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Interviews

Attila Csihar de Mayhem a toujours le feu sacré

Le chanteur des piliers du black metal revient sur 30 ans de chaos, de haine et de cours de chant.

par Jonathan Dick
01 Juillet 2014, 12:45pm

Photos - Ester Segarra

Mayhem a passé 30 ans à surfer sur les vagues de haine qui accompagnent depuis toujours leur musique et leur réputation. Et à ce petit jeu, ils se sont plutôt pas mal débrouillés, vu qu'ils n’ont jamais eu grand-chose à foutre de ce que les gens pouvaient penser d'eux ou de leurs disques -c'est Mayhem après tout. Et malgré toute le folklore, le decorum, les documentaires plus ou moins crapuleux, les anecdotes diverses et la stupidité abjecte de certains de ses anciens membres, Mayhem reste un groupe capable de créer une musique pertinente et excitante.

Aujourd’hui, 20 ans après leur premier véritable album, De Mysteriis Dom Sathanas, Attila Csihar chante toujours avec la même fureur démente et l'a prouvé à nouveau le mois dernier sur Esoteric Warfare, septième disque du groupe (on mettre volontairement de côté les nombreuses démos et albums live) où chaque seconde est un témoignage brut et cinglant de sa créativité mais surtout de son optimisme et de sa générosité.



Noisey : Mayhem existe depuis 30 ans, et vous venez de sortir votre 7ème album, Esoteric Warfare. Parle–moi un peu du contexte de l’enregistrement.
Attila Csihar : On voulait faire quelque chose qui sonne vraiment comme du Mayhem. C'est dur de décrire cette musique avec des mots. Il y a un côté rapide et brutal, sombre, mais il y a aussi un côté plus lent. On voulait en tout cas que ce disque soit plus extrême que l'album précédent, Ordo, qui était un peu plus progressif – peut-être même un peu trop. C'était un album assez varié, on ne répétait jamais les mêmes riffs, il n'y avait aucun rythme, mais on n'a pas voulu continuer dans cette direction. Chaque album de Mayhem est unique, mais pour celui-ci on a voulu retourner vers quelque chose de plus traditionnel. On voulait refaire une musique plus directe, plus brutale, plus extrême. Et en écoutant ce qu'on a enregistré, je pense qu'on a plutôt réussi. Le travail de composition de Teloch est excellent, il y a vraiment un côté « vieille pendule rouillée » [Rires]. Il a grandi avec la musique de Mayhem, donc il savait ce dont on avait besoin. Ça nous a pris du temps et pas mal d'efforts mais je suis content du résultat. On ne pourra jamais être satisfait de nos disques à 100 %, mais je pense que cet album est déjà très fort. Bien sûr, il y aura toujours des gens pour détester, et j'en suis ravi. Ce serait étrange si il n'y avait personne pour détester ce que tu fais.

Tu parles de « musique extrême ». Est-ce que, selon toi, l'idée que se fait le public de l'art ou de la musique extrême a évolué ? La musique extrême de 2014 est-elle vraiment différente de celle de 1984 ?
Dans les années 80, la « musique extrême » est née grace à des gens qui voulaient repousser les limites de la musique. De nouveaux groupes débarquaient. Motörhead a commencé par utiliser une double pédale, puis Slayer a rendu le truc encore plus extrême, et des groupes comme Mayhem ont ensuite débarqué avec quelque chose d'encore plus agressif : le black metal. Il y avait aussi des groupes comme Possessed quand ils ont sorti Seven Churches. Au début, tout le monde se concentrait sur la technique, c'était à celui qui allait jouer le plus vite, faire les trucs les plus dingues à la guitare. Mayhem et la scène scandinave sont arrivés après, avec l'envie d'être extrêmes dans notre musique, mais aussi en dehors.



Quand j'ai entendu les premiers morceaux de l'album De Mysteriis Dom Sathanas, ça me paraissait si nouveau, la batterie était plus rapide que jamais, et la musique, les riffs, on avait jamais entendu ça. Et puis on était jeunes, ça rendait les gens dingues [Rires]. Le groupe est devenu l'ennemi public numéro 1 au début des années 90 [Rires]. À l'époque, je n'aurais jamais cru qu'on irait aussi loin, mais c'est certainement parce qu'on a toujours suivi notre instinct.

Tout le monde essaie de repousser les limites, pas seulement dans la musique, mais aussi dans le cinéma, la mode, les jeux-vidéos. Tout est de plus en plus extrême, d'un point de vue techniqueme en tout cas. Les gens sont de plus en plus tarés. Mais je pense aussi qu'il y a une limite. Il arrivera un stade où les gens seront bloqués. L’énergie a un point culiminant, et il est aussi tranchant qu’une lame de rasoir. Si tu y parviens, l'énergie décline instantanément. Elle s’affaiblit. Tu ne progresses plus, et tout s'essouffle.

Tu ne peux pas commencer à une vitesse maximum. Il faut garder une certaine cadence, parfois on freine un peu notre batteur, Hellhammer, parce qu'on n'a pas toujours envie de s'imposer une certaine vitesse ou un certain niveau de technicité. Mais Hellhammer veut toujours aller plus vite [Rires]. On essaye de le contenir parce qu'il est fou [Rires]. Il a la quarantaine et il continue à repousser les limites, et c'est ça le plus extrême, je pense. C'est notre façon de faire, on essaye toujours de repousser nos limites, dans différentes directions.

Être extrême c'est ça, pour moi : repousser ses limites. Tu en demandes toujours plus – plus haut, plus fort, plus vite, pour atteindre un objectif hors de ta portée. Le metal, c'est une musique tellement cool à écouter, mais tu ne peux pas définir ce qui la constitue. Peu importe que tu sois doué ou non en musique, ce n'est pas une question de talent. Ça a plus à voir avec les sentiments et la façon dont tu les exprimes. C'est super dur à décrire... Tu peux l'apprendre, mais ça peut aussi te venir instinctivement. Parfois, il suffit de jouer les premières notes de ton morceau pour que les gens deviennent dingues.

Et tu peux faire des études de musicologie et savoir jouer de tout, du classique au jazz, mais être incapables de déchaîner un public en ne jouant qu'une seule note. C'est vraiment un truc intéressant dans la musique, ce fossé entre les deux.
Quand on joue nos morceaux des années 80 en concert, ils en mettent plein la gueule, bien plus que nos nouveaux morceaux. Ils sont plus brutaux. Il y a quelque chose de fondamental dans ces morceaux. Je ne sais pas à quel point notre nouvel album est extrême. On aurait pu avoir un jeu plus progressif, mais ça aurait rendu le truc limite jazz-fusion [Rires]. Ça pourrait être super extrême dans un sens, mais le pouvoir et la force de Mayhem en seraient affaiblis. On ne voulait pas partir dans cette direction, et je ne pense pas que ce soit ce que les gens auraient aimé entendre.

C'était vraiment cool et ça nous a fait du bien de revenir à ce qu'on faisait avant. Et Hellhammer a retrouvé le sourire, donc c'est bon signe [Rires]. Il a fait des trucs assez déments à la batterie. Le jeu de guitare est bien corrosif aussi : un amas d'accords, de bruits et de tonalités délirantes. Je ne sais pas à quel point ce disque est extrême, mais en tous cas, il est très intéressant. Et ça nous place une nouvelle fois sur le fil du rasoir. J'ai également essayé de pousser mon chant à l'extrême ; des trucs que je n'avais jamais fait, comme ce putain de [il crie dans le téléphone]. Ce genre de voix de sorcière, tu vois ? Je l'ai travaillé pendant des années, mais je ne l'avais jamais vraiment utilisé.




Quand as-tu réalisé que tu avais cette capacité vocale ? Tu as été inspiré par d’autres chanteurs à tes débuts ?
C'est une histoire bizarre, qui remonte à mon enfance. J'étais enfant unique et j'ai toujours été fasciné par la musique. J'ai découvert les trucs heavy quand j'avais 9 ans environ. Mon demi-frère m'avait filé des disques de KISS et de AC/DC, j'ai débuté avec ça. Quand j'étais chez moi, je chantais pour déconner. Quand t'es seul chez toi, qu'est-ce que tu fais pour t'amuser ? Je mettais la chaîne à fond et j’écoutais du heavy metal bien violent en essayant de chanter par dessus les paroles, même si je ne comprenais pas un seul mot. Je n'aurais sûrement jamais fait ça si j'avais eu un frère ou une sœur. J'étais seul. En plus, je m'entraînais de manière assez intense en water polo et en course à pied, ça m'a aidé à acquérir une bonne discipline.

J'ai ensuite commencé à chanter avec Tormentor. Au début, ça me faisait mal à la gorge, parce que je ne faisais qu'hurler, mais j’arrivais quand même à bien avoiner. Je n'ai jamais perdu ma voix. J'ai toujours entendu des histoires où les types perdaient leur voix ou se la niquaient. J'ai eu beaucoup de chance. Ça ne m'est jamais arrivé. J’ai souvent chanté avec Tormentor alors que j'étais très malade, et dès qu’il y avait un concert, je chantais quand même. Il m'arrivait parfois d'avoir un peu de mal à parler à la fin d'un concert, mais je n'ai jamais perdu ma voix. Ensuite, j'ai essayé d'autres trucs. Un ami m'a conseillé d'aller voir un prof de chant. On était au début des années 90, avant que je ne rejoigne Mayhem. Je me suis dit « Quoi ? Bon, ok. Après tout, pourquoi pas ? » (rires). La prof était une vieille dame – une chanteuse d'opéra. Évidemment, je ne lui avais rien dit, juste « Ouais, j'aime bien le chant et tout ». C'est la première fois que j'entendais parler de techniques de respiration, j'ai pris des cours avec elle pendant six mois environ. J'ai du arrêter, mais j'ai beaucoup appris sur la respiration et la façon de l'utiliser dans le style de musique que je voulais faire.

Environ dix ans plus tard, au début des années 2000, on m'a invité à participer à un opéra rock, Jesus Christ Superstar. Je ne faisais pas grand chose à ce moment-là, j'ai accepté. J'ai eu le rôle de Caiphas – le prêtre qui a crucifié Jesus – et je devais chanter « Mourir ! Mourir ! Jésus doit mourir ! » [Rires]. C'était drôle. J’ai repris des cours avec une prof de chant aussi, pendant plusieurs années. Elle était chanteuse d'opéra de formation classique, et elle parlait aussi de toutes ces techniques de respiration. Je travaillais vraiment là-dessus. J'ai arrêté un peu plus tard, et j'ai commandé des DVDs d'entraînement vocal, je trouvais ça plus efficace en fait. Mon DVD était plus orienté vers la musique contemporaine, le folk et le rock.



Comment as-tu perçu l'évolution de la scène black metal, des débuts à aujourd'hui ?
C'est super intéressant parce que la scène a bien évolué, aujourd'hui les nouvelles générations évoluent aux côtés de groupes comme nous, qui n'avons jamais réellement arrêté. Quand Mayhem a fait des pauses, c'est parce qu'on était obligés de le faire, on avait des raisons. Quand il y a eu les meurtres, on a fait un break, mais depuis on n'a jamais cessé. C'est pour ça qu'on est très reconnaissants envers nos premiers fans. Je suis toujours heureux de croiser des gens de l'époque, mais c’est cool aussi que les plus jeunes soient dans le truc. On continue d'avancer, de faire des nouveaux trucs.

Quand tu vas au Wacken Festival, il y a cet énorme pentacle sur la pancarte, c'est le plus gros festival de metal du monde, je pense. Il y a plein de groupes metal là-bas, c'est un peu différent du Hellfest, qui a commencé comme un festival purement metal, mais qui maintenant fait jouer Iron Maiden et Black Sabbath en tête d'affiche. Ça vient du metal mais ils vont plus loin, tout en restant dans le même esprit. Les mecs d'Iron Maiden nous respectent. Les mecs de Slipknot nous respectent. Tout est lié. C'est comme une grande famille, le metal extrême fait maintenant partie intégrante du heavy metal. C'est assez intéressant.

On n'a pas l'ampleur de Black Sabbath, mais on partage la même scène. On partage le même esprit. Black Sabbath n'est peut-être pas le meilleur exemple aujourd'hui, mais prenons Iron Maiden par exemple. Les types sont dingues. Iron Maiden sont là depuis le début. Je les ai vu jouer récemment, et Bruce Dickinson n'a pas changé. Je les avais vu en 1984, c'était mon premier concert heavy metal. Je les ai revu 30 ans plus tard à Budapest, presque dans la même salle, et les types ont conservé la même énergie. C'était dément. Il courait d'un bout à l'autre de la scène, comme il l'a toujours fait. Ce groupe est une grosse inspiration pour moi. Ils sont impressionnants. On dit qu'ils sont vieux, mais les mecs défoncent toujours tout à leur concert, parce qu'ils ne se concentrent que sur ce concert.

Toi, tu continues, tu ne lâches pas l'affaire. Tu continues de travailler sur ta technique comme un maître Wushu. Tu t'entraînes, tu vieillis et après, qui sait ce qu'il se passera ? On ne sait pas jusqu'où on va pouvoir aller. Ce sera intéressant de voir ce qui se passe. On jouera peut-être en fauteuil roulant [Rires].


Puisque tu parles de live, les concerts de Mayhem ont également acquis une certaine réputation. Tu te soucies beaucoup de la teneur de vos performances ? À quoi peuvent s'attendre les fans qui vont aller voir Mayhem cette année?
Chaque concert de Mayhem est unique. Je suis toujours mon instinct, je ne prévois rien. Après 30 ans de scène, on est revenu à truc assez traditionnel, aux éléments fondateurs. Évidemment, j'ai un crâne et une croix. J'aime avoir quelque chose entre les mains durant les concerts, pas uniquement le micro. J'aime bien jouer avec ces trucs quand je chante. Ce sont des sortes de talismans. [Rires]

Jusqu’à présent, le public a toujours apprécié les concerts, et j'en suis très content. Il y a toujours des petites choses à corriger, mais pour Mayhem, les concerts sont cruciaux. La musique que tu enregistres n'a d'existence physique que pendant une très courte période, une soixantaine d'années maximum. C'est cool de faire de nouveaux albums, de composer de la musique et de travailler sur de nouvelles idées, mais jouer en live, faire face à son public et le faire participer à la performance, c'est vraiment le cœur de tout. C'est un défi, les gens voient tout de suite si t'es honnête ou pas, si tu es sûr de toi ou si tu n'as pas confiance. Parfois c'est difficile, mais on donne toujours tout ce qu'on a.

Pendant les concerts, j'oublie tous les aspects techniques : chanter n'est plus qu'un moyen, une action. J'entre en transe. C'est mon truc. C'est ce que j'aime. Tous les chanteurs ont leur truc, leur climax. Et moi, c'est cette transe. Quand je regarde le public et qu'il y a cette connexion intense qui s'établit, c'est tellement beau, et ça ne peut arriver qu'en concert. La théâtralité est importante dans Mayhem mais le plus important reste la musique. C'est tout.


Jonathan Dick aime tutoyer les extrêmes dans chaque interview qu'il fait. Il est sur Twitter - @steelforbrains


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