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Noisey

Les États-Unis ne sont pas encore prêts pour MC Bin Laden

Le MC brésilien de funk ostentação s'est une nouvelle fois vu refuser son visa pour les USA, on l'a rencontré chez lui à São Paulo pour qu'il nous parle de tout ça.

par João Paulo Vicente
01 Août 2016, 9:45am


Photos - Caio Kenji

Bonne chance si vous voulez mettre la main sur MC Bin Laden. Au cours du mois dernier, entre une tournée européenne et les préparatifs de ses tout premiers lives sur le sol américain – qui étaient censés avoir lieu pendant le festival Warm Up du MoMA PS1 et à la soirée GHE20G0TH1K –, le MC brésilien de baile funk a à peine trouvé le temps de se reposer, et encore moins de s'entretenir avec moi. Lorsque nous nous sommes enfin retrouvés, le 20 juin dernier, le visage qui m'a accueilli n'arborait pas le sourire qu'on avait l'ahbitude de voir dans les vidéos qu'il poste quotidiennement sur Facebook. Si vous vous demandez « comment un mec qui s'appelle MC Bin Laden peut réussir à jouer sur le territoire américain ? » eh bien, c'est simple : il n'y arrive pas. Son visa a une nouvelle fois été refusé...

Le patronyme de MC Bin Laden pourrait laisser imaginer un individu dangereux doté d'un fort penchant pour la controverse, mais cette image est bien éloignée de la vérité. MC Bin Laden est un attachant jeune homme de 22 ans, déconneur à plein temps, alternant lyrics explicites et chansons inoffensives qui parlent de boire dans des gobelets géants. Avec la moitié du crâne teint en blond et une maîtrise des réseaux sociaux confinant au prodige, MC Bin Laden représente cette jeunesse brésilienne que la classe supérieure – et les médias – ignorent trop souvent, celle qui ne se bat pas pour les changements politiques, mais pour le fun éternel. Ceci-dit, ses récents déboires de visa laissent penser qu'il y a encore des limites que le public américain, ou en tout cas les autorités, ne désirent pas franchir, quel que soit le degré d'humour avec lequel on présente les choses.

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Jusqu'au mardi 19 juin, Bin Laden – Jefferson Cristian dos Santos Lima de son vrai nom – était fin prêt pour son excursion aux États-Unis. Son visa avait été soumis aux autorités compétentes par un représentant sur place, ses bagages étaient faits, ses billets réservés. Mais au dernier moment, le consulat américain de São Paulo s'est manifesté en exigeant un examen final : un test de drogue, absolument inhabituel pour les ressortissants brésiliens en voyage aux États-Unis. Kate Moss, Amy Winehouse, Nigella Lawson et Russel Brand ont déjà eu affaire à ce test – et ils avaient tous reconnu avoir eu des problèmes de drogue par le passé. Bin Laden, qui est chrétien évangélique – la religion en plus forte expansion au Brésil, à tendance conservatrice – insiste sur le fait qu'il est clean, mais le temps lui a manqué pour pouvoir faire le test avant la date de son départ, ne lui laissant pas d'autre choix que d'annuler ses concerts prévus à New-York.

« Dans un entretien précédent que j'ai eu avec eux au consulat, ils n'ont pas arrêté de me poser des questions sur ma vidéo 'Bin Laden Não Morreu' (Bin Laden n'est pas mort), sur ce dont parlait le morceau. Je leur ai expliqué que ce n'était qu'une blague, un truc de début de carrière. J'ai évolué depuis cette époque. Mais je ne crois pas qu'ils aient capté », m'a-t-il raconté.

Ce n'est pas la première fois que MC Bin Laden se voit refuser l'entrée aux États-Unis. L'année dernière, après avoir rencontré Diplo à São Paulo en mars et enregistré avec le producteur portugais Branko en août, il avait prévu de faire une mini-tournée américaine. Ce plan est tombé à l'eau lorsque les nombreux membres de son crew ont déposé des demandes de visas touristiques. D'après le MC, le consulat a rejeté leur candidature sans fournir de raison valable.

Mais Bin Laden est convaincu que la troisième fois sera la bonne – son équipe est déjà en train de travailler à une reprogrammation du concert au Warm Up. « Pour moi, venir à New-York est un rêve qui se réalise. Je n'aurais jamais cru que j'irai là-bas un jour, et là, c'est eux qui me demandent de venir. Et je vais faire un clip là-bas. T'imagines ? Un clip de Bin Laden à New-York ? La Terre va s'arrêter de tourner mec » dit-il en riant, tout en s'empressant de préciser : « Je veux juste aller voir la Statue de la Liberté et lui demander de libérer mes potes en prison. »



La musique de MC Bin Laden ets reconnaissable grâce à ses textes provocateurs, chantés sur des beats qui claquent comme des coups de feu et sur des samples de sons allant de bruits de motos à ceux de flingues qu'on recharge, en passant par des chiens qui aboient. Dans la chanson « Passinho do Faraó » datant de 2014, un des potes de Bin Laden pose sur le beat en répétant « Tumba/tumba/tumba » non-stop, pendant que lui rappe sur le fait que « le pharaon a quitté sa tombe ». « Les textes sont absurdes, on dirait que c'est du délire, puis que quelqu'un trouve une idée, et quelques heures plus tard ça devient une chanson », explique Renato Barreiros, qui a réalisé deux documentaires sur le mouvement funk ostentação à São Paulo. « Mais Bin Laden met l'accent sur la phonétique, ce qui rend ses lyrics universels, pas besoin de parler portugais. »

Même si les paroles de Bin Laden tournent parfois à la pure provoc' (« Je baise avec la star d'Instagram », dans « Famosinha do Instagram »), le jeune MC donne plus l'impression d'être un gamin modeste qui a joué à fond la carte badass pour booster sa carrière. Issu d'une famille pauvre du quartier défavorisé de Vila Progresso, à l'extrême Est de São Paulo, il commence à rapper vers l'âge de 15 ans, sous le pseudonyme de MC Jeeh 2K. En février 2014, il sort le morceau « Bin Laden Não Morreu » sur le label et agence de management KL Produtora, dont le directeur, Emerson Martins, remarque la popularité croissante dans les Fluxos, un genre de fête très répandu dans les favelas. Emerson avait alors conseillé au MC de changer de pseudo pour « Bin Laden », afin de capitaliser sur le succès du single.

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Appelé « Le Bureau » par ses membres, le studio et label KL a été fondé en 2013, à une époque où tout le monde faisait du funk ostentação. Ce style s'est développé sur les bases du funk carioca de la fin des années 90 et du début 2000, un genre fortement influencé par la Miami bass, et dont les fers de lance étaient des DJs comme Marlboro. Mais là où le carioca mettait l'accent sur le DJ, l'ostentação a mis la lumière sur le MC, popularisé par des mecs comme Guimé, qui rappait sur les objets de luxe, et la vie des gens riches et célèbres. « [La musique de Guimé] a perdu sa résonance chez son public originel, les gens qui vivaient dans les quartiers pauvres et les favelas, qui ne pouvaient pas se permettre tout ça », explique Barreiros. « Et puis Bin Laden est apparu. » Alors que les autres MC d'ostentação roulaient en voitures de luxe, Bin Laden restait fidèle à ses origines modestes. « Même après son premier hit, « Bololo Haha », il continuait à poster [sur les réseaux sociaux] des photos de lui dans le bus », ajoute-t-il.

Dans ses chansons, Bin Laden aborde le sexe et la drogue, ce qui range sa musique dans un autre sous-genre appelé le funk proibidão, caractérisé par des paroles de truands portant sur leur vie difficile. Mais alors que les rumeurs sur les liens existant dans les années 90 entre les MC's DJ's de funk proibidão et le crime organisé local allaient bon train, la génération actuelle d'artistes a plutôt tendance à prendre cette image de durs-à-cuire à la légère.

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« Cette nouvelle vague du proibidão, c'était une vaste plaisanterie. Tu avais MC Kauan, qui se surnommait lui-même Le Joker, et puis tu avais Bin Laden, que les kids considèrent comme le plus grand méchant du siècle », explique Barreiros. Même si son nom d'artiste peut laisser deviner à un certain manque de sensibilité, il est également ironique. Quand on prend en compte le fait que Bin Laden a grandi dans une zone d'extrême pauvreté, où il a dû apprendre jouer avec les mots et faire preuve de suffisamment d'agressivité pour se faire un nom, on comprend peut-être mieux qu'il ait choisi d'incarner ce personnage attirant l'attention, accompagné sur scène par des danseurs déguisés en terroristes, et même d'un acteur grimé en Ben Laden avec une longue barbe blanche, dans des clips comme celui de « Bin Laden Não Morreu » ainsi que pendant ses concerts.

Mais mis à part ces artifices, la musique de Bin Laden n'a pas grand chose à voir avec le terroriste auquel il a emprunté son pseudo. Son plus gros tube est probablement « Tá tranquilo, tá favoravel », qu'on pourrait traduire par « Tout est calme, tout va bien se passer », qui renvoie au sentiment de bien-être qu'on ressent dans les fêtes, même quand votre vie quotidienne est bien loin d'être aussi brillante. Au cours du morceau, Bin Laden demande aux gens de faire « o sinal do Ronaldinho » – la signature du joueur du célèbre joueur de foot. « Il s'est passé un truc marrant quand on a passé 'Tá Tranquilo' à Lisbonne, le mois dernier », raconte Gustavo Gomes, moitié du duo de DJ brésilien Marginal Men. « Il y avait des gens qui connaissaient le morceau, mais des Anglais se sont plantés et ont commencé à faire le 'hang loose' parce qu'ils s'attendaient à ce qu'on passe 'Hotline Bling'. »

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L'année dernière, Bin Laden et Marginal Men se sont retrouvés au studio Red Bull de São Paulo pour enregistrer le morceau « Louca », qui figure sur le nouvel album de Branko, Atlas, sorti sur Enchufada. « Je crois que c'était la première fois qu'il enregistrait dans un studio aussi gros, mais ça ne l'a pas empêché de s'imposer dès l'instant où il a franchi la porte – à déconner avec tout le monde, tout en sachant se concentrer sur le taf au moment où il devait se mettre à chanter », se souvient Gomes. Une Boiler Room a été organisée pour le lancement d'Atlas, à laquelle Bin Laden a participé en septembre 2015. L'énergie qu'il a dégagé sur ce show peut facilement aider à comprendre ce que les gens aiment chez lui. « Tous les clubs dans lesquels j'ai joué en Europe étaient pleins à craquer. Et les gens n'arrêtaient pas de danser et de sauter dans tous les sens. Je pense qu'ils n'ont pas l'habitude de voir un muleque doido ('gamin taré') comme moi », dit-il en riant.

« On pourrait croire qu'il ne sait pas ce qu'il fait, mais c'est faux. Il est parfaitement conscient de la manière dont il doit se comporter, dans toutes les situations. S'il doit jouer au fou, il le fait. Et les gens l'adorent pour ça », explique Gomes. Pour Branko, le fait que Bin Laden soit un des premiers MC funk de São Paulo a avoir du succès à l'étranger n'a rien d'étonnant. « C'est un showman, et il est bon là-dedans. Sa voix est plus fluide que celle de la plupart des autres MC's, il est plus tourné vers la famille [en comparaison aux autres], il est toujours là pour ses fans, et il s'intègre parfaitement dans ce son bass global qui se démocratise dans le monde entier », développe-t-il.

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« Son nom est pas très heureux, c'est vrai », ajoute Branko, sans prendre la peine de préciser de qui il parle. « Mais ce sont des choses qui arrivent : tu choisis un nom au début de ta carrière et après t'es bloqué. » Ceci étant dit, Branko a lui-même changé son nom en 2013, abandonnant celui de J-Wow, à cause du personnage de Jwoww dans Bienvenue à Jersey Shore. Après réflexion, Branko considère que le monde devrait être prêt à accepter quelqu'un avec un nom aussi controversé que MC Bin Laden. Gomes acquiesce : « C'est juste un gamin obèse qui a réussi dans la vie. Il n'y a rien de mal là-dedans. »

Assis sur un canapé dans les bureaux de KL, des tongs aux pieds et des chaînes en or ramenées d'Europe autour du cou, l'abattement de Bin Laden dû au refus de son visa s'estompe rapidement. « Tu sais, je suis un peu triste aujourd'hui, mais en même temps je suis heureux, je viens de rencontrer deux filles qui se sont tapées deux heures de route pour venir me voir. J'ai l'impression d'avoir une famille grâce à mes fans, et c'est tout ce dont j'ai besoin : faire de la musique » me dit-il en attrapant son portable pour me faire écouter un nouveau morceau qu'il vient à peine d'enregistrer dans son home studio. Avant qu'il n'appuie sur play, je lui demande si ça parle de toute cette histoire de visa et de concerts annulés. Il me répond que non, puis me fait un grand sourire. « Mais tu viens de me donner une super idée. »

Un peu plus tard dans la journée, Bin Laden a posté une vidéo via sa chaîne YouTube, avec une rime qui fait : « Aiaiaiai aiaiaiaiai aiaiaiaiai a Estátua da Liberdade eu não vou conhecer mais » – « La Statue de la Liberté, je ne la verrai plus jamais ».