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Un bref historique de la boîte à rythmes dans le rock

De Luigi Russolo à Agoraphobic Nosebleed en passant par Big Black, Godflesh et Ministry.
15.10.14

La boîte à rythmes est l'une des inventions les plus géniales de tous les temps. Elle est abordable, facile à utiliser, d'une précision impitoyable, capable de faire exactement ce qu'on lui dit, et ce, pendant un temps infini. Bien sûr, il y a des exceptions : tout le monde n'est pas fondu de gros boutons en plastique et d'écrans LCD.

Il y a 10 ans, un musicien à Los Angeles a même lancé un mouvement anti-boîte à rythmes, en imprimant des autocollants avec le slogan « Les Boîtes à Rythmes N'ont Pas d'Âme ». Mais si les fans de John Bonham restent contrariés par la logique froide et totalitaire de la drum machine, une pelletée de punks et metalleux ont su justement tirer profit de cette « absence d'âme » pour produire une musique surpuissante.

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Exemple : Godflesh. Il y a 25 ans, le légendaire duo de Birmingham a injecté une énergie nouvelle dans le metal avec l'album Streetcleaner, dont les vibrations sinistres et les riffs mécaniques étaient soutenus par des beats qui claquaient comme des pièges à ours. Et même si le groupe s'est un moment tourné vers un vrai batteur - sur Songs Of Love and Hate (1996) et Hymns (2001), ils sont revenus aux machines pour leur nouvel album, le phénoménal A World Lit Only By Fire. Sur le morceau d'intro, « New Dark Ages », la boîte à rythmes crache un beat ultra-simple, bourré de snares brusques et de hi-hats qui sonnent comme des Uzis, qui accompagne à la perfection les riffs « 35 Tonnes » du chanteur/guitariste/programmeur Justin Broadrick.

La boîte à rythmes est-elle un des nombreux signes du déclin de la Civilisation Occidentale ou, au contraire, une preuve irréfutable de sa marche vers le progrès ? Probablement quelque chose entre les deux, mais ce qui est clair, c'est que dans le rock, le punk, et le metal - des genres qui considèraient généralement cet instrument avec mépris- la boîte à rythmes a fini par s'imposer et devenir une composante comme une autre du son frontal et abrasif prisé dans ces styles de musique. Afin de rappeler quelques étapes essentielles et célébrer la sortie de A World Lit Only By Fire, le premier album de Godflesh depuis 13 ans, voici donc un bref résumé de l'histoire de la drum machine dans la musique heavy.

Luigi Russolo et les Futuristes
Comme l'Anneau Unique forgé dans la Montagne du Destin, la boîte à rythmes vous donne le confort du pouvoir absolu. Un vrai batteur peut se fatiguer ou ne pas être assez bon pour jouer un plan trop compliqué. Mais une machine vous permet de repousser les frontières de ce qui est humainement possible, en augmentant les bpms, en créant des motifs complètement dingues ou en ajoutant des couches d'effets en tout genre. Bien sûr, elle peut s'avérer pratique - notamment quand votre groupe craint (cf. Wheelz of Steel). Mais c'est beaucoup plus drôle de viser l'impossible, de canaliser la force et l'energie de l'industriel et de s'aventurer par-delà les limites rythmiques et soniques.

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Même avant l'invention de la drum machine, le peintre/compositeur Luigi Russolo avait ressenti ce besoin. Membre des Futuristes - un mouvement moderniste apparu en Italie a début du 20ème siècle- Luigi avait un penchant assumé pour les bruits de l'industrie et de la guerre, et y voyait un spectre entier de nouvelles possibilités musicales. « Dans l'Antiquité, il n'y avait que le silence. Au XIXème siècle, avec l'invention de la machine, le Bruit est né. Aujourd'hui, le Bruit triomphe et règne sur la sensibilité des Hommes » déclara-t-il dans son fameux manifeste, L'Art des Bruits, écrit en 1913.

Pour donner naissance à sa vision, Russolo développa une série d'instruments nommés Intonarumori, ou « joueurs de bruit » : des boîtes acoustiques affublées de cornes géantes, qui produisaient des grognements, des cliquetis, et autres sons étranges, quand on en manipulait les poignées. Bien sûr, il faudra encore 18 ans avant la création de la première boîte à rythmes, le Rythmicon de Leon Theremin. Mais Russolo a été le premier a défricher le terrain.

Big Black
Un des trucs cools avec la boîte à rythmes, c'est sa simplicité. Il y a des boutons. Tu appuies dessus pour faire un beat. Ensuite, le beat joue jusqu'à ce que tu lui dises d'arrêter. Avec Big Black, au début des années 80, Steve Albini a mis cette simplicité au profit d'un noise rock brutal. Durant sa courte existence (6 ans), le groupe s'est reposé sur une TR-606 primitive, créditée sous le nom « Roland » sur les pochettes. Quand Albini créait les parties de batterie qui allaient accompagner ses riffs monstrueux, il avait pour habitude de se limiter au snare, au kick et aux hi-hats. Et même si il n'a utilisé aucun des effets populaires à l'époque pour créer de gros son de snare, il a tout de même réussi à faire couler une quantité non négligeable de haine de son bout de plastique japonais.

Albini a opté pour la 606 pour des raisons pratiques, mais il appréciait également son endurance. Dans son livre Our Band Could Be Your Life, l'auteur Michael Azerrad écrit qu'au début de Big Black, Albini aimait se promener sur son campus suniversitaire avec sa 606 allumée, blastant le même beat pendant des heures. « Bad Houses », extrait de l'album Atomizer, sorti en 1986, est un parfait exemple du beat Big Black : dur, sec, capable de tourner pendant 3 minutes sans la moindre variation. Et totalement mortel.

Foetus et Ministry
La boîte à rythmes connut une véritable renaissance à la fin des années 80 et au début des années 90. Le sampling entrait dans une nouvelle ère de sophistication, à tel point que dans certains cas, on ne savait pas trop où s'arrêtait l'Homme et où commençait la machine. Chez JG Thirlwell, par exemple. Opérant sous une multitude d'alias, la plupart construits autour du mot « foetus », cet Australien exilé à New York a donné, tout au long de son parcours, aussi bien dans le punk que dans les compositions orchestrales avant-gardistes ou dans des concertos pour robots, mais à la fin des 80's, son truc, c'était les boîtes à rythmes bien brutales.

Pour ses albums Hole et Nail, respectivement sortis en 1984 et 1985, Thirlwell enregistra ses beats en live, mais enregistra chaque partie séparement pour obtenir un son rigide, semblable à celui d'une machine. Au fur et à mesure, il s'est ainsi construit une collection de samples de batterie enregistrés dans des endroits aussi divers que des cages d'escaliers et des hangars. Cette astuce donna à son album de 1988, Thaw, un son totalement unique. Son morceau d'ouverture, « Don’t Hide It Provide It » est l'hymne ultime à la baston de rue : la guitare vous lacère les genoux et la snare cogne comme une batte de baseball s'abattant sur votre crâne.

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Ministry a porté l'art de la drum machine à un niveau encore plus élevé. Le groupe de Chicago a démarré au début des années 80 avec un son totalement synth-pop, mais ont très vite fini par basculer du Côté Obscur. Du haut de son techno-paradis futuriste, Luigi Russolo a dû émettre un grognement de joie quand il a entendu le classique du metal industriel ΚΕΦΑΛΗΞΘ (aka Psalm 69 : The Way to Succeed and the Way to Suck Eggs). Apparemment enregistré à l'aide d'un synthé/sampleur digital Fairlight, technologie de pointe à l'époque, l'album est une machine sans pitié. Oubliez la boîte à rythmes : ici, des guitares ultra-compresséesde « TV II » aux cris de psychopate de « Corrosion », on a l'impression que l'intégralité du groupe sort d'un séquenceur.

Agoraphobic Nosebleed et l'Electro-grind
Dans un genre qui se base principalement sur la vitesse, la brutalité et les prouesses techniques, il est finalement assez normal que des artistes se reposent sur les batteries programmées. Après tout, n'est pas Gene Hoglan qui veut, et même lui a fini par être remplacé par une machine, probablement pour des raisons de budget, quand Fear Factory a enregistré un nouvel album il y a quelques années. Agoraphobic Nosebleed ont, eux, adopté la boîte à rythmes dès le départ et le style organique et complexe du programmeur/guitariste Scott Hull colle à la perfection à leur grindcore épileptique. Les beats de Nosebleed sont ceux d'un monde plongé dans le chaos le plus total : éclaboussures de sperme, chirurgie sauvage, Pape pendu par une foule en colère, ce genre de choses.

La programmation de drum machine est une pratique de plus en plus répandue dans le metal, et a beaucoup à voir avec Drumkit From Hell, un logiciel basé sur des samples live de la batterie de Tomas Haake, du groupe Meshuggah. Pourtant, la qualité peut être très relative dans ce milieu. Il suffit de taper « cyber-grind » ou « electro-grind » dans Google pour tomber rapidement dans un abysse de projets lo-fi, tous plus absurdes et tordus les uns que les autres. Gigantic Brain a beaucoup de morceaux cools, mais que dire de Potato Hate Explosion ? Disons que le nom résume bien le truc. Difficile en tout cas de surpasser le premier album des tarés de Melbourne, The Berzerker, sur lequel le grindcore se mêle tranquillement au gabber hollandais.

Colleen Green et le synth-punk
La boîte à rythmes fut partie intégrante du mouvement punk, et ce dès 1977, où elle pulsait inlassablement derrière les jappements d'Alan Vega sur le cauchmardesque « Frankie Teardrop » de Suicide, et faisait exploser « Panik », le premier single des 4 français maigrichons de Métal Urbain. Plus récemment, la drum machine a été utilisée par des gens comme No Bunny, Digital Leather ou Jay Reatard (écoutez World Of Shit, l'album de Terror Visions, son side project synth-punk). Quand on y pense, il y a quelque chose d'intrinsèquement punk dans la boîte à rythmes. C'est comme un analogue réel aux outils cyberpunks qui nourrissaient les visions d'auteurs de science-fiction comme William Gibson et Neal Stephenson, des instruments qui vous laissent vous rebeller contre les règles ennuyeuses de la musique en groupe, en vous poussant en même temps un peu plus vers le futur.

Mais l'une des plus belles utilisations de la boîte à rythmes dans le rock d'aujourd'hui n'a rien à voir avec l'idéologie et la révolution. Je parle bien sûr de Colleen Green - une garageuse à Ray Ban, qui fume de la weed et crée des morceaux DIY comme « I Wanna Be Degraded » ou « Heavy Shit ». Elle a probablement acheté sa machine à Emmaüs, et ça s'entend : on pourrait penser que ses beats étaient inclus dans les presets de la boîte, mais ils sont sans doute un peu plus sophistiqués que ça. Sa musique est tellement cheap qu'elle en devient audacieuse : si elle employait un batteur ou utilisait des beats plus complexes, ça tuerait la vibe. C'est ce qui explique pourquoi les drum machines sont aussi puissantes. Elles sont capables d'exécuter des beats parfaitement inhumains, tout en répondant à nos besoins les plus primaires. Parfois, tout ce dont on a besoin pour se lever le matin, c'est d'un simple beat.

Peter Holslin possède un doctorat en drum machines. Il est sur Twitter - @PeterHolslin