.

Et puis, j'ai demandé à mon amie Paige de nous rejoindre et c'est une des meilleures choses que j'ai fait dans ma vie. On avait déjà joué avec elle et son groupe Future Blondes, et je ne savais pas qu’elle jouait du violoncelle. Un soir elle s’est pointée à ce putain de concert où elle a joué du violoncelle avec une pédale d’effets. Et je me suis dit, « oh nom de Dieu de bordel de merde, il faut que cette meuf joue avec nous. » Elle est venue au studio et on a commencé à écrire. Elle avait écouté les morceaux et avait déjà mémorisé quelques parties, mais on en a composé une bonne majorité en studio. Ça a ajouté une texture supplémentaire et c’est ce qui rend le disque vraiment unique.

Publicité

Le dernier album était un peu stérile. C’était trop propre. J’avais peur que ça soit trop noisy ou borderline. Ce disque est un peu plus débraillé mais je crois que c’est pour ça qu’il est meilleur. J’ai emmené mon dictaphone un peu partout avec moi pour capturer des sons de mon environnement. Et en fond de certains morceaux, j’ai assemblé ces sons relatifs à des lieux, des objets, des personnes, c’est comme si l’énergie de ces personnes était présente sur ce disque sans qu’ils ne jouent forcément dessus.

Une nuit, avec mon ancien coloc, on trainait et on est entré sur un chantier près du fleuve, au sud de Brooklyn et du Queens. On zonait et j’ai laissé tourner mon enregistreur. On entendait les voitures passer au-dessus de nos têtes, et l’atmosphère d’un endroit abandonné. On a mis ça en fond d’un de nos morceaux, tu ne peux pas vraiment l’entendre, mais ça donne une texture à la chanson. Je crois que c’est important. Des moments de ma vie sont éparpillés sur le disque.

Tu pourrais mettre Cult of Youth dans un contexte ? Me dire à quel genre ou à quelle scène Cult of Youth appartient ?
J’ai l’impression qu’on ne correspond à aucun genre. On draine un public vraiment différent selon les villes ou les pays, ce qui a beaucoup de valeur à mes yeux. Je ne crois pas qu’on puisse forcément nous mettre dans une case. Je ne veux pas non plus jouer au snob en disant un truc du style « on fait du post-neofolk avec une influence punk ». J’en sais putain de rien, mec. On est juste un groupe de rock, du rock psychédélique ou un truc comme ça.

La musique est intéressante, mais je dirais que l’importance du groupe réside surtout dans les idées qu'il y a derrière et la façon dont on dialogue avec les gens, et ça influe forcément sur le son. Voilà pour moi le vrai cœur et l’âme d’un groupe, c’est quand tu sors, que tu tournes, que tu échanges, que tu existes à échelle humaine, quoi. Je crois que beaucoup de gens ont une mauvaise interprétation de notre groupe, peu importe l’angle – qu’il soit politique, religieux ou n’importe quoi d’autre. Ils ne nous comprennent pas vraiment jusqu’à ce qu’on se pose ensemble et qu’on discute. Certains sont agréablement surpris, d’autres déçus [Rires]. Le groupe a certainement l’air plus prétentieux sur disque qu’en personne.

Tu as des exemples d’idées fausses que les gens se font sur ton groupe ?
Oh, il y’en a des tonnes. Si tu tapes Cult of Youth dans Google, un des mots qui se met automatiquement à la suite est « nazi ». Vous êtes sérieux ? Je crois que c’est une histoire d’affiliation culturelle. Quand le groupe a débuté on était dans un délire neofolk. Un truc que tu peux jouer dans ta chambre. Je ne pensais pas que ce que je composais franchirait les murs de chez moi, d’ailleurs. J’aimais tous ces groupes et je me suis juste dit, « oh, cool, je vais sortir un disque de neofolk de chambre » parce que je détestais tout ce qui se passait musicalement à l’époque. Il n’y avait que du mauvais garage rock ou de la power pop de troisième zone et tout les autres trucs qui marchaient à New York vers 2007. Dans l’absolu, j’aime ces deux genres, mais toute cette scène était bizarre.

Je voulais quelque chose de différent. Ce genre trimballe tout un passif avec lui. J’ai capté ça très vite d’ailleurs. J’ai réalisé que c’était peut-être cool et mystérieux de flirter avec une certaine imagerie, mais qu’en même temps, si tu voulais réellement toucher des gens grâce à ta musique et avoir de l’impact ou de l’influence sur eux, il fallait avoir un sens des responsabilités sociales. Une partie de cette responsabilité consiste à faire ce en quoi tu crois vraiment. Ne fais pas de merde ironique ou des trucs qui ont l’air sinistres, ou qui ont l’intention d’exclure. Non, fais-le avec ton cœur. Et si tu te penches sur la lignée de la musique neofolk, tout part de la musique industrielle.

Publicité

Throbbing Gristle est la base de tout. Et le but de Throbbing Gristle était, à mon avis, d’attaquer les mécanismes de contrôle. Leur procédé à eux était de mettre sciemment les pieds dans le plat et de parler de ce qu’ils ressentaient. De ce que l’humanité possédait de pire. Les nazis. Les tueurs en série. Les déviances sexuelles, le viol… toi-même tu sais. Des trucs de maniaques, des trucs sur lesquels il n’y avait aucune ambiguïté. Ensuite, braque un projecteur sur la foule et joue tous ces sons pétés en les présentant sans parti pris, sans opinion, juste comme de l’information. La stimulation provoquée par le mélange de la lumière et des sons vous distraient, vous hypnotisent presque. A ce moment précis, peut-être que vous ne savez plus quoi penser de toutes ces choses. C’est comme si l’on déprogrammait votre manière d’appréhender ces sujets évidents. Je crois que le but de tout ça n’est pas que le spectateur se dise « oh, je suis allé voir Throbbing Gristle, maintenant je trouve que les nazis et les tueurs en série sont cool. » Mais plutôt, « je suis aller voir Throbbing Gristle et je suis putain de troublé. » S’ils arrivent à semer la confusion sur quelque chose d’aussi manichéen, peut-être que la façon dont j’analyse les choses n’est pas la bonne, peut-être que c’est un peu plus compliqué que ça, que je devrais me questionner sur ma propre existence et sur ma relation avec les mécanismes de contrôle au sein même de ma vie. Si tu vois ce que je veux dire.

Pour chaque genre, tu as des tas de copies de groupes, des gens qui reprennent l’imagerie. Ensuite tu as des groupes comme Whitehouse et Consumer Electronics qui conçoivent les choses avec une perspective différente, proche du punk. Leur ligne de conduite c’était juste « fuck you, on va te crier dessus, ensuite faire des bruits inaudibles, et crier encore plus fort, petit con ! » Et c’est très bien aussi. La culture a progressé en quelque sorte, mais ça a toujours été un élément intrinsèque au genre. Et puis évidemment, il y a des groupes comme Death in June et Sol Invictus qui viennent directement du punk et du post-punk.

Je crois que depuis des années, il y a eu beaucoup de mauvaises interprétations, mais il y a aussi des trucs qui sont sans équivoque. Il y a des groupes qui ne sont pas du tout « artistiques ». Il y a des groupes qui sont réellement nazis. Donc c’est compliqué. Mais je crois aussi qu’au sein de la scène industrielle et post-industrielle, il y a de la place pour les gens qui ont des points de vue différents. Je suis déjà allé à des concerts où des gens d’extrême-gauche et d’extrême-droite se retrouvaient dans la même salle, et profitaient du concert sans se taper dessus. Ce qui serait impossible dans les cercles rock. Dans le rock, les gens sont vraiment prosélytes, « je crois en ça, et je vais te faire croire en la même chose que moi sinon tu ne seras pas le bienvenue ici ». La scène industrielle représente juste une communauté différente et un univers différent. Quand les gens viennent du rock ou ne connaissent pas l’histoire de cette culture, ils essaient d’instaurer ce truc du « soit noir, soit blanc » sur quelque chose de plus complexe qui les dépasse. Je ne sais pas ce que tout ça dit sur nous, mais j’espère que ça éclaire un peu plus les gens. Le but de notre groupe est le même que celui décrit plus haut. Une attaque sur les mécanismes de contrôle et une idée la libération et de l’évolution personnelle, transformer quelque chose de mauvais en quelque chose de bon. Et c’est le but de mon processus créatif. Je suis passé par là. J’espère que ça va aider d’autres gens. J’ai rencontré des gens qui m’ont avoué que ça les avait aidé. Donc voilà.

Cult of Youth

Tu penses qu’ils se traduisent comment ces mécanismes de contrôle aujourd’hui ?
Tout dépend des gens. Chaque situation est différente, et quelque chose de libérateur pour une personne peut très bien être oppressant pour une autre. Je ne vais pas te dire, « ce sont les banques ! » Je ne sais pas. Peut-être qu’un type va obtenir un prêt d’une banque et faire une très bonne action avec. Tout n’est pas noir ou blanc. Je dirais que le plus gros mécanisme de contrôle est la fermeture d’esprit, et c’est interne. C’est l’ego de l’homme, et ce que je décrirais comme la portion reptilienne du cerveau humain, celle qui rejette la capacité à faire le bien, la partie du cerveau qui laisse les gens pris au piège de la routine, condamnés à penser toujours dans le même sens. Ca n’a aucune importance finalement. Même si quelqu’un pense savoir exactement ce qu’il faut faire, et qu’il se sentira moralement très bien dans son putain de train-train, c’est toujours bon de proposer d’autres options et de penser différemment. Même si ça ne fait que renforcer ta vision originelle, rien qu’explorer la possibilité d’une autre voie est une bonne chose.

Les gens ont vraiment des identités fortes aujourd’hui, et ils se rassemblent grâce à Internet avec les gens qui pensent comme eux. Et ils parlent dans les mêmes cercles et se construisent une sorte de ferveur haineuse à l’échelle individuelle. Et tu te dis, pourquoi vous vous énervez au nom de la positivité ? Ca n’a aucun sens. C’est le monde à l’envers. Quel intérêt d’attaquer des gens qui ne pensent pas comme vous ? C’est bizarre. On vit dans un monde bizarre. Voilà pourquoi je me sens vraiment béni et privilégié de pouvoir voyager. Dans quelques mois on jouera en Russie. C’est taré. Je n’aurais jamais pensé jouer en Russie un jour. Je n’aurais jamais pensé rencontrer des gens aussi différents et éloignés de moi. C’est vraiment un privilège. Et je crois que c’est le but de tout ça. Le but de l’art, et la musique en fait partie, est d’expérimenter le monde dans ses recoins et de transgresser nos humbles personnes, en demander plus au monde dans lequel on vit. Et avec chance, partager ça avec d’autres, de n’importe laquelle des façons.

« Don't forget the struggle, don't forget the tweets. » - Suivez Reed on Twitter.