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Vous n'y étiez pas ? Tant pis pour vous ! : Nirvana au Zénith de Paris en 1992

Comment des écossais en pulls trop larges ont volé la vedette à Kurt Cobain ? Pourquoi c'était génial mais pas si génial ? Et qu'est-ce que Jean-Louis Aubert foutait là, au juste ?
13.11.14

Dans cette nouvelle rubrique très astucieusement intitulée « Vous n'y étiez pas ? Tant pis pour vous ! »

, un contributeur Noisey ou un invité nous parlera d'un concert que vous avez probablement raté, vu qu'il a eu lieu il y a plus de 10 ans. Pour cette première édition, notre rédacteur en chef revient sur le deuxième concert de Nirvana à Paris, le 24 juin 1992, au Zénith.

LE CONTEXTE

Le début de l'été 1992 coincide précisément avec le moment où Nirvana est devenu énorme en France. Ça peut sembler bizarre aujourd'hui où un disque semble déjà

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vieux

au moment de sa sortie, mais au début des années 90, Internet n'existait pas et la France était déjà ce qu'elle est depuis des siècles et sera sans doute pour l'éternité : un pays en retard sur à peu près tout.

Nevermind

, le deuxième album de Nirvana, est sorti le 24 septembre 1991. Le disque a été inclus dans les albums du mois d'octobre du magazine

Best

(aux côtés du

Trompe Le Monde

des Pixies, mais aussi des derniers Texas et Dire Straits) et a eu droit à une chronique très positive dans le

Rock & Folk

de novembre.

Tout ce que je connaissais alors du groupe se résumait à deux morceaux (« Negative Creep » et « Sliver ») enregistrés au vol sur la radio Suisse

Couleur 3

(qu'on captait assez facilement dans l'Est de la France et qui était alors une station assez dingue, sans comparaison avec ce qu'elle est devenue par la suite) et un dossier paru dans

Best

sur les « néo-metallistes » (personne ne parlait encore de « grunge ») où Nirvana figurait aux côtés de Mudhoney, Soundgarden, Prong et Thee Hypnotics. Je ne savais même pas à quoi ces types ressemblaient et je les imaginais plutôt cheveux courts ou crâne rasé, un peu comme Fugazi (dont le nom et les disques circulaient alors nettement plus que ceux de Nirvana).

À gauche, le numéro de Best de novembre 1990 sur les « néo-metallistes », à droite, celui d'octobre, dans lequel figure la chronique de Nevermind. Tirez-en les conclusions que vous voudrez sur la France, la presse, les années 90 et la vie en général.

J'ai entendu « Smells Like Teen Spirit » pour la première fois à la mi-octobre, dans l'émission de Bernard Lenoir sur France Inter.

Steve Mack, chanteur du groupe irlandais That Petrol Emotion

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, était invité et avait sélectionné plusieurs morceaux du programme, dont celui-là (de mémoire, il avait aussi passé le

« Suck My Kiss » des Red Hot Chili Peppers

qui venait également de sortir, ainsi qu'un morceau de Slab!, groupe anglais vaguement industriel avec de grosses lignes de basse funk,

qui avait enregistré quelques années auparavant un excellent album intitulé Sanity Allergy

).

J'avais enregistré l'émission et, durant les deux semaines qui ont suivi, j'ai réécouté « Smells Like Teen Spirit » environ 10 à 20 fois par jour, après quoi j'ai pu enfin trouver le disque, qui -succès outre-Atlantique aidant- a fini par être distribué en France courant novembre. Jusqu'au printemps 1992, la réputation de Nirvana s'est limitée au public averti (comprendre les gens qui lisaient la presse musicale, jouaient dans des groupes et allaient voir des concerts - ce qui, par chez moi, se résumait à 11 personnes grand maximum, dont 5 n'étaient réellement là que pour taper des disques ou coucher avec les 6 autres).

Le moment où ça a

vraiment

basculé, je m'en souviens très précisément : c'est quand Amandine B., une fille au look de bibliothécaire poussiéreuse à qui j'aurais à peine osé faire écouter R.E.M., est venue me voir à la pause entre les deux heures de maths du mardi matin pour me demander si je pouvais lui copier

Nevermind

sur cassette. Je me suis dit qu'il avait dû se passer un truc pendant la nuit. Le fait est que ça s'était même passé quelques heures plus tôt : la veille, en fin de journée, le clip de « Smells Like Teen Spirit » avait été diffusé au

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Top 50

sur Canal + (mon patelin avait ceci de particulier qu'on y captait très bien les radios Suisses Romandes mais pas du tout les émissions en clair de Canal +).

Qu'on me demande la copie d'un disque après que leur clip soit passé à la télé était un truc assez courant (j'étais connu au lycée comme « le mec qui avait des disques »). Mais ça se limitait généralement à deux ou trois demandes, la plupart du temps de gens qui suivaient l'actualité musicale d'assez loin et qui, pour une raison ou une autre, avaient décidé de s'intéresser à autre chose que Cure et Depeche Mode (U2 et Simple Minds, pour les plus désespéré(e)s). Le fait est que durant les jours qui ont suivi, ce sont véritablement des

dizaines

de personnes qui sont venues me trouver pour que je leur fasse une copie de

Nevermind

. Fin mai, on n'en pouvait déjà plus :

tout le monde

écoutait ce foutu disque et j'aurais pu tout aussi bien leur filer mon exemplaire, vu que la seule vue de la pochette suffisait à me coller la gerbe. On s'était fait piquer notre petit secret par la masse qui grouillait et hurlait, là, dehors, comme ça, en un claquement de doigts. Alors comment est-ce que je me suis retrouvé à leur concert Parisien un mois plus tard ? Par accident.

Le billet du concert, acheté sur Minitel (eh ouais). Notez le logo Nirvana en relief.

Si vous avez suivi tous les épisodes, vous savez peut être

qu'en 1992, mon occupation principale consistait à voler des disques

(en plus de les écouter). Les salles de concert les plus proches étaient situées à plus de 100 bornes du patelin où je vivais, les sorties étaient donc exceptionnelles et, vu l'organisation que ça demandait, Paris était souvent la destination la plus pratique -même si la Haute-Saône était connue à l'époque comme le département Français le plus mal desservi en voies de communication (en plus du fait qu'il s'agissait aussi du seul département où il était impossible de capter M6 ou de trouver le moindre escalator) la ligne Vesoul-Paris fonctionnait à peu près, le plus dur étant finalement de se rendre à Vesoul.

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À ce stade du championnat, et malgré les nombreux obstacles logistiques (auxquels il faut rajouter des parents ouvriers-immigrés pas toujours super open sur ce genre de choses), j'avais réussi malgré tout à voir une petite poignée de concerts : la tournée

Monsters Of Rock

à l'Hippodrome de Vincennes (avec Faith No More, Aerosmith,

Poison et Whitesnake

),

Swervedriver

à l'Espace Ornano et deux visites mémorables à l'Élysée-Montmartre pour une des dernières dates de Jane's Addiction et une affiche insensée réunissant Wonder Stuff, Nine Inch Nails et Carter USM. Ah et INXS aussi, à Bercy. Avec Lionel D. en première partie (compte triple).

Normalement il aurait du y avoir dans cette liste Metallica, qui jouait à Bercy le 21 septembre 1991. Un concert auquel je devais me rendre avec 3 potes, parmi lesquels La Dose, un type qui suivait l'actualité musicale en parfait dilettante mais qui avait l'avantage non-négligeable d'avoir de la famille à Paris et qui plus est de la famille qui gêrait un hôtel dans lequel elle disposait de deux chambres réservées à ses invités personnels. Les billets pour Metallica s'étant envolés en quelques jours, on a décidé de se ratrapper sur un autre concert.

On avait le choix entre Nirvana et les Guns N' Roses (qui jouaient à l'Hippodrome de Vincennes avec Soundgarden et Faith No More quelques semaines plus tôt, le 6 juin). La Dose et moi étions pour les Guns N' Roses (parce que j'en avais plein le dos de Nirvana et que je voulais revoir Faith No More, qui était à l'époque mon groupe préféré et qui venait d'opérer un changement de cap radical avec son nouvel album

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Angel Dust

, que j'avais volé à Mammouth le jour de sa sortie). Les deux autres préferaient Nirvana. Je ne sais pas ce qui a fait pencher la balance vers Nirvana au dernier moment mais si c'est à cause de ces deux potes, je les remercie d'avoir insisté. Mais pas tellement pour ce que vous pensez.

LA PREMIÈRE PARTIE

À l'origine, il y avait deux premières parties annoncées : les Breeders et Teenage Fanclub. Au final, seul Teenage Fanclub jouera. Et ce sera non seulement le meilleur concert de le soirée mais aussi et surtout un des meilleurs que j'ai vu tout court. Comme Nirvana, Teenage Fan Club avait alors atteint un pic de popularité, même si celle-ci se limitait strictement à la scène indie. Quelques mois auparavant, les Écossais avaient provoqué un début d'émeute à l'Espace Ornano, où le public s'était amassé jusque dans les escaliers pour les voir. Je n'y étais pas, mais c'est un concert qu'on m'a souvent raconté et qui m'avait fait pas mal fantasmer à l'époque. Ce qui s'est passé ce soir là au Zénith, je l'ai toujours en tête à ce jour à chaque fois que je me rends à un concert, a fortiori un concert devant plus de 3000 personnes.

Teenage Fanclub avait TOUT : la jeunesse, l'énergie, la nonchalance, l'humour, la bonne humeur, les tubes, les pulls trop larges et ce truc qui fait qu'avant la fin du deuxième morceau, tu es littéralement prêt à crever pour eux. Vu que personne ne filmait quoi que ce soit à l'époque et que tout le monde était de toute façon trop occupé à slammer dans une oléiforme masse de cheveux, je n'ai jamais revu d'images de ce concert. Mais vous pouvez checker la fin de leur set au festival de Reading ci-dessous : c'était 4 semaines plus tard, en Angleterre et sous la pluie, mais je peux vous garantir qu'il n'y avait aucune différence. D'ailleurs, le batteur portait exactement le même pull.

LE CONCERT

C'est assez bizarre, mais quand j'y repense, je ne crois pas avoir vu d'entrée sur scène plus foireuse et désordonnée que celle de Nirvana ce soir-là. Déjà, 10 minutes avant que le concert ne commence, un écran s'est baissé devant la scène et a diffusé une pub pour Peugeot, qui a immédiatement provoqué des huées et mis le public dans un état d'exaspération totale. Après quoi les lumières se sont éteintes, une petite lumière s'est allumée dans le coin de la scène et on a entendu un morceau au piano, chanté par une voix féminine, sans qu'on n'arrive vraiment à comprendre ce qu'il se passait au juste.

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À ce stade, on ne savait pas que les Breeders avaient annulé et on a donc pensé que c'était l'into de leur concert. Au bout de quelques minutes, le temps qu'on réalise qu'il s'agissait d'une reprise de « Smells Like Teen Spirit » (

par Tori Amos

), Nirvana sont arrivés sur scène, comme des merdes, en traînant les pieds, comme s'ils venaient de sortir du lit, avant de se mettre à faire des ronds-de-jambe et des petites révérences médiévales, Dave Grohl allant jusqu'à s'agenouiller pendant que Cobain et Novoselic l'adoubaient avec une épée invisible. Tout ce petit cirque a duré un petit moment, sous des hurlements hystériques, avant que le groupe ne prenne ses instruments et démarre le concert sur

« Aneurysm »

, provoquant le plus gros mouvement de foule que j'avais vu à ce jour (et qui ne sera détrôné que deux ans plus tard à un concert de

Body Count

où j'ai réussi à passer du deuxième rang au 97ème en approximativement 13 secondes).

VERDICT LE SOIR MÊME

Objectivement, ils avaient fait le job, et même plus (déjà, ils ont joué

« Scoff »

, un de mes morceaux préférés de

Bleach

, et putain, je peux vous jurer que j'entendrai toute ma vie l'intro de batterie résonner dans le Zénith) . Mais entre le rappel sur-calibré (composé uniquement des tubes et des morceaux-défouloir, de « Come As You Are » à « Smells Like Teen Spirit » en passant par « Love Buzz » et « Territorial Pissings »), le pilonnage de matériel (évidemment très attendu, mais finalement assez embarrassant à voir en vrai), la pression constante (même si Novoselic déconnait encore entre les morceaux, on sentait que Cobain ne rigolait déjà plus trop), Kurt avec toute la panoplie (le T-shirt Flipper, le jean troué, les All-Star), l'unique stage-dive du concert (qu'on aurait cru prévu à l'avance pour ne pas décevoir la foule) et surtout l'ombre de Teenage Fan Club qui avaient finalement livré un concert totalement à l'opposé (rigolards, détendus, irréprochables) : ouais, il faut bien admettre qu'on est sortis du Zénith suants et euphoriques,

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mais

avec un goût sacrément amer dans la bouche quand même.

Photo via

Sur le chemin du retour, on a d'ailleurs croisé pas mal de gens déçus, dont un grand maigrichon indie qui a annoncé aux deux filles avec qui il était qu'il allait jeter son exemplaire de

Nevermind

en rentrant chez lui, et un petit noir body-buildé qui avait l'air totalement navré par le son. Dans le

Rock & Folk

du mois suivant, on apprendra également que Jean-Louis Aubert et ses musiciens -qui étaient visiblement au concert- se sont barrés après deux morceaux « pour aller bouffer ». Bon après, l'avis de Jean-Louis Aubert, c'est comme

l'energy drink goût currywurst

ou

les raviolis sauce vanille

: techniquement, ça existe, après c'est à vous de voir si vous souhaitez en faire une réalité.

VERDICT 22 ANS PLUS TARD

Du côté de Teenage Fanclub, rien n'a changé : le souvenir reste toujours aussi vivace et je continue à le considérer comme un des 4 ou 5 meilleurs concerts qu'il m'ait été donné de voir à ce jour. Et au prix où sont les courges, ça tient quasiment du miracle, parce qu'ils sont encore nombreux à maintenir le niveau chaque jour (

In Solitude

et

Peine Perdue

, pour ne citer que les deux grands vainqueurs de 2014). Pour ce qui est de Nirvana, je dois reconnaître, avec le recul, et après avoir ré-écouté l'enregistrement du set, que leur concert était en réalité loin, très loin, d'être aussi moyen que je n'ai pu le penser à la sortie du Zénith en 1992. C'est même probablement un des plus solides qu'il m'ait été donné d'entendre d'eux. Déjà la set-list est un sans faute (ils ont joué

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« Scoff »

, je vous le rappelle) et, par rapport aux nombreux bootlegs en circulation à l'époque, l'ensemble sonne carrément massif. Manquait juste un ou deux dérapages, comme

la reprise des Who aux Transmusicales de 91

ou

celle de Leadbelly

que le groupe commencera à caler dans son set l'année suivante. Si vous voulez vérifier, l'intégralité du concert est juste en-dessous.

Lelo Jimy Batista est le rédacteur en chef de Noisey France. Si vous souhaitez participer à cette rubrique, vous pouvez lui faire signe sur Twitter, ça lui évitera de devoir faire un article sur le soir où il à raté les Manic Street Preachers en première partie de Therapy? parce qu'il était en train de se faire fouiller par les douanes sur le parking d'un Lidl à la frontière Luxembourgeoise - @lelojbatista