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Vodka, groupies et jets privés : c'est dans le classique que ça se passe

Comment je me suis réveillé à moitié gelé dans un caniveau en Russie après une nuit de débauche avec les meilleurs violonistes et chefs d'orchestre du monde.
9.10.14

Durant ma vie de globetrotter crapuleux, j'ai eu plus d'une fois chaud aux fesses. On m'a tiré dessus dans les ruelles de la Havane. Je me suis engueulé avec des seigneurs de guerre djihadistes au Yemen. Et pourtant, la seule fois où j'ai vraiment failli passer de l'autre côté, c'était après une nuit de beuverie en compagnie du pianiste Boris Beresovsky.

On m'a découvert endormi sur un tas de neige à 4 heures du matin devant un casino d'Ekaterinburg, dans la région de l'Oural en Russie. Il faisait -30°C. Chaque matin avait son quota de cadavres gelés abandonnés au beau milieu des rues, les corps de ceux qui, comme moi, s'étaient laissés avoir par les délices fermentés de la vodka. Je n'en avais même pas abusé. Je m'étais rationné : environ une vodka à chaque fois que Boris en buvait quatre, et j'avais la ferme intention d'aller me pieuter à minuit.

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Ekaterinburg est à la frontière de l'Eurasie. On venait de visiter la carrière dans laquelle les révolutionnaires avaient jeté la famille du Tsar Nicolas II après leur exécution. Cette leçon d'histoire fut suivie d'un dîner et de nombreux verres avec Dmitri Liss, un chef d'orchestre local. Il m'a parlé du public de la cité voisine, Novouralsk, qui était extrêmement réceptif. Novouralsk était une « ville secrète », elle n'apparaissait sur aucune carte car les Russes y fabriquaient des armes nucléaires et de l'anthrax. D'après ce qu'on m'a dit, c'est devenu l'une des capitales de la hotcam.

Mon erreur a été d'accepter d'aller au casino avec lui. J'avais beau répéter que j'avais déjà assez de vices pour ne pas y rajouter celui du jeu, il m'a soudoyé avec une liasse de roubles, en me disant qu'il était nécessaire de défier les dieux de la chance. J'ai évidemment perdu la majorité du cash, au moment où je commençais tout juste à gagner (enfin je crois). Ensuite, ma mémoire me fait défaut. Je n'avais plus rien dans les poches lorsqu'on m'a récupéré, mais au moins, mon nom n'allait pas se rajouter aux statistiques des corps givrés de la journée.

Malgré une existence difficile, Boris Beresovsky est devenu un pianiste hors-pair, récoltant les prix comme d'autres récoltent les amendes, capable de jouer les oeuvres les plus complexes et redoutables (telles que les études de Chopin par Godowsky) sans partition, les mémorisant sur le bout des doigts. Bien sûr, il n'est pas le seul musicien classique qui aime boire ou faire la fête (et faire le con). Un documentaire diffusé sur la BBC intitulé Addicts Symphony raconte que les addictions à l'alcool et aux drogues sont largement répandues chez les musiciens classiques, et dresse le portrait de dix artistes qui se sont battus contre ça, parmi lesquels la violoncelliste renommée Rachael Lander.

J'ai toujours pensé que la palme de la débauche revenait aux rockers, ayant grandi avec les légendes de Keith Moon, Led Zep et les Stones jetant des télés par les fenêtres, garant leurs limousines dans des piscines, organisant des orgies avec un nombre remarquable de groupies et consommant des quantités épiques de cocaïne et d'heroïne. Mais c'était une autre époque. Il y a peut-être des exceptions - Fat White Family, par exemple - mais la plupart des groupes de rock que vous croiserez aujourd'hui sirotent des tisanes détox, font du yoga, envoient des sms à leur comptable et discutent des cibles démographiques avec le patron de leur label. Muse était le dernier groupe de rock connu que j'ai rencontré - j'aime leur délire de rock mégalomane et pompier accompagné d'une pincée de parano - et ils se comportaient affreusement bien. Croyez-le ou non, on a discuté de nos marques d'eau plate favorites.

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Pour beaucoup de musiciens classiques par contre, le grand message du néo-puritanisme est passé par une oreille et ressorti par l'autre. Pour être honnête, j'ai l'impression que certains veulent carrément copier les rockstars de l'époque. Une inversion s'est opérée - dans les années 70, beaucoup de rockers se rêvaient en musiciens classiques. Les artistes de rock progressif comme ELP et Yes jouaient leurs propres versions d'oeuvres classiques de Bartok ou Brahms. Aujourd'hui, c'est l'inverse : Philip Glass écrit des versions orchestrées de Low de David Bowie. Et ce mois-ci, Steve Reich sort un album intitulé Radio Rewrite, une version réécrite d'un morceau de Radiohead.

J'ai commencé à m'intéresser au monde de la musique classique de manière relativement soft, avec le pseudo-punk à violon Nigel Kennedy. Lui, ou son management, ont eu la bonne idée de vendre Les Quatre Saisons de Vivaldi comme un album de rock - et les ventes ont été monstrueuses (plusieurs millions). La première fois que je suis allé chez lui, le premier truc qu'il ma dit, c'est : « si t'as envie de pisser, tu peux le faire dans jardin. » On a terminé méga-bourrés dans un club de jazz polonais super bizarre à Berlin. Je l'ai regardé jouer à Hampton Court, une scène à ciel ouvert qu'il apprécie particulièrement parce que « quand il pleut, ces enculés de riches se chient dessus. » Il m'a un jour dit que son orchestre favori était le Philharmonique de Berlin, parce qu'« ils défoncent, clairement. » On pourrait avancer que son personnage de punk tient juste de la pose, mais cette pose s'est tellement établie sur la durée qu'elle est devenu réelle, et puis de toute façon, la plupart des punks des débuts n'étaient rien d'autre que de gentils mecs issus de la classe moyenne, comme Joe Strummer, fils de diplomate.

Pour la beuverie hardcore, il faut aller voir du côté de la Russie et de l'Ukraine, qui comptent les meilleurs musiciens classiques (lien de cause à effet ?). Le premier que j'ai rencontré, à Vienne, était le violoniste le plus admiré du monde, Yuri Bashmet. Même lorsqu'on sortait manger dans un restaurant, les gens le reconnaissaient et faisaient envoyer des verres à notre table. Les histoires de ses fêtes sauvages dans sa dacha en banlieue de Moscou abondaient, tout comme ses beuveries dans les clubs de jazz et ses gueules de bois à répétition. Si Skream jouait du violon, il s'appellerait Yuri.

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Bashmet était une rockstar dans sa ville d'origine, Lvov, puis il a commencé à trouver que la « pop music était pauvre spirituellement, comparée au classique. » Quant à ses groupies, « elles étaient bonnes mais un peu connes. » Il s'est donc mis au violon et a rendu ses lettres de noblesse à un instrument qui était considéré comme ringard et tout un tas de compositeurs ont ensuite voulu lui écrire des pièces. « Il y a 20 ans, déclare Bashmet, toutes les filles qui jouaient du violon étaient déprimées, poussiéreuses. Elles compensaient les échecs de leur vie privée avec le violon. Aujourd'hui, la majorité d'entre elles sont heureuses et très belles. C'est grâce à moi et j'en suis très fier. »

J'ai fini par traîner de plus en plus avec ces mecs, malgré ma facture élevée en doudounes North Face à chacun de mes voyages. Je suis parti interviewer Valery Gergiev, un chef d'orchestre légendaire - pour beaucoup, le meilleur au monde. On s'est rencontrés dans la ville pâle et spectrale de St Petersbourg. Bien sûr, comme chaque soir passé en Russie, nous avons terminé complètement rincés vers 5 heures du matin. Oui, parce ce que quand tu t'appelles Gergiev, même à cette heure-là, personne n'ose te jeter de son restaurant. Valery avait même sa propre motoneige de dispo, en cas de besoin.

Gergiev ressemble à un homme qui n'a pas passé une nuit correcte depuis plusieurs décennies - ce qui est probablement le cas. Les gens parlent souvent de son « énergie démoniaque », il gère une compagnie qui comprend 80 chanteurs, 200 danseurs, 180 musiciens, en plus d'un staff technique et administratif. Selon sa soeur Larissa, il est « incapable de cuisiner, de laver ses vêtements ou de faire le ménage. » Il a célébré son cinquantième anniversaire en épousant une jeune fille de 19 ans.

Mais à 10 heures le matin suivant, il était déjà en train de diriger le Tristan et Iseult de Wagner, transformant l'opéra en Led Zep période Kashmir. Son énergie est phénoménale. Il lui est même une fois arrivé de diriger trois concerts, dans trois pays différents, le même jour. Un peu plus tard dans la nuit, alors que j'étais toujours handicapé par une gueule de bois monstre, j'ai assisté à la première de sa nouvelle version de The Tsar's Bride, l'opéra rarement joué de Rimsky-Korsakov. Puis nous sommes allés à un dîner de gala où étaient présents des sponsors et des critiques. L'architecte de l'opéra a porté de nombreux toasts au génie de Gergiev, avant de s'endormir à sa table.

J'ai quand même retenu une bonne leçon cette nuit-là. Un oligarque assis à ma table m'avait proposé de me ramener chez moi. J'expliquais que mon hôtel était au coin de la rue mais je le remerciai quand même. En fait, il s'est avéré qu'il voulait me ramener chez moi, à Londres, dans son jet privé, un Gulfstream 4. Un autre oligarque tendait l'oreille et a lancé, l'air de rien, que lui possédait un Gulfstream 5 - avec plus de hublots et un cockpit plus grand. Le premier a finalement tiré la tronche pour le restant de la soirée. La morale, c'est que les gens ne s'arrêtent jamais. Tu penses qu'une fois que tu possèdes un jet privé, t'as réussi ta vie. Eh bien non : il te faut le meilleur jet privé.

J'aurais pu arrêter les dégâts ici, mais plusieurs personnes m'avaient raconté l'histoire de ce mec en Sibérie, encore plus extrême que Gergiev. J'ai donc pris un vol de nuit pour Novosibirsk pour aller à la rencontre d'yun type terrifiant et complètement taré répondant au nom de Teodor Currentzis, qui m'a déclaré, avec le plus grand sérieux, qu'il allait « sauver la musique classique ». J'ai compris ce qu'il voulait dire après avoir entendu sa version du Dido and Aeneas de Purcell, qui ressemblait à de la soul music remise au goût du jour. Bien sûr, la performance fut suivie d'une nuit de débauche à base de vin et de vodka. « Toutes les filles sont amoureuses de lui et il adore ça » m'explique l'une de ses étudiantes. Currentzis, avec ses cheveux longs à la Byron, s'est auto-proclamé « anarchiste narcissique » et parle parfois de groupes post-punk obscurs tels que Nurse With Wound. « Tu sais, j'ai toujours préféré Joy Division quand ils s'appelaient encore Warsaw » me sort t-il.

Il est utile de noter que la Sibérie est un immense pays qui n'est pas uniquement composé de goulags et de plaines enneigées exclusivement peuplées de tigres et de chamans. En fait, si la Sibérie obtenait son indépendance, elle serait le septième plus grand pays au monde. Il y a des centaines d'écoles de musique là-bas et Currentzis les as toutes retournées, à la recherche non pas de prouesses techniques, mais d'une attitude particulière. Il voulait trier ses musiciens sur le volet et a totalement réussi.

Je ne suis pas en train de dire que pour être intéressant, il faut forcément être déglingué 24 heures sur 24. Ce que je dis, c'est que je préfère passer la soirée avec des gens comme Currentzis ou Gergiev que Mumford & Sons ou Clean Bandit. En gros, si tu veux du vrai rock 'n' roll en 2014, il n'y a pas vraiment de secret : cherche du côté du classique. Suivez Peter Culshaw sur Twitter.