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Black Flag ne serait pas Black Flag sans Dez Cadena

Le deuxième chanteur du groupe californien, aujourd'hui atteint d'un cancer, a accepté de nous raconter ses débuts dans le hardcore, son passage chez les Misfits et son rapport intense à la musique.

Dez Cadena dans Black Flag, en 1981 ou 1982.

Si vous ne considérez pas Dez Cadena comme une légende du punk américain, c'est que vous n'avez pas compris grand-chose. Chanteur et guitariste de Black Flag à ses débuts et guitariste longtemps actif au sein des Misfits, Dez a vécu pour et par la musique et s'est toujours foutu éperdument de ce que les autres pouvaient bien avoir à en dire. Malheureusement, ce n'est ni sa reconnaissance, ni son aura qui payeront les frais médicaux.

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On a récemment diagnostiqué un cancer de la gorge à Dez. Ces derniers mois, les médecins lui ont retiré le polype qui s'était logé dans sa gorge et il vient de terminer une partie de sa radiothérapie. Evidemment, les frais médicaux s'accumulent. Une page Go Fund Me a donc été créée pour aider Cadena à payer ses soins. Quand je l'ai contacté, Dez a insisté pour qu'on fasse l'interview en directt. Il avait la voix rauque et râpeuse, due à sa maladie. « C'est pas pire que ma voix après un concert de Black Flag ! » a t-il rigole au téléphone, depuis Newark, sa ville natale dans le New Jersey.

Nous avons donc discuté de son déménagement de Newark à Hermosa Beach, en Californie et de l'agitation adolescente, de ses premiers amours musicaux, de sa période dans Black Flag et, bien sûr, de ses récents problèmes de santé. C'était un privilège dingue pour moi de pouvoir lui parler, cet homme a eu une influence considérable sur ma vie, et je le remercie de m'avoir accordé autant de son temps. Vous trouverez le lien vers sa page de crowfunding à la fin de l'interview.

Noisey : Puisqu'il faut bien commencer quelque part, revenons aux sources.
Dez Cadena : J'ai grandi dans les années 60, à Newark dans le New Jersey. Il y existait une tension raciale très palpable. Il y a eu des émeutes en 1967, mais j'étais trop jeune et ce n'était pas du tout dans mon coin. Mon père était producteur de jazz et D.A. pour les labels Savoy, Prestige et Fantasy Records. Il était aussi propriétaire d'un magasin de disques à Newark, mais il l'a bougé dans le New Brunswick au moment des émeutes. Enfant, il me faisait écouter Yuseef Lateef, Hank Jones, Lester Young et Billie Holiday. J'écoutais aussi de la musique classique, la Symphonie n°5 de Beethoven notamment. Je ne pense pas que ça intéresse particulièrement les amateurs de punk rock, mais la musique classique fait aussi partie de qui je suis. J'ai toujours ces disques chez moi, je les écoute encore. Dans le coin de Newark où j'habitais, les gens ressemblaient à ceux qu'on peut voir dans Mean Streets, de loin mon film préféré de Scorsese. J'étais trop jeune pour tout ça. Je ne m'intéressais qu'à la musique, c'est ce qui m'a sauvé. Même si mon père était dingue de be-bop, il appréciait plein de genres de musique différents. Je me souviens du jour où il nous a amené le White Album des Beatles à la maison, il était très excité, il me disait « Ecoute ça ! C'est incroyable ! » Il aimait ces albums surtout pour la production qu'il y avait derrière. S'il m'a bien appris quelque chose c'est qu'il faut aimer la musique pour ce qu'elle dégage et ce qu'elle exprime.

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Le premier groupe de rock que j'ai vu en live c'était The J. Geils Band, un des meilleurs concerts de toute ma vie. C'était avant l'époque des clips vidéo, évidemment. Ce groupe était excellent. Mon deuxième concert était Humble Pie, et comme pour The J. Geils Band, c'était dans l'enceinte du Asbury Park Convention Center. Ces deux formations étaient bourréest d'énergie. Voilà mes premières expériences avec le rock.

Je me rappelle du jour où mon frère a ramené à la maison le premier album de Black Sabbath. J'étais assis sur le rocking-chair, je matais la pochette et j'écoutais les paroles, je trouvais ça hyper flippant. C'est la première fois que j'ai eu peur en écoutant de la musique, et c'est ce que j'ai adoré avec cet album. Plus tard, Steve Marriot des Small Faces a rejoint Humble Pie, je suis donc devenu un gros fan du groupe. En ce qui concerne Deep Purple, ils étaient vus comme un groupe de heavy metal, bien que leur musique avait de forts accents blues. C'est l'orgue de Jon Lord qui rendait leur son encore plus heavy. J'avais bien aimé les premiers albums de Uriah Heep aussi, et même quelques-uns des premiers groupes de rock progressif, comme King Crimson. De là, je me suis tourné vers des groupes anglais plus obscurs comme Hawkwind et The Groundhogs. Frank Zappa a exercé une influence très forte sur moi. C'est la première musique à laquelle j'ai pu m'identifier, aussi bien pour le son que pour l'attitude. Grâce à Zappa, j'ai pu découvrir Stravinksy et d'autres compositeurs classiques modernes. Il en parlait dans ses interviews. Dans un morceau comme « Directly From My Heart To You », on sentait bien l'influence du ballet Le Sacre du Printemps de Stravinsky, ça me fascinait. Il faisait la musique qu'il aimait et il se foutait bien de ce que les autres pouvaient penser. C'était punk ! Avec Zappa, j'ai découvert Captain Beefheart, ça m'a scotché. La découverte de Captain Beefheart a été un moment décisif de mon histoire avec la musique. J'ai lu une interview de Matt Groening, il disait qu'il avait acheté Trout Mask Replica parce que Zappa l'avait produit. Il l'a écouté et l'a trouvé complètement bidon, il avait l'impression que les mecs ne faisaient aucun effort. Mais quand il les a vus en concert, il a compris. T'avais un mec qui jouait à son tempo, un autre sur une autre partition, un batteur génial qui jouait son tempo et au milieu, Captain Beefheart qui essayait de placer sa voix !Il a vu que ce n'était pas une bande de mecs qui se foutaient de la gueule du monde. Captain Beefheart apprenait à chacun de ses musiciens la totalité des notes du morceau. Il était très investi, comparé à un type comme Gene Simmons, par exemple…

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J'avais deux cousins, Steve et Rickie Shear. Un jour, on est tous allés rendre visite à notre grand-mère, et ils sont montés à l'étage pour écouter un truc sur le lecteur cassette. C'était An Evening With Wild Man Fischer, un album que Zappa avait sorti pour Wild Man Fischer. Je devais avoir 9 ans à ce moment-là. Je leur ai demandé si c'était eux qui chantaient, mais c'était juste un type seul qui chantait tous les morceaux. Steve et Rickie m'ont fait écouter Frank Zappa, et d'autres trucs également. Les deux étaient allés à Woodstock, et Rickie s'était endormi pendant le concert d'Hendrix. Hendrix jouait à 8 heures du matin, le dernier jour du festival. La plupart des festivaliers s'étaient déjà barrés. Steve voulait rester pour Hendrix, mais Rickie, qui avait 14 ans à l'époque, était crevé et il s'est endormi pendant le set. Steve ne manquait pas une occasion de se foutre de sa gueule pour ça.

Un autre moment décisif de ma vie, c'est quand j'ai chopé ce disque avec une banane sur la pochette au Thrifty Drug Store, dans une caisse de vinyles en promo. J'ai dit à mes potes « Vous avez vu ce disque ? Pourquoi est-ce qu'il y a une banane sur la pochette ? » Au dos de la pochette, le nom de Lou Reed était écrit, ça m'a tout de suite intéressé. À cette époque, je ne le connaissais qu'en tant qu'artiste solo. J'en ai conclu que c'était son premier groupe et j'ai donc acheté le disque. Je l'ai écouté une fois chez moi, et j'ai pris une énorme claque. Tu te rappelles de ce que Brian Eno avait dit ? Comme quoi les quelques milliers de gens qui avaient acheté cet album du Velvet Underground avaient tous monté un groupe après. Et bien, moi j'y crois. Ca m'a permis de croire que moi aussi je pouvais faire quelque chose. Peu après avoir écouté cet album, je me suis acheté une guitare.

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Comment as-tu découvert Hawkwind ? Ca m'intéresse.
Mon frère, Pru, avait deux albums d'Hawkwind, mais le premier que j'ai entendu c'était Doremi Fasol Latido. Garde en tête que j'étais très jeune quand j'ai écouté ce disque, je devais avoir 12 ans. Pour moi, il n'y avait aucune différence entre Hawkwind et les Beatles. Dès que ça m'intéressait, je m'appropriais cette musique, à jamais. Je me souviens, je regardais le line-up au dos du disque, ça faisait un paquet de gens. Je ne comprenais pas les mots que je lisais, mais c'était comme un langage extraterrestre pour moi. J'ai demandé à mon frère « Qui sont ces types ? Ils viennent d'une autre planète ? », et il m'a répondu « En plein dans le mille. »

Ce qui était beau avec Hawkwind, c'est qu'ils n'étaient pas dans le délire peace and love, c'était des anarchistes, avec des opinions politiques. Mais il y avait de l'amour dans leur musique. Je pense que dans tous les concerts, il y a une forme d'amour. Il y avait de l'amour dans les concerts de GG Allin, même quand il se mutilait ou qu'il chiait sur scène. Ca découlait de la haine, mais il y avait bel et bien de l'amour. Les gens adoraient voir ça, c'est bien qu'il y ait toujours de l'amour quelque part, non ?

C'est pareil pour The Mentors. Je connaissais El Duce, c'était un type brillant avant qu'il ne boive sa première bière de la journée. Si tu le voyais dans la matinée, tu pouvais avoir une conversation très réfléchie avec lui. Mais après 14 heures, quand il avait déjà avalé deux bières, il hurlait « Où sont les salopes ? » Les gens l'encourageaient à être comme ça, c'était triste.

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Quand as-tu quitté Newark pour la Californie ?
Mon père a décidé de déménager à Hermosa Beach en 1974. J'avais 13 ans. Il est tombé amoureux de cette ville, en particulier de son club de jazz, The Lighthouse. Il allait être en charge de la programmation. Mais Hermosa Beach était aux antipodes de Newark. Je pense que mon père croyait que ce serait un meilleur environnement pour nous, mais déjà, lors de mon premier jour d'école à Our Lady Of Guadalupe, mes camarades sortaient des joints de leurs cahiers. J'avais l'impression d'être dans un film de Cheech & Chong.

Comment as-tu découvert le punk ?
Une amie m'avait invité chez elle, elle venait d'acheter trois disques : 2112 de Rush, le deuxième album des Runaways, Queens of Noise et un album d'un groupe dont aucun de nous n'avions entendu parler, The Ramones. Je me rappelle lui avoir demandé, après avoir vu les trois vinyles sur le sol de sa chambre « Qu'est-ce que t'as fait ? Tu as pris les trois premiers disques de la section des groupes qui commencent par la lettre R ? »

On a d'abord écouté 2112, mais on a pas tenu la moitié. On s'y attendait avec Rush, même si on ne les trouvait pas mauvais. Puis on a mis Queens of Noise, on s'est dit, « comme d'hab', un super album des Runaways ». Et on s'est demandé ce que ces Ramones valaient. On était sceptiques. Ils étaient si laids… On aurait cru que quelqu'un avait foutu un bol sur la tête de Dee Dee avait coupé tous les cheveux qui dépassaient. La pochette était en noir et blanc, alors qu'à l'époque, toutes les pochettes étaient colorées et dépliables. La leur faisait très cheap.

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On a mis le disque et on s'est assis. Aucun de nous ne parlait, on n'en revenait pas. On ne pouvait pas s'arrêter de remuer la tête. Quand la première face était terminée, on la remettait, encore et encore. On l'a écouté tout l'après-midi. Pendant trois semaines, on a fait que ça, et on était toujours sur la première face ! Quand on s'est finalement décidé à écouter la seconde face, on l'a encore joué pendant trois semaines d'affilée. Le punk était d'abord une attitude avant d'être considéré comme un genre musical. C'était tous ceux qui, au cours de l'histoire, avaient refusé de se plier à la doxa et restaient sur leurs positions. C'était tout le monde, de Van Gogh à Captain Beefheart. Le truc, c'était de dire : que tu aimes ou que tu n'aimes pas, j'en ai rien à foutre. Tu n'aimes pas ce que je fais ? Génial ! Alors va créer ton propre truc, de ton côté, sinon dégage ! Je tiens ça de mon père qui m'a toujours encouragé à penser comme ça. Après un certain âge, il m'a dit « Tu peux lire les livres que tu veux, tant que tu les comprends et que tu es capable de te forger ta propre opinion à leur sujet. » J'ai bien gardé cette idée en tête quand j'ai quitté le lycée. Je séchais souvent les cours pour aller à la bibliothèque de Redondo Beach, qui était près de l'océan.

Dez Cadena

Dandy Cadena et son pendentif écureuil.

Pourquoi as-tu décidé d'abandonner le lycée ?
Ca a été progressif. Quand je suis arrivé en Californie, je devais aller à l'école à l'autre bout de la ville parce qu'ils avaient changé la sectorisation des collèges, les gens de Manhattan Beach étaient snobs et ne voulaient pas que les habitants de Redondo fréquentent leurs écoles. Et puisma grand-mère était mourante, j'ai dû retourner plusieurs fois dans le New Jersey et ça m'a fait manquer beaucoup de cours. J'ai voulu retourner au collège quand j'étais dans le New Jersey mais c'était infernal. Quand je suis revenu à Redondo, j'avais accumulé tellement de retard que je n'en avais plus rien à foutre. Pour moi, le lycée, c'était ma guitare et mes virées à la bibliothèque pour lire, aller zoner chez le disquaire, trouver quelqu'un qui avait un joint à me dépanner ou acheter un pack de bières pour moi et mes potes.

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Comment es-tu rentré dans Black Flag ?
Mon père faisait des vide-greniers dans le jardin tous les week-ends, mais il préférait aller à la plage boire un cocktail et photographier les filles qui jouaient au volley, donc il me laissait en charge des opérations, si tu vois ce que je veux dire.

Ouais, je vois.
Je vendais des trucs en écoutant des trucs comme Brian Eno à fond (je m'étais arrangé pour mettre la chaîne hi-fi sur la fenêtre de ma chambre, pour pouvoir écouter depuis l'extérieur). Un jour, un gosse s'est avancé vers moi, il portait une veste en jean blanche avec plein de noms de groupes écrits au marqueur dessus. Il m'a demandé si j'aimais ce genre de musique, et avec mon sarcasme, je lui au répondu que non, que je faisais ça uniquement pour emmerder les voisins. Ce type c'était Ron Reyes, c'est devenu mon meilleur pote et on a commencé à aller à des concerts de punk ensemble.

Un jour, Ron m'a dit qu'il y avait un groupe de punk dans notre ville, nommé Panic, et qu'ils répétaient dans une église abandonnée à quelques rues de chez nous. On s'est pointé là-bas, je me rappelle avoir vu un type qui buvait une bière, juste devant le commissariat de Hermosa Beach ! Ron m'a dit que c'était Chuck [Dukowski], le bassiste de Panic. On est allés le voir et il nous a dit que les répétitions allaient bientôt commencer, et qu'on pouvait rester traîner ensemble à l'église. Ils ont changé de nom peu de temps après pour adopter celui de Black Flag, et c'est devenu mon groupe préféré.

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Comment tu t'es retrouvé à chanter dans Black Flag ?
Ron Reyes est devenu le chanteur de Black Flag après le départ de Keith Morris [qui a rejoint Circle Jerks], mais Ron a finalement quitté le groupe pour déménager à Vancouver. Ils ont dû s'arrêter quelques temps, parce qu'ils n'avaient plus de chanteur. Un jour, je me rappelle m'être pointé à l'église et comme d'hab, Chuck était devant, une bière à la main, assis sur le coffre ouvert de sa voiture. C'était hyper punk de boire comme ça à l'époque.

Boire de la bière tiède à même le coffre d'une bagnole ?
Non, juste boire de la bière. Chuck m'en a filé une et m'a dit « Pourquoi tu ne ferais pas un essai au micro ? On te voit chanter les paroles à tous les concerts. » On est rentrés dans l'église, j'ai chanté quatre ou cinq morceaux puis Chuck m'a dit « on part en tournée, pendant une semaine », je n'en revenais pas. Je venais d'intégrer mon groupe préféré !

Comment tu explique le chaos que déclenchait Black Flag à chaque apparition ?
Black Flag mettait tout le monde à l'amende, dès le départ. Les kids les plus agressifs des banlieues conservatrices du coin déboulaient et plutôt que pogoter, boire ou ramasser quelqu'un s'il tombait, ils ont inventé le stage-dive. Fut un temps, si tu n'avais pas le crâne rasé et un bandana, tu étais une cible potentielle.

Quand les kids d'Orange County se sont intéressés à nous, on est devenus encore plus gros. On orgnaisait des concerts nous-mêmes et on pouvait rameuter jusqu'à 1000 personnes. C'est à ce moment-là que les mafieux du Whiskey A Go-Go ont voulu nous faire jouer dans leur club. Il y a eu une énorme émeute ce soir-là. Ils avaient prévu deux concerts dans la même soirée, et pendant que les gens entraient pour le premier concert, ils ont aussi essayé de faire rentrer des gens qui avaient acheté leur ticket pour le deuxième concert. C'était le bordel total, même la brigade anti-émeute s'est ramenée. Je me rappelle avoir assisté à la scène depuis la loge du deuxième étage. Un kid a balancé une bouteille de bière contre la ligne de policiers anti-émeute et elle a atterri sur le casque de l'un d'eux… Ca a déclenché le chaos. Le lendemain, les journaux titraient un truc du genre « Emeutes sur Sunset Strip, Part II ».

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On a fini par retrouver nos bonnes habitudes, et on a booké nos concerts seuls. À partir de là, les médias voyaient le punk hardcore comme une menace, et ça a juste servi à attirer encore plus de kids. Comme on dit : toute publicité est bonne à prendre. Ce qui passait au journal télé a attiré des kids qui ressentaient un surplus de violence en eux, et parce qu'ils s'emmerdaient sec dans leur banlieue. Mais les médias rejetaient toujours la faute sur nous, jamais sur la police. On ne voulait pas créer d'émeute, on voulait juste que les gens se pointent et apprécient notre musique.

Il a fallu peu de temps pour que les kids des banlieues conservatrices montent leurs propres groupes — des groupes plutôt conservateurs d'ailleurs, c'est assez ironique. Ils jouaient aussi vite que nous dans un délire « oompa oompa ». La scène punk hardcore fleurissait dans tout le pays. Après nous avoir vus en concert, ils voulaient tous avoir leur propre groupe. Mais on ne s'habillait pas comme des punks, on portait des sapes qu'on avait chopées en friperie et notre musique n'avaient rien à voir avec du « oompa oompa ».

Dez Cadena, le messie.

Peu après, la scène hardcore/punk a gagné tout le pays.
C'est marrant parce qu'en 1979, New York et l'Angleterre prenaient Los Angeles de haut, ils nous voyaient comme des petits nouveaux. Puis on a eu le hardcore à Los Angeles avec Fear, Circle Jerks et Black Flag. Et là, tout le monde s'est mis à nous admirer. Les scènes pullulaient, il y avait la scène hardcore de Boston, la scène hardcore de D.C., la scène hardcore de New York, qui a rendu hasbeen tous les anciens groupes de NYC.

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Vous étiez reçu comment avec Black Flag, en dehors des Etats-Unis ?
On n'a pas été bien reçu en Angleterre. Pour eux, le punk n'était qu'une affaire de style. On représentait le plus gros groupe de hardcore des Etats-Unis et on a débarqué en Angleterre avec les cheveux longs et une barbe. Ils étaient perdus ! On ressemblait à une bande de trolls qui vivaient sous les ponts ! On devait assurer la première partie de The Exploited sur leur tournée, et Wattie, leur chanteur, a fait semblant d'avoir la jambe cassée pour ne pas tourner avec nous. On n'avait pas l'intention de rentrer aux Etats-Unis la queue entre les jambes, donc on a fait toute la tournée seuls, en tête d'affiche.

La deuxième fois qu'on est allés en Angleterre, c'était différent. Mais le public était encore dans son délire de cracher sur les groupes et ce genre de trucs. Le truc le plus triste que j'ai vu, c'était quand on jouait au 100 Club de Londres, un jeune skinhead a pissé dans un verre et l'a jeté à la gueule de Chuck Dukowski. De loin, la pisse ressemble à de la bière, donc Chuck ne savait pas trop à quoi s'attendre, avant qu'il ne se prenne le verre dessus. Il se l'est pris en pleine poire, et la seule chose dont je me souviens, c'est de le voir derrière son ampli, certainement en train de vomir ses tripes.

Dez Cadena, le visage fermé à double tour.

Pourquoi as-tu quitté Black Flag ?
Déjà, chanter dans Black Flag ne me rendait pas heureux. Je n'avais jamais songé à devenir chanteur dans ma vie. Quand ils me l'ont demandé, j'ai surtout accepté parce que je voulais rejoindre mon groupe préféré, qu'importe mon rôle dans l'histoire. Je l'ai fait par passion pour le groupe. Quand je suis passé à la guitare, j'ai beaucoup plus appris, j'ai eu l'impression de grandir musicalement. J'ai compris qu'il était temps pour moi de faire mon propre truc. Je leur ai dit que je voulais monter mon propre groupe, et ils ont compris. Je voulais un projet qui reflète mes propres influences musicales. J'en avais rien à foutre du hardcore, des crêtes et de tous ces trucs. La seule chose qui m'importait c'était la musique, et être moi-même. Mais j'ai fait mes armes dans Black Flag.

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Tu as donc formé D.C.3.
Avec D.C.3, on a voulu montrer que le punk n'était pas qu'une affaire de crêtes. À l'intérieur on était punk, mais on voulait aussi faire notre propre truc. Et les gens ne voulaient rien entendre. Même si on avait un morceau de deux minutes, en concert on en faisait une jam bien plus longue, à la manière de Mountain. Les punks n'aimaient pas ce qu'on faisait, et je m'en foutais. C'est ce qui me plaisait. Si j'avais voulu opter pour la facilité, j'aurais monter un groupe appelé Dez Cadena And The Hardcore Guys et on aurait joué du hardcore brut et direct. On a fait quelques tournées avec Black Flag cela dit. Mais en 1984, l'état de la musique avait encore évolué. Meat Puppets avaient déjà ouvert un passage. Ils ont grandi un peu plus sur chacun de leurs albums, si tu écoutes leur premier album puis Up On The Sun, tu verras qu'il y a une différence impressionnante.

On dirait qu'à un moment, les groupes du label SST se plaisaient à faire tout ce qu'ils pouvaient pour faire chier les punks.
On s'est laissés pousser les cheveux et la barbe. Les gens n'aimaient vraiment pas ça. Tu veux que je te confie un truc marrant ? Aujourd'hui, je hais la barbe ! Sérieusement, je déteste ça ! On en voit partout. C'est infernal. Je me rase de près depuis quelques temps. J'ai eu les cheveux longs pendant des années, et je les ai coupé il y a quelques mois — avant même que je ne commence ma radiothérapie.

D.C.3 a splitté en 1989, et dans les années 90, j'ai fondé Vida. J'ai aussi joué de la guitare avec ce groupe, Carnage Asada, qui avait 3 bassistes, un violoncelliste, un batteur et un cholo qui vociférait des paroles sur son homie décédé. C'est aussi à ce moment-là que je suis devenu pote avec Duff McKagen, avec qui je jouais dans Loaded.

Comment tu t'es retrouvé à jouer dans les Misfits ?
C'était un coup de chance. Jerry a appelé chez mon père, un jour, en 2001. Quand je suis rentré à la maison, mon père m'a dit « un type qui s'est présenté comme Jerry Nobody ou un truc comme ça a appelé. Il voulait te parler. » Je lui ai demandé « Tu veux dire, Jerry Only ?! » et il a acquiescé. Jerry partait en tournée avec les Misfits et voulait que je les rejoigne en tant qu'invité pour jouer des morceaux de Black Flag. Au départ, je ne devais assurer que les concerts sur la côte est, et j'ai finalement, j'ai fait toutes les dates. Depuis, je ne les ai jamais quittés. J'ai dû arrêter de jouer avec eux cette année, en raison de mes problèmes de santé, mais je fais toujours partie de la famille Misfits.

Jouer avec les Misfits a été autant une bénédiction qu'une malédiction. Jerry m'a donné l'opportunité de pouvoir vivre confortablement de ma musique, et je lui en suis très reconnaissant. Après, j'ai aussi dû sacrifier quelques-unes de mes convictions musicales pour faire partie du groupe. On ne peut pas être heureux de tout ce qu'on fait dans sa vie. Ca ne marche pas toujours. C'est marrant, j'ai dû attendre d'avoir 40 ans pour jouer dans un groupe où je devais porter du putain de maquillage… J'adore les Misfits hein, mais l'apparence n'a pas autant d'importance dans ma vie, seule la musique compte.

Comment ton cancer de la gorge a t-il été diagnostiqué ?

Pendant toute l'année 2014, je perdais ma voix. Je pensais que ça venait du fait que je chantais trop, de ma consommation de cigarettes et du rythme des tournées. Je reposais ma voix et je buvais du thé, mais ça continuait. À la fin de la tournée d'automne, je n'avais plus du tout de voix. C'est à ce moment-là que Jerry m'a conseillé d'aller chez le docteur. Après un concert à Los Angeles, je suis allé dans une clinique et ils m'ont trouvé un polype. Ils m'ont dit d'arrêter de chanter immédiatement et de faire surveiller cette grosseur. Je suis rentré chez moi à Noël, j'ai vu un docteur et il m'a annoncé la nouvelle.

Ils m'ont enlevé le polype en mars, je pouvais à nouveau parler. Je pouvais même chanter. Je viens de finir ma radiothérapie, et j'en subis aujourd'hui les effets secondaires. Ca brûle les cordes vocales, ce qui explique ma voix actuelle. C'est la première fois que je parle autant depuis un bout de temps. Ma voix va un peu mieux chaque jour. C'est une guérison lente, je me remets encore des rayons. Mais j'ai la chance de ne pas avoir eu de chimiothérapie, c'est encore plus intense. Si j'en suis là aujourd'hui, c'est parce que je fume depuis que je suis enfant. Je n'aime pas dire aux gens ce qu'ils doivent faire, j'ai jamais été du genre à faire la morale, mais vous économiserez de l'argent et des moments difficiles si vous ne fumez pas. Là, ça me coûte cher, physiquement comme financièrement.

À quoi occupes-tu ta convalescence ? 

Des gens viennent me voir, ils jamment dans le garage. Ils n'ont même pas à emmener de guitare, il y a ce qu'il faut chez moi. La musique est une entité. Pour moi, l'univers c'est une note unique, qui résonne. Toutes les planètes, les galaxies, les animaux et les humains ne sont que des harmoniques supérieurs ou inférieurs à cette note unique. Les mots que je prononce à cet instant font aussi partie de cette note unique. Un pet, une respiration en font aussi partie. J'envisage la musique de cette manière.

Tu connais le morceau « Biological Speculation» de Funkadelic ? Ca fait : « We're just a biological speculation/Sitting here, vibrating and we don't know what we're vibrating about/The animal instinct in me makes me want to defend me/It makes me want to live when it's time to die ». Ce que je retiens de ce morceau ? C'est que ma vibration, que mon corps soit encore sur cette terre ou non, sera toujours présente. Tout appartient à la musique. C'est comme ces gens qui voient Dieu partout. Qu'importe ce que tu vois toi, moi je vois la musique, partout. Vous pouvez faire un don à Dez sur sa page Go Fund Me.