Papier Tigre nous pillonne le cortex depuis 10 ans et il n'y aucune raison que ça s'arrête

« C'est mieux de vivre des choses avec les gens et de faire ta vie que d'avoir des articles et ta gueule partout et de prier pour qu'un programmateur de SMAC te mette en première partie de Moriarty. »

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09 Juin 2016, 10:45am


Photo - JB Geffroy

Difficile d'aborder un groupe comme Papier Tigre sans parler de « scène ». Et pourtant ce ne serait pas faire honneur au parcours des nantais dont le parcours sur le papier est un mélange d'ambition et d'éthique, deux éléments qui semblent de plus en plus difficile à concilier de nos jours. Quelques semaines après la sortie de leur nouvel album, The Screw, qui pousse un peu plus loin les limites de leur afro-math-rock, on est allé parler avec Eric Pasquereau, le chanteur, de ses 10 ans de carrière, de sa musique et de sa vision plutôt très juste de la vie d'un musicien en France sur le long terme.


Noisey : Je me faisais une réflexion l'autre matin. J'ai l'impression qu'avant les groupes français étaient vraiment bercés par le rock américain . Et puis depuis quelques temps on parle beaucoup de culture française, de gens comme La Souterraine, d'un retour à la francophonie. Je me disais que d'un côté c'était positif mais que de l'autre ça allait avec cette époque très axée sur le repli sur soi et la fermeture à l'extérieur. Je sais que toi tu as vécu aux USA et que ton rapport à cette culture est, de fait, un peu différent, mais tu en penses quoi?
Eric Pasquereau : Je trouve le retour à la francophonie plutôt positif déjà par rapport à tous ces gens qui voulaient absolument chanter ou parler anglais sans vraiment avoir le niveau. Ça donnait et ça donne toujours chez certaines personnes un rapport très bizarre à leur chant. Pour ce qui est des gens qui choisissent le français massivement actuellement, je ne pense pas que ce soit un repli identitaire. Ils choisissent la langue dans laquelle ils sont le plus à l'aise. Je trouve ça cool qu'on se soit décomplexé vis à vis de notre langue et qu'on ne porte plus cette honte de la chanson française comme ça a été le cas pendant longtemps. Après en ce qui nous concerne, j'aurais énormément de mal à chanter en français. On a aucune influence francophone, donc j'ai beaucoup de mal à m'identifier à des chanteurs français. On n'a pas du tout grandi avec Noir Désir.

Et par rapport à toute cette vague chantée en français et très en vogue, vous vous sentez mis de côté ?
On a fait une vingtaine de concerts depuis la sortie du disque, avant ça on n'avait pas joué depuis 1 an et demi et c'est vrai que ça a changé. La scène dans laquelle on évoluait n'existe quasiment plus, beaucoup de groupes ont splitté. Quand ton groupe a 10 ans tu es considéré comme un « vieux groupe ». Là, c'est sûr, on joue devant des gens qui nous ont déjà vu 3 ou 4 fois, pas facile de ramener des nouvelles têtes. Comme toutes les modes, il y a un moment où tu es cool et un moment où tu le deviens moins c'est comme ça. C'est pas pour autant qu'on va changer notre musique pour redevenir cool hein.

Justement c'est votre 4e album et Papier Tigre existe depuis 10 ans. Aujourd'hui, c'est considéré comme une période « longue ». Avez vous eu du mal à retrouver l'excitation nécessaire pour faire ce nouveau disque ?
Pour le disque d'avant, The Recreation, on a fait 200 concerts, puis on a enchaîné sur La Colonie de Vacances. On a décidé de calmer un peu le jeu et de relâcher la pression liée à l'intermittence. On a continué de faire de la musique mais de manière plus détendue. On a bossé sur la musique d'un spectacle de danse notamment mais on s'est fait oublier et on est sorti de ce système épuisant où tu dois sortir un single tous les 3 mois et un album tous les ans. Et puis peu à peu on a eu envie de refaire des concerts et jouer des nouveaux morceaux. On a enregistré et produit le disque nous mêmes avec un pote alors que les fois d'avant on était allé dans des gros studios avec forcément la pression du temps, du budget, etc.



Justement, il y a ce paradoxe incroyable en ce moment : tu dois faire un disque pour qu'on parle de toi et pour tourner mais personne ne l'écoute vraiment en entier... Le disque devient juste un argument. Je lisais une interview du gars de Bruit Noir ce matin, dans Mouvement, où il disait avoir mis un morceau hyper radical en fin d'album car il sait que personne ne l'écoutera jusqu'au bout...
On a joué avec Bruit Noir il y a pas longtemps c'était assez dingue. Voilà quelqu'un qui fait quelque chose de génial avec la langue française. C'est clair qu'il n'y a jamais eu autant de groupes et on se bat un peu tous pour le même public qui reste quand même assez restreint. On un peu l'impression d'harceler les mêmes gens [Rires]. Moi dans ma consommation de disques je suis à l'ancienne. Je me fixe sur un ou deux disques et je les écoute à fond, de bout en bout. En ce moment c'est Swans et Chris Cohen. Je fonctionne toujours comme quand j'étais ado et que je ne pouvais m'acheter qu'un seul cd par mois.

Il y a un feeling plus pop mais aussi plus expérimental dans ce disque. Ta voix couvre un spectre plus large que par le passé, notamment. Ça vient d'où ?
Il y avait surtout cette volonté de ne pas trop se fixer de limites. Les possibilités dans Papier Tigre restent réduites (guitare, batterie, percussions) donc c'est assez excitant de tenter de faire un disque qui ne va pas dans une seule direction. C'était aussi prendre le risque que les gens n'aiment que 30 % du disque. Ce sont d'ailleurs un peu les retours qu'on a actuellement. Les deux côtés, pop et expérimental, cohabitent bien sur le disque selon moi. Et c'est ce à quoi ressemble le groupe aujourd'hui.

Je trouve qu'un groupe comme Deerhoof s'est un peu perdu en se frottant à la pop, car ils se pensaient peut-être un peu plus malins que ce qu'ils étaient vraiment... Chez vous il n'y a pas ce côté qui fait référence au kitsch. Vous vous en méfiez ?
Tous les trois on n'a pas du tout cette culture du kistch, de la musique « qui fait marrer ». On a des potes qui adorent se taper un Phil Collins en entier mais c'est pas du tout notre truc. J'ai rien contre Phil Collins, hein. Mais j'aime pas ce côté « humour de la musique », on est plutôt premier degré. Mais Deerhoof avait réussi le truc pop sur Runners Four par exemple. Chez nous le côté pop sera toujours dilué dans le son du groupe.



L'indie rock et la scène noise avant avait des figures charismatiques et aussi assez politiques, Ian McKaye bien sûr, mais aussi Eugene Robinson pour ne citer qu'eux. Je ne vois pas grand monde dans la jeune génération capable d'être aussi inspirant qu'eux.
Je suis assez d'accord avec toi. Le monde dans lequel on vit est devenu tellement complexe que ça semble plus difficile aussi de s'engager comme ces gens ont pu le faire à une autre époque. Mais je pense que dans les sphères moins médiatisées, il reste beaucoup de groupes avec une démarche politisée, héritée justement de Fugazi. On vient de tourner avec Hyperculte, un duo formé par des membres de Massicot et Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp et eux sont pile dans la même démarche que nous. Ils ne jouent pas que dans des squats mais en même temps ils ne sont pas dans le délire Inouïs du Printemps de Bourges, dans la standardisation. Le message de Ian McKaye ou Eugene Robinson est passé je pense. Je ne vois personne actuellement qui incarne un truc fort ceci dit. Tu vois quelqu'un toi ?

Je trouve que le leader de Fat White Family par exemple pourrait un peu prendre ce rôle… Mais le groupe peut tomber un peu dans le côté phénomène de foire...
Oui ou Sleaford Mods qui avait un côté pas forcément politisé mais qui incarnait un truc fort socialement et anti-hype et qui là devient le groupe à la mode du moment. Les gens ont du mal à garder le cap. Ils commencent comme The Fall mais ils ne finissent pas comme Mark E Smith. Vu de loin, en particulier dans le monde anglo saxon, s'il y a moyen de capitaliser sur le groupe, tant pis pour le discours.

Côté concerts, vous avez goûté à autre chose avec La Colonie de Vacances. Comment avez vous abordé le fait de revenir juste à trois comme ça ? Vous n'avez pas eu envie d'ajouter un membre ou de nouvelles choses sur le plan technique ?
Justement c'était agréable de revenir à trois et à une formule simple. Ça m'a fait du bien personnellement. La semaine dernière quand on a joué à Montpellier, l'ingé son ne voulait pas croire qu'on avait ni sampler, ni ordi. On lui a dit « bah non c'est du live LIVE ». Et visiblement il n'y a plus beaucoup de groupes comme nous... J'aime ce côté concert à l'ancienne, le tempo bouge, on vit les choses avec les gens. On a la chance d'avoir des gens qui nous suivent et c'est agréable de vivre l'expérience du concert avec eux.



J'ai lu dans une vieille interview que tu te plaignais du manque de soutien des médias de masse à la scène française. La situation a un peu changé mais j'ai l'impression que les médias comme les programmateurs s'emparent maintenant d'un groupe ou d'un artiste pour en faire un peu leur mascotte indé et justifier leur peu de curiosité à côté. Comment s'est passé la promo par exemple ?
La promo est devenue super compliquée. Après je trouve ça bien que ça arrive à des gens comme Jessica93 ou Usé qui sont sur la scène underground depuis longtemps. Ils méritent qu'on parle d'eux. Les journalistes ne vont pas fouiner plus loin. En France, il se passe plein de choses et je plains les groupes qui commencent car ça va devenir très dur de faire parler d'eux. Et puis la presse suit encore et toujours les mêmes baudruches anglaises ou ricaines, mêmes si ce sont des projets qui ne marchent pas vraiment. Après côté programmation, j'ai l'impression que les gars ont de moins en moins de places mise à part les quelques salles ou festivals qu'on connait. Il ne se passe grand chose. À Nantes ou Paris, on n'est pas si mal ceci dit.

C'est vrai qu'on a l'impression que d'un côté tu as les mecs qu'on sort de l'underground 15 après et qui percent à 35 ans et d'un autre côté on demande aux jeunes groupes de passer par le circuit des tremplins et d'être tout de suite des professionnels de la musique. Je ne suis pas sûr qu'un groupe comme Pneu s'ils débarquaient aujourd'hui à 20 balais se feraient autant connaître par exemple.
Je pense à un groupe comme Deux Boule Vanille qui tournent à fond et se fait un nom dans la scène indé mais personne dans les médias n'en parlent. Alors qu'un groupe comme Requin Chagrin que je n'ai même pas écouté est partout dans les médias. Je ne sais même pas s'ils ont joué à Nantes. Après je sais même pas ce que c'est hein, je devrais pas parler d'un groupe que je n'ai pas écouté [Rires]. C'est juste pour dire qu'on prend un groupe on fait monter un truc pour faire vivre l'industrie mais sans trop se préoccuper de savoir si le groupe a un public ou non. On en connait plein de groupes toi et moi en France qui ont sorti des disques de malades mais n'ont jamais été estimés. Magic n'existe plus et qu'est ce qu'on peut attendre des Inrocks ?

Ils n'ont pas chroniqué votre disque ?
Non et ils ne vont pas le faire. Il faudrait trouver un pigiste qui arrive à convaincre le rédac chef. Et puis un groupe comme nous ne les intéresse pas. On n'est pas nouveaux. Même si on faisait un disque de techno, ils n'en parleraient pas car ils sont dans la culture de la nouveauté. Je le comprends, mais c'est un peu triste. Après l'avantage quand tu es un « vieux » groupe c'est que tu as ta vie propre. On va quand même faire des concerts, jouer devant les gens et vendre des disques. Au final c'est mieux de vivre des choses avec les gens et de faire ta vie que d'avoir des articles et ta gueule partout et de prier pour qu'un programmateur de SMAC te mette en première partie de Moriarty.

Tu as commencé la musique avant le tout numérique. Tu es heureux d'avoir connu ça? la musique d'avant Facebook et Deezer?
Là on vient de jouer à Bordeaux à L'IBOAT avec un groupe qui s'appelle Lysistrata. Les mecs en pleine génération Internet avec le patch Fugazi sur la veste et qui ont tout écouté en post math rock emo épique machin. Et les mecs ils font toute la musique en même temps, les passages Battles, Dub trio, les trucs criés...Tu vois des gars qui ont avalé toute la musique en deux ans. Ils sont très jeunes et ça jouait pas si mal mais ils ont besoin de digérer tout ça. Je suis content d'avoir pris le temps d'écouter les disques, aller à la médiathèque et faire des K7 enregistrées de My Bloody Valentine et Sonic Youth. J'ai mis du temps à écouter This Heat ou Wire parce que la médiathèque ne les avait pas. Il y avait un côté génial dans le fait de partir à la recherche des choses. Bon il y a une évolution et c'est comme ça. Mais je suis très heureux d'avoir vécu avant Internet, c'est sûr.