Que vous le vouliez ou non, Fat White Family est désormais le groupe le plus important du Royaume-Uni

Après quelques jours en tournée avec le groupe Londonien, le constat s'est imposé de lui-même.

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01 Septembre 2014, 11:15am

Toutes les photos sont de Chris Bethell

Fat White Family, que vous connaissez normalement déjà depuis un moment, est un groupe formé par cinq types du sud de Londres qui sont sortis de leur squat en avril dernier pour enregistrer l'album Champagne Holocaust. Depuis 2011, ils ont donné toute une palanquée de concerts complètement tarés à travers l'Angleterre et formé une incroyable communauté de fans. Des tas de rumeurs ont circulé à propos du groupe, et il est quasiment certain que la plupart soient vraies : ils se seraient entre autres invités avec un âne dans un pub, se seraient pavanés la bite à l’air sur scène (ça, on a les preuves) et auraient même un jour balancé une tête de porc dans le public. Leur leader, Lias Saoudi a d’ailleurs déjà passé tout un concert à se frotter du beurre sur le torse. Mais ce n’est pas uniquement pour ça qu'ils sont, à cet instant très précis, le groupe le plus cool d’Angleterre.

C'est aussi et surtout parce qu'ils sont la dernière véritable incarnation de la sauvagerie et de l'authenticité. Bien plus qu’un simple bras d’honneur à toute la nouvelle scène aseptisée, ils sont la preuve vivante que le rock, aussi agonisant puisse-t-il être, ne se limite pas aux pignoles en Fedora, au garage-à-maman et aux festivals capables de vous coller Arctic Monkeys en tête d'affiche.

Dans les loges de The Fleece à Bristol, Saul nous parle de la chanson « Fuck Tel Aviv ». Les membres du groupe s’opposent au sujet des Malouines et évoquent la section Britain First du British National Party (la pire, selon eux). Au cas où leur positionnement ne vous paraîtrait pas encore assez clair, sachez qu'ils ont participé à la fête célébrant la mort de Margaret Thatcher, au cours de laquelle ils ont fièrement brandi une bannière « THE BITCH IS DEAD ».

Un peu plus tard, Nathan, le claviériste du groupe, m’a avoué qu’il avait passé ces deux dernières années à squatter les salons de ses potes. On est tous les deux tombés d'accord sur une chose : en Angleterre, le smic horaire suffit à peine à se payer une bière et un paquet de chips.


Mais même si Fat White Family savent que le monde va mal, ils restent des types extrêmement drôles et agréables, soit l'inverse de tous ces Alt-J et Jake Buggs, bien trop attachés à leur image pour vraiment se laisser aller et exprimer ce qu'ils ont au fond d'eux. Fat White Family, eux, ne se posent pas de question. S'ils veulent que la vidéo de « Touch The Leather » se résume à un cul qui traverse la pièce de gauche à droite, ils le font. Pour leur tournée aux États-Unis, ils ont lancé un appel aux dons pour financer leur traversée de l’Atlantique et « sauver l’Amérique ». À peine arrivé sur le sol américain, Lias s’est foutu à poil et ils ont donné le meilleur concert de leur vie au SXSW, pour ensuite enregistrer une version acoustique de « Touch The Leather », qui a fait voler en éclat tous les clichés chiants sur les sessions acoustiques.

Et comme si ce n’était pas suffisant, leurs morceaux sont un concentré d’humour noir, de sombres histoires de meurtre et de vagins. Leurs concerts sont, eux, totalement incroyables, et aucun album n’arrivera malheureusement à retranscrire cette impression d'être prisonnier d'un tourbillon de folie marécageux dans lequel vous vous enfoncez inexorablement à chaque morceau. C’est pour cette raison qu’ils sont de plus en plus demandés et ont déjà pas loin d'une centaine de dates prévues d'ici la fin de l’année.

Mais le groupe a aussi des faiblesses. À Liverpool, par exemple, Saul a subitement décidé de ne pas jouer et de retourner à Londres. Ce n’est pas la première fois qu’il rate un concert — il a récemment manqué une date en France. Lias m’a confié qu’ils avaient eu un été très mouvementé et que leur santé en avait pris un coup. Saul les rejoindra le lendemain, à Brighton.

Dans les loges, le groupe s’est chauffé en chantant « Leader of the Gang » de Gary Glitter — et Nathan nous a gratifié de quelques exercices de musculation particulièrement poussés, comme vous pouvez voir ci-dessous. J’ai pu m’entretenir avec Lias et Adam, quelques heures avant qu’ils ne montent sur scène.

Noisey : La première fois que je vous ai vus, c’était dans un pub, au Slide-In. J’ai entendu que ce pub allait être vendu.

Lias : Oui, il va sûrement être vendu, en totalité ou en partie. J’ai pas vraiment envie de me prononcer là-dessus, mais pour l’instant, c’est le meilleur endroit de la ville pour boire des coups. S'il est vendu à quelqu’un d’autre, on le boycottera et on quittera le pays. Vraiment.

Vous partez bientôt aux États-Unis pour enregistrer votre nouvel album. J’ai vu une vidéo dans laquelle vous parliez de ce nouvel album, vous en avez profité pour dire ce que vous pensiez de Kasabian.
Lias :
Je ne veux pas être médisant, je ne veux pas être considéré comme ce genre de type.

Je ne cherche à critiquer personne, mais je voulais juste que tu me dises à quel point tu estimais que la musique était devenue fade aujourd’hui.
Lias :
Eh bien, ce qui me dérange avec ces types qui sont aujourd’hui des superstars, c’est qu’ils ont tous passé ces dernières années au chômage et à bosser pour des salaires minables. Ils s’en sont sortis, mais c’était il n’y a pas si longtemps, et aujourd’hui ces types qui participent à l’évasion fiscale se présentent comme le « dernier grand groupe de rock ». Alors ouais, forcément, ça dégoûte tout le monde.

Ouais — ton groupe monte, tu cries sur tous les toits que ce que tu fais est génial et tu finis par faire de la merde.
Lias :
Le rock est une musique ouverte à tous. C’est hyper facile d'en jouer, deux notes suffisent, mais ce qui compte c’est la manière dont tu joues ces notes, le coeur que tu y mets et la façon dont tu approches cette musique. Qu’importe tes origines ou l’éducation que tu as reçue, la passion et l’expérience feront toujours la différence.

Ouais.
Lias :
Des groupes comme Kasabian sont dangereux. On nous dit qu’on ne devrait pas dire ce genre de choses sur eux, qu’on ne devrait pas les attaquer directement. Mais moi j’estime que je ne fais que me défendre, je ne les attaque pas.
Adam : Si tu peux avoir au moins un ami, c’est que — techniquement — tu es certainement quelqu’un de bien. Mais il y a une différence entre le bon vieux mépris traditionnel et ces putain de divas à la con.
Lias : Et ils font tout ça par amour de la célébrité. On n'en a rien à foutre de ces grosses putes de majors et de la merde qu’il nous imposent depuis des années, à la radio, à la télé et sur Internet. Ils n'utilisent les groupes que dans le but de faire leur propre publicité.

Je suis d’accord. Vous assumez et vous répondez aux questions qu’on vous pose — ce serait certainement différent si vous écriviez ça dans un blog, spontanément. Vous habitez toujours à Peckham ?
Lias :
J’habite Cambridge maintenant. Je ne veux plus vivre à Londres. Adam, ce traître, a déménagé dans l’est de la ville, les autres sont restés dans le sud, c’est moins cher.

Je cherche à m’installer dans le sud de Londres aussi, mais c’est encore trop cher pour moi.
Lias :
Ça n’a aucun sens, ça me fout la gerbe. Londres a plus changé ces deux dernières années que depuis que j’ai commencé à y vivre, il y a 8 ans. C’est vraiment au cours de ces deux dernières années que j’ai assisté aux changements les plus brutaux. Depuis que le parti conservateur est au pouvoir, en fait…

Tu penses qu’il y a un lien ?
Lias :
Bien sûr, c’est depuis l’arrivée de Boris Johnson et de ce putain de parti conservateur à la mairie. Depuis qu’ils sont là, tout ce qui était public a été vendu au plus offrant. C’est impressionnant.
Adam : Ils privilégient l'argent à la population locale. Ils s’en foutent des gens qui vivent ici depuis des années. Bientôt il n’y aura plus que des touristes et des sièges de société à Londres — toute la culture aura été rasée. Ce sera comme à Paris, tout le monde habitera en banlieue.

D’ailleurs The Queens Head va être vendu aussi, sûrement pour y installer une agence immobilière.
Lias :
Ouais, tout fout le camp. Mais t’auras toujours besoin de quelqu’un pour nettoyer les chiottes.

Ouais, mais c’est pas normal de devoir passer 40 minutes dans les transports pour aller nettoyer la merde de gosses de riches.
Lias :
Il faudrait pouvoir vivre à proximité de son lieu de travail, pour un loyer honnête. C’est normal qu’il y ait des inégalités dans une communauté, des différences de classe, de richesse mais ça ne devrait pas nous empêcher de vivre correctement, tous ensemble. Aujourd’hui, on fait tout pour nous diviser et pour nous encourager à se méfier les uns des autres. Dès que tu es fauché, tu penses que c’est la faute des autres, qu’ils essayent de t’arnaquer. Ici, les gens sont persuadés que tout le monde fraude à la sécu— c’est moche.

Je ne m'intéresse pas trop à ce qui se passe dans le monde et à la politique - non pas par pure indifférence, mais plus parce que ça me fatigue et que je sais que rien ne changera. Vu mon désintérêt pour la politique, je ressens encore moins l’envie de m’épuiser sur des sujets aussi futiles que le rock. Mais Fat White Family fait partie de ces groupes qui donnent l'impression, sans doute furtive mais bien réelle, qu'ils sont capables de nous faire croire en quelque chose de plus beau. Ils aiment foutre le boxon et se trimballer à poil, mais ils sont investis à 100 % dans ce qu'ils font et sont conscients de tout ce qui se passe autour d'eux et sur la façon dont les habitants du Royaume-Uni se font baiser un peu plus chaque jour, sans vergogne. Fat White Family sont, à cet instant très précis, le groupe le plus important d'Angleterre et tous les Kasabian du monde n'y pourront rien changer.

Ryan est sur Twitter - @RyanBassil

Toutes les photos sont de Chris Bethell - @CBethell_Photo