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Valnoir est le mustang enragé du graphisme français

Il coud des patchs à même la peau, imprime des affiches avec du sang humain et passe ses vacances en Corée du Nord.

par Sébastien Chavigner
20 Janvier 2014, 2:45pm



Depuis une douzaine d’années, Jean-Emmanuel Simoulin, dit « Valnoir », réalise des artworks pour Laibach, Ulver, Peste Noire, Watain et plein de groupes de black metal. Quand il n’est pas en train de dessiner des trucs morts, il imprime des affiches en sang humain ou tourne un clip en Corée du Nord. Il nous a parlé de tout ça dans son atelier parisien en buvant du mauvais rouge.


Comment es-tu tombé dans le chaudron du metal ?
J’ai commencé à écouter du metal à 12 ans, vers 1991. J’ai toujours eu une fascination pour les pochettes de disques, et je ne suis pas le seul, on rentre souvent dans le metal à cause de l’imagerie. À l’époque, c’était les pochettes de Slayer et Maiden. Un hardos plus vieux que toi croisé dans la rue t’impressionne à cet âge là, parce qu’il a les cheveux longs, un t-shirt à tête de mort, et toi t’es là : « wahou ! ». Avant même de connaître la musique quand t’es gosse, t’es frappé par l’image.

Y’a un côté « clés en main » dans le metal, on te donne un code esthétique, une attitude, des fringues, dès que tu commences à écouter…
C’est un ensemble ouais, et tu fais tout pour foncer tête baissée dans le cliché. Bref, j’arrive en terminale et je ne sais toujours pas ce que je vais foutre de ma vie, je commence à bidouiller des trucs sur des sous-Photoshop gratuits. Je faisais de la musique, je jouais dans des groupes, black ou doom metal, qui pour la plupart n’ont jamais rien donné. Rapidement, je me suis aperçu que ça m’amusait de faire des artworks. Parallèlement, je rentre en école d’art graphique, pas du tout par passion, mais je savais un peu dessiner alors j’ai tenté un concours et je l’ai eu. Dans une école publique en plus, c’était pas gagné ! Puis une fois dedans, je me suis rendu compte que je m’en cognais. C’est pourtant pile à ce moment que j’ai eu mon premier gros choc esthétique : un numéro du magazine Etapes avec une couv sur le « nouveau collectivisme », le studio de graphisme de Laibach. Je suis tombé là-dessus et je me suis dit : « putain, le graphisme ça peut aussi être ça, pas juste ce qu’on apprend en cours. Ça peut colporter ce genre de malaise, cette violence visuelle, ce genre de mystère créatif ». Voilà, c’était exactement ça que je voulais faire. Et je l’ai fait.

Quand as-tu fondé ton studio, Metastazis ?
J’ai commencé à faire de l’artwork en 1999. A l’époque, j’appliquais toutes les règles que je rejette maintenant, c’était à chier, rien de maîtrisé, une pure horreur. Au départ j’ai appelé ça Sect, puis Sect Metastazis, et enfin Metastazis. Maintenant j’envisage d’abandonner ce nom pour passer autre chose. Mais on s’en fout, c’est juste un nom, ce n’est pas comme pour un groupe où le nom définit ta fanbase et tout. Un studio de graphisme, tout le monde s’en branle du nom. Bref, ça fait 14 ans que je fais ça.



Comment on se retrouve à bosser avec des groupes comme ceux dont tu as fait l’artwork ?
Petit à petit. La première fois que j’ai eu une touche avec un gros groupe, c’était Rotting Christ en 2002. Ils m’avaient demandé de leur faire une proposition, et comme une grosse merde j’avais rien envoyé. Quand t’es jeune parfois t’as peur de plein de trucs : peur de te prendre une refoule, peur que les gens acceptent, tu sais jamais quoi faire. T’es hyper intimidé, et puis au final tu te chies dessus. Je me suis rattrapé ensuite, et les groupes ont commencé à venir plus naturellement vers moi. J’ai développé un style, je me suis mis à envoyer des artworks un peu craignos. Je commençais déjà à avoir cette espèce de trique de conquérant, à vouloir utiliser des imageries liées à des idéologies dont le contenu était extrêmement délicat à manipuler, surtout intelligemment. J’étais jeune, je me disais juste « c’est nazi, ça fait chier tout le monde, alors je vais en mettre ».

Tu n’utilises pas que l'esthétique des régimes totalitaires, mais aussi plein d’autres références historiques. Pour Peste Noire par exemple, au-delà du fait que leur décorum est assez tendancieux, on peut noter énormément de références à l’histoire de France...
Je ne suis absolument pas obsédé par l’art nazi ou même l’art fasciste. C’est simplement que, dès que tu utilises un élément qui provient de ce monde-là, l’attention va se focaliser immédiatement là-dessus, parce que c’est un truc auquel tu n’es pas censé toucher. À côté, tu peux utiliser des sources nord-coréennes, chinoises, staliniennes, de tous ces régimes qui ont eu leur lot de sang versé, les gens trouvent ça rétro, ils trouvent ça fun, ils s’en branlent. Alors oui, je touche à toutes les périodes historiques, tout dépend de l’univers dans lequel le groupe évolue. Mais si je touche à ça, il faut que je puisse le justifier. Comme Joy Division à leurs débuts, qui utilisaient ça de façon assez gratuite d’ailleurs : que ce soit via le nom du groupe, la cover de Warsaw, ou leur utilisation des visuels de la Hitlerjugend…

Pourquoi cet avertissement à l’entrée du site ? C’est sincère ou c’est une posture ?
Quand t’es jeune et que t’as pas de nom, les gens considèrent que t’es un levier qu’ils peuvent activer, que t’es un exécutant. Parce qu’ils te payent, ils ont le droit de savoir mieux que toi ce que vaut ton boulot, « ça c’est trop grand, ça c’est trop petit, non pas cette couleur, cette typo c’est pas la bonne… », alors qu’ils sont musiciens. Ils viennent chercher un graphiste, quelqu’un qui connait son métier afin de lui faire confiance. Si c’est pas le cas, do it yourself ! Cet avertissement est là depuis longtemps déjà, 2004 je crois.

Ah ouais, bien avant que tu sois « établi » en fait.
Oui. J’ai dû perdre beaucoup de clients à cause de ça. Mais les gens qui n’ont pas bossé avec moi à cause de ça, c’est des gens avec qui ça se serait mal passé de toute façon. C’est un bon filtre. Ce qui me fait chier, c’est le nombre de graphistes qui m’ont félicité, qui m’ont dit que c’était génial, courageux… Putain mais faites-le aussi ! Vous admirez ça ? Mais vous continuez à donner votre cul et à faire de la merde. Du coup, on est entouré de visuels pourris. S’ils apprenaient à dire non à leurs clients, pour leur propre bien, on serait dans un univers un peu moins stupide, visuellement parlant.



Peu de tes visuels correspondent vraiment à l’imagerie traditionnelle du black metal, finalement.
J’aimerais bien y revenir. Là je travaille sur un bouquin qui est un hommage à Grieghallen, LE studio norvégien du black metal. Les trois quarts des albums mythiques du BM norvégien y ont été enregistrés : Mayhem, Emperor, Burzum, Gorgoroth... Je rassemble des illustrations d’artistes pour un tribute visuel à cette sorte d’âge d’or. Et par exemple, pour la pochette, j’essaie de revenir à quelque chose d’extrêmement cru, naïf, épuré, comme les artworks de Gorgoroth justement, où t’avais juste une typo gothique pas toujours très adroitement placée, mais le parti-pris à la scandinave était suffisamment pur et sobre pour que le résultat passe très bien. Un peu comme les Japonais : on va à l’essentiel, pas de baroque, mais avec une sensibilité graphique, pour ne pas en faire trop. Pour ce bouquin, j’essaie de revenir à ça.

En ce qui concerne l’aspect traditionnel du black metal, les logos dégueu, tous ces trucs, j’ai longtemps tourné le dos à tout ça parce que j’en avais vraiment trop bouffé pendant des années. Je voulais proposer quelque chose de complètement différent, qui ne trahisse pas l’esprit du black metal, mais avec une enveloppe plus soignée. Maintenant, j’y reviens, parce que c’est sincère, c’est quelque chose qui s’est établi sans règles, par des gamins qui s’en branlaient, du coup il y a une grosse énergie qui se dégage de cette naïveté. Il y a ce côté art brut, créé à partir de rien.

Cette imagerie a tendance à disparaître, on ne la retrouve pas du tout chez les groupes black metal qui marchent en ce moment, comme Deafheaven par exemple.
Le fond du black metal moderne n’a plus grand-chose à voir avec le black metal : il n'y a plus de haine, plus de violence, plus de négativité. C’est pourtant ça qui constituait l’esprit du black metal. Le sentiment antichrétien, l’individualisme, le satanisme, toutes ces choses ne se retrouvent plus que dans un underground souvent rétrograde, peu inventif, dirigé par une horde de bourrins abrutis. D’un autre côté, les gens plus créatifs au point de vue musical ont complètement foutu à la poubelle toutes ces choses qui, pour moi, étaient fondamentales dans le black metal et le faisaient exister. Il faut revoir l’appellation black metal. Ceci dit, un groupe américain comme Nachtmystium, leur dernière pochette est bien laide et ne véhicule rien.

C’est un peu l’idée de ton groupe, Glaciation, de revenir à une esthétique plus « trve », tout en ayant une image hyper fouillée au final, vous avez bossé à fond là-dessus.
Sur l’artwork de Glaciation, j’ai essayé de faire cohabiter à la fois un truc moderne, conceptuel, adulte, et les codes old school qui me font toujours bander : la violence, physique et vécue. Même s’il ne s’agit pas de se couper un bras, la performance était relativement jusqu’au-boutiste. C’est le principe de Glaciation : la relecture du passé, de la vie d’un gamin de 16 ans complètement barré dans son trip black metal, par le même mec 15 ans après. Il faut retrouver toute la beauté qu’il y a là-dedans, même si souvent on se sent un peu con a posteriori. C’est une relecture moderne et si possible intelligente d’une période de chaos, de souffrance auto-infligée dans laquelle on prenait du plaisir.



Qu’est-ce qui t’amène à te lancer dans des projets comme cet artwork où tu couds des patchs sur le dos d’un homme, ou l’affiche pour Watain que tu as imprimée avec du sang humain ?
C’est quelque chose que j’essaie de développer depuis quelque temps. On va appeler ça le « body-involved design ». J’avais été très marqué quand j’étais étudiant par l’affiche d’une exposition de Stefan Sagmeister, un des plus grands graphistes américains, sur laquelle le titre de l’exposition et toutes les informations pratiques avaient été gravées à la lame de rasoir par sa stagiaire, directement sur son torse. Et c’était bien fait en plus, il fallait que ça soit lisible, pas évident… Je me suis dit que moi aussi, il fallait que je fasse intervenir le corps humain, d’une manière ou d’une autre. Donc : utiliser du sang humain pour l’affiche pour Watain, utiliser la peau pour Glaciation, ou cet autre projet sur lequel je travaille à base d’ossements humains. Ce sont des idées qui sont difficiles à trouver, et même quand tu les trouves il faut un projet sur lequel les adapter, il ne s’agit pas de faire ça gratuitement. Je ne vais pas tout imprimer avec du sang humain, c’est grotesque. J’imprime avec du sang humain pour Watain parce que Watain développe un culte du sang, un culte de la décrépitude, du passage de la vie à la mort. Je voulais justement que l’affiche se détruise, qu’elle s’affadisse, que la couleur disparaisse. Et le sang rend parfaitement ça. Avec ce genre de concept un peu dingue, un peu dur, il faut que ce soit en corrélation avec l’artiste. Sinon c’est gratuit, bon à foutre à la poubelle. Y’a même pas de discussion.

C’est aussi de la provoc, non ?
Non, justement. La provoc, ça fait belle lurette que j’ai laissé ça derrière moi. Je cherche juste à faire des choses qui soient fortes.

Il y a eu des réactions ? Des gens qui t’ont reproché d’avoir utilisé le corps humain ?
Non, quasiment pas. C’est anecdotique. L’affiche pour Watain a été diffusée aux Etats-Unis dans Print Magazine, des médias un peu larges, et dans les trente commentaires il y a toujours un connard qui vient écrire : « Euh, personne ne se pose la question de savoir d’où vient le sang, quand même ??? ». Abruti, c’est marqué dans l’article ! Ou bien : « C’est de la provocation, et puis peindre avec du sang ça a déjà été fait avant. » Mais je m’en branle que ça ait été fait avant !

Qui avait donné son sang ?
C’est Doug, un ami, et moi. Enfin « moi », on m’a piqué trois fois, j’ai donné trois gouttes parce que j’ai une pression sanguine qui apparemment est tellement minable que je ne peux même pas le donner. C’était tellement DIY que notre méthode n’était pas vraiment efficace. Il aurait fallu une pompe, on a tout misé sur la gravité.

Vous avez mis un mec la tête en bas et vous avez attendu que ça coule ?
C’est quasiment ça. Je suis assez fier que ça n’ait jamais été fait en sérigraphie. On a déjà peint avec du sang, on a déjà imprimé avec du sang, j’avais acheté un bouquin d’un mec qui avait imprimé avec du sang. Et c’est encore plus difficile, parce qu’on imprime avec de l’eau, et ça devient trop liquide. Là, même nous, ça tirait sur le rose, ce qui était un peu délicat vu le contexte [Rires]



Comment assumes-tu le fait de travailler avec des groupes dont l’imagerie, voire les idées, sont pour le moins « sujettes à polémique » ?
En général, c’est moi qui vais vers eux. Mais chaque cas est unique : on ne peut certainement pas comparer Laibach et Peste Noire, par exemple. Mais du point de vue de certaines personnes, tout ça, c’est pareil : à interdire. Certains, sous couvert de défendre la démocratie, interdisent à des artistes de se produire parce qu’ils ont décidé qu'il s'agissait de groupes fascistes. Mais ce sont leurs méthodes qui sont fascistes. C’est complètement débile. Au final, on m’a assez peu emmerdé avec ça, parce que je suis franc. Dire que Peste Noire n’est pas un projet nationaliste serait mentir, il le dit lui-même. Mais c’est un « anar de droite », il ne rentre pas dans une case. Travailler pour ces groupes-là, c’est impoli, ça fait chier le monde, j’y prends un certain plaisir, on ne va pas se mentir. Parce que je viens du black metal, je suis fondamentalement attaché à la négativité, à ce qui déplaît, et j’aime déplaire à une conscience politiquement correcte. Mais attention : je ne travaille pas avec n’importe qui. J’ai parfois été contacté par des groupes à qui j’ai répondu no way. Des groupes russes, des gros nazis de merde, j’ai rien à voir avec ces mecs-là.

Et puis je l’admets même si c’est pas glorieux, j’ai bossé pour l’argent, pour As I Lay Dying par exemple, qui ont toujours eu cette posture de groupe metal chrétien, avec des valeurs et un message sain pour la jeunesse. Et ensuite, on apprend que le chanteur se fait arrêter pour avoir commandité l’assassinat de sa propre femme et récupérer la garde de ses gosses ! C’est du délire quoi. Le scénario, tu ne le vends même pas tellement il est pourri. Le mec a payé un flic pour tuer sa femme. Wahou ! C’est beaucoup plus négatif et malsain que tous les groupes pour qui j’ai pu bosser avant. Alors qu’eux revendiquaient une absolue pureté. Donc bon, les histoires de gentils et de méchants…

Tu pourrais me raconter ce que t’es allé foutre en Corée du Nord ?
C’est une bien belle histoire [Rires] Toutes les histoires qui commencent en Corée du Nord sont toujours de belles histoires. En fait, j’ai participé à une expo collective en décembre dernier, à Kristiansand, en Norvège. Il y avait ce mec, Morten Traavik, un artiste très médiatisé là-bas, qui appréciait bien mon travail, ce côté un peu « touchy ». Donc on discute, et je savais qu’il bossait avec la Corée du Nord, c’est un des très rares artistes contemporains à bosser là-bas. Il a réussi à se retrouver dans les petits papiers du « Comité pour les relations internationales de République démocratique de Corée ». Tout passe par eux.



J’imagine que tout l’art est étatique…
Oui, de toute façon tu passes par un certain nombre de filtres. C’est pas vraiment DIY, s’il y’a bien un truc que les Nord-Coréens détestent, c’est l’improvisation. Donc Morten me dit : « J’ai plusieurs projets en route avec la Corée du Nord, est-ce que ça t’intéresserait d’en faire partie ? Je te paye pas, mais c’est aux frais de la princesse ». Moi, aller en Corée du Nord, ça m’a toujours fait rêver. J’ai toujours eu un goût prononcé pour les voyages dans ces pays de merde dont on se demande pourquoi ils existent. J’ai fait des voyages en Abkhazie, en Transnistrie… Tous les étés, je pars avec des potes, et on s’est donné pour mission de visiter tous les Etats qui ne sont pas reconnus, d’Europe et d’ailleurs. On est allés en Gagaouzie, la République autonome du Nakhitchevan, on est passés par l’Ossétie, on a fait à peu près tout le bloc de l’Est. J’aime bien aller voir à quoi ressemble une dictature de l’intérieure, voir ce qui change de nos vies en démocratie, voir où sont les freins, où ça bloque. J’aime bien m’y confronter. Voir aussi la chance qu’on a d’être dans un pays où l’on fout quand même la paix aux artistes. Et là on me propose de voir l’art en Corée du Nord ! Sans rien à payer. C’est grotesque, ça n’a aucun sens. Du coup j’y vais. Je suis parti avec lui pour tourner le clip de Pyongyang Gold Stars, un groupe d’accordéonistes qui ont enregistré un album entier de reprises de A-Ha. En fait on n’a pas eu le droit de filmer, donc on a fait une espèce de slide-show un peu sophistiqué avec des images que j’ai ramenées de là-bas. On a aussi fait l’artwork de leur CD qu’on peut trouver en Norvège.

Ça s’exporte ??
C’est étonnant, parce que qu’on le trouve en Europe, mais on est encore en négociations pour qu’il puisse être vendu dans les rares magasins culturels de Pyongyang. Je serais hyper heureux que mon travail soit distribué en Corée du Nord. Un album de reprises de A-Ha à l’accordéon, je tiens à le rappeler… Tout ça n’a aucun sens.


Sébastien Chavigner aime lui aussi déplaire à la conscience politiquement correcte, surtout sur Twitter. @TexasSerenade

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