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Music by VICE

Les dernières heures du disco

Bill Bernstein a immortalisé les nuits new-yorkaises de la fin des années 70.

par Amelia Abraham
20 Novembre 2015, 11:15am

Les clubs : lieux de débauche, d'euphorie et de transcendance depuis la nuit des temps. Si les murs des clubs pouvaient parler, ils nous donneraient de fabuleuses leçon d'histoire et de sociologie. Malheureusement, ils ne peuvent pas le faire. Par chance, il existe des types tels que Bill Bernstein, des photographes qui ont documenté la vie nocturne à des périodes et dans des lieux bien précis. Le terrain d'action de Bernstein, c'était le New York de la fin des années 70 et ses clichés nous rappellent que les clubs étaient aussi et surtout des refuges qui proposaient un nouveau sens à l'idée de communauté.

Bernstein a commencé à prendre des photos au Studio 54, il a ensuite capturé l'essence de lieux aussi incroyables qu'iconiques, comme le Paradise Garage, le GG's Barnum, les cache-caches homo-érotiques du Fire Ireland et le vent de liberté qu'insufflaient les discothèques plus intimistes de Brooklyn ou d'Harlem.

En plus de proposer une échappatoire, tous ces clubs avaient un autre point commun : ils ne jouaient que du disco, du coucher au lever du soleil. Disco, le nouveau photobook de Bill Bernstein paru chez Reel Art Press, revient sur l'acsension et le déclin du disco comme moment crucial de l'Histoire, et sur l'impact qu'a eu le mouvement sur la vie nocturne new-yorkaise. On lui a demandé de nous raconter quelques uns de ses souvenirs de cette période.

Lillian Carter et Andy Warhol, Studio 54, 1977

Noisey : Salut Bill. Comment tu t'es mis à faire des photos de la nuit new-yorkaise, et pourquoi les clubbers t'attiraient autant ?
Bill Bernstein : Je suis devenu photographe freelance au milieu des années 70, pour le Village Voice. Voilà comment j'ai vraiment débuté. Ils m'envoyaient shooter des portraits d'artistes et d'auteurs underground. Une nuit, ils m'ont envoyé au Studio 54 pour prendre en photo une cérémonie donnée par Lillian Carter, la mère de Jimmy Carter. Les gens étaient tous en costume noir, c'était un dîner de prestige, et Lillian Carter était assise aux côtés d'Andy Warhol. C'était rigolo et bizarre à la fois. J'avais déjà tenté de rentrer dans le Studio 54 avec des amis, mais on on était restés à la porte. Ce soir-là, j'avais des accréditations presse, donc quand tout le monde est rentré, j'ai décidé de rester. J'avais racheté 10 pellicules à un autre photographe, je me suis planqué, et j'ai commencé à observer le ballet des habitués.

C'est ce soir-là qu'est né mon intérêt pour la photo de discothèque. J'étais attiré par la théâtralité du club, ses visuels, et son côté inclusif - le public était constitué d'une masse harmonieuse mélangeant des âges, des cultures et des orientations sexuelles complètement différentes. Tout le monde présent avait le même objectif : s'amuser et passer du bon temps.

La piste du 2001, 1979

C'est plutôt rare pour un club—chaque établissement a généralement sa clientèle attitrée. Qu'est ce qui faisait que le Studio 54 drainait des gens si différents ?
La musique disco était en plein boom à cette période. C'était underground depuis les années 60 et soudain, le film Saturday Night Fever a transformé ça en un vrai phénomène. C'était aussi une époque où New York City traversait une crise économique terrible et les discothèques étaient le lieu idéal pour oublier tout ça. Tu avais un mouvement de libération homosexuel fort après les évènement de Stonewall, un front de libération de la femme fort également, et un mouvement pour l'égalité entre toutes les races. Il y avait plein de mouvements politiques à cette époque. Tous ces gens avaient besoin d'endroits où se détendre la nuit. Et les clubs étaient là pour eux. Tous ces mouvement se manifestaient sur le dancefloor à travers un panel fantastique de personnalités. Une véritable centrifugeuse.

Je suis une grande fan de Larry Levan. Tes photos de lui au Paradise Garage sont dingues. Comment était l'atmosphère là-bas ?
C'était un super endroit, j'y allais régulièrement. C'était un énorme parking couvert, avec un sound system incroyable. Ils ne servaient pas d'alcool là-bas, juste des jus de fruits. En revanche, ça sentait le poppers dans tous les coins. C'était vraiment l'équivalent d'une sale de gym parce que les gens venaient uniquement là pour danser et suer pendant des heures. J'ai une photo dans le livre de la devanture du club - une pancarte sur laquelle un type tient un tambourin devant une fenêtre ouverte donnant sur un immense entrepôt. Cet endroit était si chaud que certaines nuits, tu pouvais carrément voir la sueur s'évaporer par cette la fenêtre.

DJ Larry Levan au Paradise Garage, 1979

Quel était ton club préféré pour prendre des photos ?
Un autre lieu sans équivalent, qui s'appelait le G.G.'s Barnum Room. À la base, c'était un bar dédié à la communauté transgenre, mais comme ce que je disais précédemment, ils n'excluaient personne, donc des tas d'hétéros, aussi bien que des Noirs, des Blancs ou des vieux en costard-cravate s'y rendaient aussi. En fait, c'est même devenu une attraction touristique à un moment. Ils avaient ces danseurs qui se tenaient sur un trapèze au-dessus de la piste, avec un filet juste en-dessous en cas de chute. C'était un endroit génial. Pour moi, en tant que gosse juif, pouvoir traîner au GG's était un truc complètement nouveau et ça a clairement ouvert mon champ de vision sur les cultures qui m'entouraient.

Que signifiait ce club pour ses fidèles ?
On était à la fin des années 70, et le monde extérieur était encore très homophobe. Les aprioris négatifs envers les gays, les lesbiennes ou les trans étaient très courants à l'époque, mais une fois que tu étais à l'intérieur du club, tout ça s'évaporait.

Un couple au Studio 54, 1977

Comment le paysage nocturne new-yorkais a évolué une fois l'épidémie du SIDA détectée ?
Une fois qu'ils ont découvert le virus, il y a juste eu un minuscule article dans le New York Times, rien de plus. Tu ne savais pas si tu pouvais l'atrapper avec un postillon ou par un contact bénin. C'était le tout début et le peu d'informations que les gens avaient sur le sujet les faisaient complètement paniquer. Et pour cette raison, les gens se sont mis à moins sortir.

Quand tu prends du recul sur cette période précise du disco que tu as couverte, comment tu la considères aujourd'hui ?
C'était l'époque où le disco était un raz-de-marée... mais c'était finalement si gros, que ça a également nourri une vague de mécontentement au sein de l'underground à travers toute l'Amérique. Je crois que le disco était tellement partout que les gens en ont eu marre. Et puis d'un coup, le Studio 54 a été fermé pour fraude fiscale, et ses propriétaires, Steve Rubell et Ian Schrader, ont été mis en prison. J'ai assisté à une phase de transition... Le disco était à son pic et allait bientôt sombrer. Ma préface dans le livre s'appelle Last Dance, elle est illustrée par une photo prise devant le mur en briques d'un club appelé le 2001 Odyssey, à Brooklyn, sur lequel est taggée cette inscription : Disco Sucks.

Tu as en quelque sorte immortalisé les dernières heures du disco...
Exactement.

Les néons du Xenon, 1979
Les funambules du GG's Barnum Room, 1979
La porte du Hurrah, 1979
Une Cadillac devant le Studio 54, 1979
Collé-serré au Xenon, 1979
Better Days, 1979
La lune du Studio 54, 1978
Divine au Studio 54, 1977


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