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Music by VICE

Suicide ne prendra jamais la poussière dans un musée

Alan Vega et Martin Rev se souviennent de leur croisade contre le rock dans le New York des années 70, des haches que le public leur lançait et de la Toute-Puissance que leur procurait la scène.

par Daniel Dylan Wray
20 Octobre 2015, 11:30am

« Tirez-vous de là et allez voir Suicide, allez allez, MAINTENANT ! » C'est ce qu'a crié Nick Cave à la fin du set de Grinderman sur la scène du festival Primavera à Barcelone en 2011. Il a balancé ça avec tellement de conviction que ça tenait nettement plus de l'ordre indiscutable que de la suggestion sympa. Si on avait été dans les arcanes suintantes du CBGB, le club où Suicide jouait régulièrement dans les années 70, le chanteur Alan Vega aurait sûrement brandi une chaîne de moto en l'air, propageant une peur physique et une folie incontrôlable dans toute la pièce. Mais allait-on vraiment retrouver le même groupe féroce et incontrôlable, 40 ans plus tard, sur la scène d'un festival en Espagne ?

Evidemment, je suis allé vérifier - j'y serais allé sans le conseil de Nick Cave - et je me suis retrouvé devant deux mecs relativement décatis, réduits à la taille de deux santons par la gigantesque scène du festival et noyés dans une fumée épaisse, qui ont livré la performance la plus viscérale et menaçante de tout le week-end.

« Ghostrider » sonnait comme un morceau de ferraille secoué par une pulsation violente, renvoyant directement au son de leurs premières démos, comme si Vega et Rev étaient encore en train de le composer sur scène, en improvisant, pour se retrouver au final avec une montagne de déchets radioactifs en guise de chanson. Aucune once de nostalgie durant le concert, le duo n'était pas là pour caresser les fans dans le sens du poil en retravaillant leurs classiques ; on avait devant nous un groupe toujours aussi excité à l'idée de triturer sa musique et d'emmerder son public.

2015 marque le 45ème anniversaire de la formation de Suicide. J'ai ai profité de leur passage à Londres pour coincer Alan Vega et Martin Rev, les deux membres du groupe, afin de discuter avec eux de l'héritage du groupe et comprendre pourquoi ils continuaient toujours à pousser les choses au maxium, au lieu de se reposer tranquillement sur leurs lauriers.

Les deux larrons se sont rencontrés dans une galerie de Manhattan (Museum : a Project of Living Artists) et ont ensuite décidé d'unir leur amour de l'art, du jazz freestyle et du rock'n'roll pour former Suicide, juste après que Vega se soit pris une claque en voyant Iggy Pop en live en 1969. « C'était un mur de son, avec des éléments électroniques, très provoquant » se souvient Rev, en repensant aux premiers trucs que leur groupe a composé. « C'était la liberté totale des sons électroniques, c'est là où l'on voulait aller. Sans aucune référence à ce qui existait déjà - il n'y avait rien de pareil à l'époque, on n'avait de connexion avec rien ni personne. »

Le charisme d'Alan Vega et sa voix d'outre-tombe, façon jumeau maléfique d'Elvis, braillée par dessus les synthés destructurés et chaotiques de Rev, leur ont très vite valu autant d'ennemis que de fans. « Quand on a commencé à jouer en club, les gens réagissaient assez agressivement. Une fois que je me suis mis à faire de la musique purement électronique, certaines personnes n'ont pas pu supporter. Ils sont devenus très agressifs » se rappelle Rev. Mais c'est Vega qui devait faire face aux plus gros coups de pression.

« J'avais l'habitude de leur répondre en leur criant dessus, 'je ne vous entends pas !' - je ne rentrais pas du tout dans cette confrontation du public qui te siffle. » Parfois, Vega éclatait une bouteille et se taillaidait le visage avec le tesson, d'autres fois, il condamnait toutes les issues de secours pour que personne ne puisse quitter la salle avant que Suicide ne descende de scène.

Le choc ressenti par les spectateurs était compréhensible : la plupart du public à l'époque avait grandi au song des guitares masturbatoires des darons du rock. Maintenant, ils avaient en face d'eux deux types habités par un truc non-identifié souhaitant détruire tout ce qui existait. Et cette vision singulière faisait que Suicide se sentaient eux-mêmes indestructribles et prêts à recevoir toute la haine qu'ils provoquaient. Pour Rev, « c'est l'illusion que te donne la scène. J'ai toujours senti que je gardais le contrôle, même devant 2000 personnes qui hurlaient et avaient envie de voir couler mon sang, j'avais la sensation de les dominer, que je pouvais tous les terrasser d'une main - parce que j'avais le son, et le son est un pouvoir incroyable. » Rien que leur nom était suffisant pour les disqualifier. Vega confirme, « on n'était jamais dans le Village Voice. Ils listaient tous les groupes qui jouaient en ville, mais jamais nous. J'avais alors dit à Marty, 'est-ce qu'on est des fantômes ?' »

Chaque performance était un pas de plus vers l'inconnu. « Tu restes debout et tu balances la sauce : voilà ce que je fais et je m'en tape de savoir qui vous êtes et ce que vous en pensez. Voilà le comportement à adopter quand tu fais quelque chose de nouveau » explique Rev. « Et ensuite, quand les gens te lancent 'c'est naze, barrez-vous', tu restes sur scène et tu faiss ce que t'as à faire. Tu prends cette énergie négative et tu y réponds avec ton son. » Il arrivait que la confrontation et la haine dépassent les bornes à certains concerts. Ce fut le cas en Belgique, lorsque le groupe a ouvert pour Elvis Costello et les Clash. Le climat était telelment hostile que la foule avait volé le micro de Vega, la soirée termina en émeute avec un nez cassé en prime pour Alan. Ce concert a été immortalisé sur le disque 23 Minutes Over Brussels, une incroyable performance qui n'a rien perdu de sa terreur et de son électricité quand on l'écoute aujourd'hui, les sifflements du public couvrant la musique, et Vega hurlant régulièrement « I HATE YOUR FUCKING GUTS ! » par dessus le tout. Lors d'un autre concert à Glasgow, toujours avec les Clash, un type avait jeté une hache sur Vega. Comme il l'a dit au Guardian en 2008, « c'est un truc qui arrivait de temps en temps. »

Suicide ont enregistré leur premier album en une prise. Sorti en 1977, il a fallu un peu de temps au reste du monde pour assimiler la chose. Comme Vega l'atteste, « il a fallu 20 ans pour qu'on soit acceptés à New York. » La conviction dans leurs propres créations était peut-être le facteur fondamental de leur dynamique, « j'ai toujours pensé que c'était le meilleur truc jamais fait et je me disais, allez, tout le monde doit entendre ça. Ce qui a de la valeur passera forcément l'épreuve du temps... » témoigne Rev.

Pour Rev, bosser pendant 45 ans ensemble n'aurait pas été possible sans sa carrière individuelle et celle de Vega. « Le secret de notre longévité réside dans nos quêtes personnelles, qu'on apoursuivi dans différentes directions. On n'a jamais eu ce type de conflit formel où l'on en vient à la conclusion suivante : 'terminé, on ne travaille plus ensemble'. Chacun avait sa vie et comme on est deux personnes très créatives, on a toujours exploré les choses de notre côté ». Tous les deux ont sorti des disques solo à foison, et chacun a accouché de son chef d'oeuvre. Le LP éponyme de Rev en 1980, et le remarquable Station de Vega en 2007.


Suicide à Londres en juillet dernier.

Le groupe réimagine en permanence son vieux catalogue et l'emmène ailleurs dès qu'ils montent sur scène. Ecrire de nouveaux morceaux n'est pas non plus écarté du débat selon Rev, « si les circonstances sont bonnes, on le fera. » Et il reste également lucide sur le live : « Chaque fois que j'ai l'impression d'être dans une routine ou dans une formule préconçue, j'ai envie de passer à autre chose. Beaucoup de nos chansons sont bonnes, tu ne peux pas trop déconner avec et les modifier non plus. Il ne faut pas se répéter soirée après soirée, encore et encore, mais tout jeter à la benne serait également débile, de toute façon... J'essaie d'éviter les rappels ou d'inviter des gens sur scène, ce genre de choses, parce que pour moi ce n'est pas à l'image de Suicide d'agir horizontalement, Suicide a toujours été pour la verticalité. On n'est pas un groupe conçu pour faire passer un bon moment aux gens, un groupe relaxant - pour moi, rien n'est séduisant là-dedans. »

Aucun des deux ne fait de prédiction pour leur futur - en 2012, Vega a été victime d'une crise cardiqaue et a bien failli y passer. Malgré l'angoisse permanente, il n'a toujours pas prévu d'arrêter, « je ne prendrai jamais ma retraite, ça ne me ressemble pas. Je mourrais en dansant. Je mourrais sur scène » lance t-il, rayonnant. Et puis Vega a encore des plans pour une de leurs meilleures chansons, « Dream Baby Dream », en plus d'avoir été reprise par tout le monde, de Bruce Springsteen à Neneh Cherry en passant par Arcade Fire (avec David Byrne au chant), Vega voit plus grand, « ça va certainement devenir l'hymne national », annonce t-il, sardonique. Rev n'a rien de concret en vue non plus, il prend les opportunités comme elles arrivent. « Je ne sais jamais quel sera notre prochain concert. Peut-être que celui-là [le Punk Mass de Londres] était le dernier. C'est arrivé plusieurs fois que je me dise ça et il y en a toujours eu un autre derrière. » Finalement, le futur de Suicide est à l'image de leur passé : chaque performance est un nouveau pas vers l'inconnu.


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