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Music by VICE

Bernard Fèvre est l'un des derniers génies français

Des cabarets parisiens aux clubs de Détroit en passant par l'ère disco, celui qu'on surnomme Black Devil a attendu l'âge de 60 ans pour que sa musique soit enfin reconnue.

par Rod Glacial
13 Octobre 2015, 12:50pm


Photo - Florence Eloy

Il y a une dizaine d'années, Bernard Fèvre pensait arrêter la musique pour se consacrer à la pêche. Sans regrets. Puis un jour, il a reçu un email d'un label anglais (Rephlex) lui demandant de rééditer un de ses albums sorti initialement en 1978, le plus sombre et sulfureux d'entre tous, Black Devil Disco Club. Depuis cette année 2004, Bernard, après s'être baptisé tour à tour Fèvre (pour ses disques d'illustration musicale), Milpatte (pour son boulot d'arrangeur et de déconneur), Junior Claristidge (période reggae) ou Bisou (période new wave), a repris d'un gant de fer le pseudo Black Devil et sorti 6 nouveaux albums (paf !) toujours sur un label anglais, Lo Recordings, car comme il le dit lui-même « les Anglais sont bien moins blaireaux que nous en musique ».

Bernard aura donc attendu l'âge de 60 ans, sans que ça ne le tracasse plus que ça, pour « réussir » (prends ça, le jeunisme) et enfin gagner une semi-célébrité méritée. Afin de fêter ses 40 ans de carrière, le label français (cette fois) Alter K en a profité pour rééditer ses 3 albums des années 70 au printemps dernier, perles de disco spatial avant-gardiste dont nous avions parlé ici. Après avoir tourné partout, de Détroit au Japon, le Diable Noir marque son retour à Paris, à la Java, en fin de semaine. On l'avait rencontré il y a quelques mois pour discuter de ses débuts, de ses synthés, des Japonais, d'Eddie Barclay, de l'escroc Jacky Giordano, du rappeur Common, de David Guetta, de Mai 68 et du jour où un mec l'a enfin reconnu dans le Monoprix de son quartier.

Noisey : Où avez-vous grandi ?
Bernard Fèvre : À Asnières, dans la proche banlieue. J'ai surtout grandi à Paris, dans le sens où je suis devenu urbain. J'étais plutôt sauvage d'ailleurs.

À quelle époque vous quittez Asnières ?
J'en suis parti assez vite, comme j'ai travaillé à 16 ans, j'ai dû me tirer vers 17 ans. Je travaillais dans des petites boîtes de mécanique, pas à la chaîne, plutôt familiales. Je travaillais la musique avec un groupe et je prenais des cours de jazz avec un pianiste rencontré grâce au patron de ma boîte. Je m'offrais mes propres cours de musique, bien après les cours de piano que j'ai reçu pendant 10 ans et qui n'ont pas donné grand-chose... J'avais des profs qui étaient bloqués au 18ème siècle ! Quand je suis arrivé dans la musique, les meilleurs que j'ai rencontrés en étaient encore au 19ème, alors que bon, on était quand même dans le 20ème siècle depuis un moment… Donc il y avait conflit. J'ai laissé tomber à cause de ça et j'ai repris par le rock'n'roll, comme beaucoup de gens de ma génération, on est tous d'anciens yéyés finalement [rires]. Ce qui doit s'entendre quelque part dans ce que je fais.


Bernard est à l'accordéon (oui oui)

Qu'est ce qui vous a donné envie d'enregistrer votre propre musique ?
Au moment où mon groupe de music hall, de french folk, les Francs-Garçons, s'est arrêté. Toujours pour la même raison : pas viable, comme aujourd'hui, ça n'a pas changé. C'était un truc multi-générationnel un peu, le doyen avait 43 ans et moi 19. Avant ça, j'avais joué dans un autre groupe qui avait commencé par faire du rhythm'n'blues et qui avait fini dans la variété, histoire habituelle. J'ai commencé à fréquenter les Francs Garçons juste avant l'armée. Quand j'ai fait mon service ils ont continué, ils jouaient au cabaret Don Camillo, le père Jean Vergnes [patron des lieux] avait décidé que ça allait marcher, c'était une sorte de « Nouveaux Compagnons de la Chanson » en gros.

Quand ça s'est fini, je me suis alors mis à chercher d'autres solutions à mon « problème de musique ». J'ai commencé à m'intéresser à ce que faisait Vangelis, fait quelques concerts avec Aphrodite's Child et les sons qui sortaient de ces armoires m'intéressaient bien. J'avais envie de ça, j'ai pu à mon tour m'en servir quand ça a été commercialisé à des prix et des tailles raisonnables. Donc en réalité, j'ai suivi la technologie de la musique et de mon époque, jusqu'à aujourd'hui. L'époque d'aujourd'hui est celle avec laquelle je suis le plus largué, par rapport aux nouveaux produits. Je les accepte mais je ne comprends pas trop . Et comme je ne veux pas être un vieux con qui répète ce qu'on m'a moi-même dit à l'époque, je ferme ma gueule !

Vos premiers synthés, vous les avez eu quand ?
À partir de 73 ; c'était une progression entre l'orgue électrique, l'orgue électronique et l'arrivée du matériel japonais. J'ai appris en studio, puis beaucoup dans la publicité ensuite. J'ai toujours été déçu des studios en fait. J'étais en avance acoustiquement et musicalement, les gens ne comprenaient pas ce que je voulais faire. Le seul gars qui a un jour compris, c'est l'ingé-son qui a fait Black Devil Disco Club, [Jean-Pierre Gouache] un jeune mec, qui pour une fois ne vouait pas une aversion pour le synthétiseur, parce qu'à l'époque, le synthé c'était le diable ! D'où Black Devil. Il y avait beaucoup de studios qui refusaient de l'utiliser, ils ne savaient pas comment faire. Les gens qui t'aident et te donnent de bons conseils sont des très bons en général. Les mauvais gardent toujours leurs p'tits trucs pour eux parce qu'il se disent : « si on me le pique, j'ai plus rien ». Les meilleurs musiciens que j'ai rencontrés viennent du jazz, des pointures, comme ceux de Claude Nougaro par exemple, à chaque fois que je leur ai demandé quelque chose à eux, ils m'ont toujours répondu.

Parlez-moi de votre boulot à Europe 1.
J'ai travaillé plus d'une dizaine d'années à la régie de la radio, ponctuellement. On m'appelait quand il y avait une galère. J'étais destiné à résoudre les problèmes. C'était bien payé à l'époque. Je me souviens avoir secoué l'antenne d'Europe 1 pendant 36 heures. Il n'y avait pas encore les samples, je faisais tout à la bande magnétique, aux ciseaux et à la colle. On m'avait donné tous les génériques d'Europe, j'avais amené des jingles que j'avais fabriqué en 24 heures. Et j'ai obtenu les félicitations du jury. C'était lors d'une campagne de promotion pour le lancement des petites bouteilles d'Orangina qui avant n'étaient vendus que dans les cafés, mais pas dans le commerce.

D'ailleurs c'est marrant parce que je reviens du Japon, où ils ont justement lancé Orangina à grand renfort de drapeau français et tout. Tout ce qui est français les fascine, ils ne savent pas ce que c'est mais vu que c'est français, « c'est bien ! » On représente le côté « chicos », créatif, mais ils ne nous connaissent pas en réalité. On se ressemble énormément pourtant. On vit à peu près de la même façon sauf qu'eux ils sont à l'heure ! Et puis chez eux tout est hyper carré, rangé, propre, j'ai photographié les toilettes des chiottes tellement c'est propre ! Moi je les adore les Japonais. J'ai passé dix jours comme un prince là-bas. Ils m'ont envoyé des flyers à signer, accompagnés de marqueurs, ça, c'est les Japonais. Ils optimisent tout. Et moi j'aime bien ça, parce que comme je suis vieux, le temps que je perds, c'est vraiment du temps perdu !

C'était votre première fois au Japon ?
La deuxième. J'y suis allé il y a 45 ans de ça. C'est pour ça que sentimentalement, c'était important d'y retourner. On avait joué à l'Expo Internationale avec les Francs Garçons, on représentait la France en même temps que Gilbert Bécaud mais je ne me souviens pas de l'avoir croisé... C'était génial, on était en pleine ère hippie, toute cette jeunesse qui se retrouvait là-bas, c'était fort, on était hyper nombreux, toute la masse du baby boom en transe, c'était très intéressant.

Sans tacler, j'en ai profité pour demander s'ils connaissaient Salvatore Adamo parce que lui n'arrête pas de dire que c'est une star au Japon, donc je leur ai demandé. Vu que les gens qui me font jouer sont des jeunes, peut-être qu'ils ne se croisent pas, Adamo doit faire des maisons de retraite avec des vieux de 60, 70, 80, 90 ans, mais je leur ai quand même chanté « Tombe la neige ». Et bah rien, personne ne connaissait. Alors c'est peut-être du gros culot de sa part, « moi je suis super connu là-bas », en sachant qu'aucun journaliste n'ira jamais vérifier.

Ahah. Vous avez fait d'autres tournées à l'étranger ?
Je voyage vraiment depuis 2007. En 2001, j'étais le Français qui travaillais le plus en Angleterre, j'ai fait tous les festivals, j'ai ensuite été au Brésil, aux USA, New York, Détroit, dans des clubs super undergrounds comme dans des lieux plus grand public. C'est drôle, il a fallu 8 ans pour qu'un mec me reconnaisse au Monoprix de mon quartier alors qu'en Angleterre, ça m'était déjà arrivé deux fois. Mieux, au Japon, j'y reste 11 jours, et 3 jours avant de partir un mec m'arrête dans un magasin pour faire une photo avec moi. En France il a fallu 8 ans, au Japon 8 jours !

Qui ont été les premiers à « redécouvrir » votre musique ?
Les Hollandais. La première fois que j'ai joué à l'étranger c'était au port de Rotterdam. Les gens du nord m'adorent, Norvège, Finlande. Je n'ai pas été sur la Méditerranée par contre et pas beaucoup en France finalement. Les Français, pfff ! Mais là c'est en train de bouger, ils sont en train de se rendre compte que j'ai une valeur à l'étranger.

Quoi qu'il en soit, je travaille pour mon plaisir, et aussi pour mon fils, qui a 21 ans, je bosse plus pour son avenir, parce que le mien, hein… il est plus ou moins écrit. Sauf si on pense à moi pour le cinéma, peut-être. On verra, mais je ne cours après rien. Quand le « succès » m'est tombé dessus, j'avais décidé d'arrêter de toute façon. Je voulais juste aller à la pêche.

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Vous étiez passé où dans les années 80 et 90 d'ailleurs ?
Dans la pub, on me proposait des choses ici et là, j'allais draguer parfois mais le plus souvent on m'appelait. Ma grande chance, c'est que ma carrière a été faite par les autres et non par moi. La première personne qui m'a appelé dans ma vie, c'est Eddie Barclay. « J'ai écouté un truc que tu viens de faire et j'aimerais bien qu'on travaille ensemble. Passe manger à la maison. » Mais j'suis pas resté parce que j'aimais pas du tout les gens de chez Barclay, à part Eddie. De toute façon, j'ai jamais aimé le showbiz donc je faisais des incursions, je prenais le pognon et je me tirais. Ils ne m'intéressaient pas. Toute ma vie, j'ai eu ce problème d'être en avance, et c'est très chiant quoi.

Il avait entendu lequel de vos morceaux Eddie Barclay ?
Un arrangement que j'avais fait pour Jean-Louis Foulquier [sur le morceau « C'est la vie qui va »], le garçon qui a créé les Francofolies de La Rochelle, et qui était présentateur sur France Inter. Donc il avait aimé... l'arrangement ! Là, je vais peut-être ressortir un truc que j'avais fait en 1985 avec une fille [Bisou], dans un esprit très new wave, très Lio. Donc on va essayer de récupérer les droits comme on l'avait fait pour mes trois albums qui étaient planqués. Mes droits étaient gardés par des gens qui ne bossaient pas sur ce que j'ai fait, et quand les Chemical Brothers et Aphex Twin y ont mis leur nez, d'un seul coup, ça s'est décanté. Il a fallu 3 ans.

Qui bloque les droits de vos vieux albums ?
Une maison d'éditions qui s'appelle Amplitudes, qui avait revendu son stock au fameux Jacky Giordano. Une magouille pour survivre, le mec a fait tellement d'escroqueries et de trucs bizarres. Ce qui est encore plus bizarre c'est que sur Internet, il n'y a aucune photo de lui, on ne trouve que deux articles. Je me demande parfois si ce mec-là, ils ne l'ont pas gardé aux Finances pour réorganiser leur truc...

C'est marrant parce que sa chute correspond pile à mon décollage. Tout ça est très bizarre, niveau timing. Il y a des choses qui me font frémir parfois. Par exemple, j'ai un album qui s'appelle Cosmos 2043, je me dis que c'est peut-être la date à laquelle je vais mourir, vu que je suis un peu devin. Et si c'est vraiment en 2043, le premier album que j'ai refait après Black Devil Disco Club s'appelle 28 After, et 2043 c'est dans 28 ans ! Bon après, tu deviens fou [rires]... Tu commences à croire aux maths et tout.

Pour revenir à Jacky Giordano, vous aviez travaillé ensemble ?
C'est un garçon que j'ai rencontré après qu'il ait entendu des cassettes que j'avais faites pour Alice Sapritch, on bossait sur un album ensemble. J'ai été une sorte de D.A. d'Alice Sapritch, une dame qui n'avait pas vraiment le sens du rythme, c'était très difficile, c'était une comédienne avant tout. Donc ce mec m'appelle un jour et me dit « on a écouté tes trucs avec le boss de Warner, et on aime bien, ça t'intéresserait de bosser avec nous ? » Moi ça me permettait de continuer à travailler dans mon home studio, sur mes disque solo. Par contre, il m'a dit « je sors tes disques, mais je co-signe tout ce que tu fais ».

Ce qui me pose des problèmes c'est que dernièrement, un rappeur américain qui s'appelle Common m'a demandé de reprendre un sample et ça n'a pas pu se faire parce qu'on ne peut pas avoir la signature de Jacky Giordano. Sa famille ne veut pas reprendre sa succession du fait qu'il doit des milliards à droite à gauche, alors voilà, on en reste là. Et les Américains niveau contrat, c'est carré. On peut travailler sur ces œuvres-là, en l'état, on a l'autorisation de la SACEM, mais pas sur les signatures, on ne peut pas réécrire la musique à moins de rebosser carrément les originaux, mais ça c'est autre chose. J'en serais capable hein, puisque Jacky Giordano n'a jamais travaillé dessus, il a juste fait les paroles de « Black Devil Disco Club ».

On vous a déjà proposé d'autres collaborations dans ce genre ?
On va me le proposer. J'attends, je suis en pleine progression en réalité. C'est étonnant et ça me rajeunit en plus. Je ne m'entends pas du tout avec les gens de mon âge, je m'ennuie. Ça s'est déclaré très tôt, à partir de 25 ans, j'ai toujours fréquenté des gens qui avaient 10 ans de moins que moi. Je voyais qu'à 25 ans les gens s'arrêtent, ils se bloquent sur leur passif et ont tendance à ne plus évoluer, à cause du fait qu'ils ne rêvent plus. Moi ce qui m'amuse dans la vie ce sont les gens qui rêvent, même si c'est des rêves à la con, c'est mieux que pas de rêves du tout.

Donc je suis ouvert à tout, je peux travailler autant avec un groupe pop qu'avec des rappeurs, ils peuvent me demander ce qu'ils veulent, j'ai une grosse culture musicale, donc je peux tout faire, je peux apporter des séquences mélodiques sans forcément participer à l'écriture. Une fois sur Google, je suis tombé sur une bande de rappeurs américains qui avaient fait un rap sur un morceau de Black Devil Disco Club, ça fonctionnait pas mal. Tout ça c'est une question de rencontres, je ne suis contre rien. À partir du moment où les gens sont aimables avec moi y'a pas de problème.

Et puis je ne suis pas infaillible, je n'ai jamais pensé que j'étais un cador, contrairement à d'autres. Je ne comprends toujours pas comment j'ai pu avoir une renommée internationale ! Je ne peux pas me l'expliquer intellectuellement. Physiquement un peu, à force de voir le public bouger sur ma musique, et qui en plus est heureux, alors qu'avant, on disait que je faisais une musique black, tordue. J'apporte de la distraction finalement. C'est ce que je voulais faire dès le départ : une musique qui soit similaire aux peintures de Dali.

D'où le nom d'un des morceaux de l'album Strange World of Bernard Fèvre.
Voilà. Un peu hors du temps, dans les rêves, quelque chose de fantasmagorique. Aujourd'hui, les mômes ça ne leur fait pas peur. A l'époque ça pouvait faire peur aux vieux, en effet.

Il vous reste encore des albums cachés ?
Non, non. Je suis vite passé à autre chose pour bouffer ! Mon problème durant toute ma vie ça a été de bouffer et de payer mon loyer. Les artistes sont des gens très bien, les gens dans l'immobilier ont plutôt intérêt à louer leurs biens à des artistes : leur principal but est de payer leur loyer ! Et pendant des années, pour pouvoir continuer à progresser.

Ah si, il y a ce disque que j'avais fait pour un monsieur qui s'appelait Philippe Clay, je m'étais occupé des arrangements. C'était très étonnant, je me souviens avoir été présenté par Michel Drucker un dimanche après-midi, j'utilisais le pseudo Milpatte à l'époque : « c'est Milpatte qui a fait les arrangements électroniques, ça va vous surprendre ! » Bon, c'était une chanson très traditionnelle, ça pétait pas la baraque, mais les sons étaient originaux.

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Quels étaient et sont vos rapports avec vos pairs, Jean-Michel Jarre par exemple ?
Jarre je l'ai croisé il y a quelques mois, on était invités pour animer un débat sur la musique électronique. Nos avis étaient plus ou moins les mêmes sauf que lui vient plutôt du classique français et moi de la soul music américaine. Son éducation est très Pierre Henry, Ircam, etc, parce que son père était chef d'orchestre, il avait des contacts. Moi j'entendais ça de temps en temps dans des émissions intellectuelles le soir, je ne comprenais pas grand chose mais j'écoutais. C'étaient pas mes influences, quoi. Le côté scientifique de la musique ne m'a jamais intéressé. C'est ce qui fait notre différence et qui fait peut-être que moi, j'ai une progression actuellement et que lui, il est ce qu'il est. C'est un homme charmant, je m'attendais à un mec plutôt prétentieux et en fait pas du tout. Mais les musiciens et les artistes en général sont des gens très biens. C'est souvent les autres qui sont des gros cons, les commerçants, les journalistes, les gens du peuple qui pensent qu'on n'arrête pas de se sauter dessus, ils ont des fantasmes… C'est là où ça merde en réalité, et les médias le leur font croire en plus, parce que c'est vendeur.

J'ai l'impression qu'en France c'est toujours assez vicieux. Bon, les Américains c'est pas toujours très clean non plus, mais quand ils font leur métier ils le font. Quand Afrika Bambaataa est venu chanter à la maison, dans le 12ème, je lui ai ouvert le micro, je lui ai dit « écoute ce que je fais et vas-y quand tu veux ». À la fin il me dit, « bon maintenant on enregistre » et je lui réponds « c'est bon, j'ai tout ce qu'il faut ! ». Parce que les mecs, c'est des professionnels, les mecs arrivent en rappeurs, avec ce look frime, mais ce sont des gens adorables.

Vous avez fréquenté Cerrone ?
Je l'ai croisé une fois, il y a très longtemps, je l'avais invité à la braderie de Lille. Lui arrivait en avion, nous en voiture... Il avait sa mallette de disques, je sais pas trop ce qu'il venait faire au juste. À part ça, je ne le connais pas trop, je sais qu'il avait un cousin sur la Côte d'Azur qui tenait un magasin de hi-fi. Il paraît que je fête mes 40 ans de métier en même temps que lui, je lis ça sur Internet, dans les journaux. Mais je reconnais que ce sont des mecs qui ont été vachement plus malins que moi, ils ont été au plus profond de ce qu'ils pouvaient être, super populaires. Il était disquaire en plus, donc il avait une vue plus commerciale que musicienne. Et ils ont eu raison de faire ça, leur carrière le prouve.

Et Didier Marouani du groupe Space ?
Lui, je lui ai envoyé une fois un message sur Facebook, pour qu'on se rencontre. Pourquoi pas ? Après tout. Bah pas de réponse. J'ai vécu sans lui pendant 60 ans, j'peux continuer hein ! Mais c'est des mecs qui ont marqué la musique quand même. Après, il y a des artistes que je connais de vue mais je ne remets pas leur nom. Y'avait une scène à Paris dans les années 70, une scène rock'n'roll, rock de banlieue, avec le Gibus, les choses comme ça, mais y'avait pas d'electro. Ça n'existait pas, d'ailleurs ça n'existe toujours pas en France. Bon, ça commence, mais il est bien temps ! J'vais bientôt mourir moi, faudrait ptet se dépêcher un peu.

Vous sortiez en boîte à l'époque ?
Oui, je suis beaucoup sorti, du début des années 70 jusqu'à la fin des années 80, après ça a commencé à me faire chier. J'allais au Gibus, au Rock'n'Roll Circus, au Bus Palladium, à la Bulle… Y'avait plein de petites boîtes dans Paris, tu pouvais sortir tout le temps, et puis moi j'étais toujours bien avec les gens du vestiaire, les videurs, alors je payais rarement. Je sortais dans des tenues impossibles, j'avais toujours la côte, je sortais dans des boîtes de lesbiennes où j'étais le seul mec !

Vous regrettez cette période « libertaire » ?
La période la plus libre en France, c'était de 1960 à 1967. Ensuite ça n'a fait que décliner. Voilà mon avis sur mai 68 ; des petit-bourgeois qui se sont battus contre des CRS, alors que les CRS, c'est des mecs avec qui tu pouvais parler. Tout ça pour que leurs pères gardent leurs places qui étaient inquiétées à l'époque. Et 40 ans après, qui on retrouve ? Tous ceux qui étaient aux avant-postes de mai 68, haut-placés au gouvernement.

J'ai l'impression qu'on a créé cette ambiance délétère, le mot racisme qui revient tout le temps, etc. Tout ça n'existait pas avant, enfin si, pendant la guerre, mais après c'était terminé. On s'entendait bien, y'avait des bagarres, mais ça s'arrêtait au premier sang. Les blousons noirs par exemple, ils cognaient, mais il n'y a jamais eu de morts. Aujourd'hui, les mecs ne s'arrêtent plus... À cause de la drogue, de l'alcool, de la religion... Moi j'te dis ça, j'en ai plus rien à foutre hein, à mon âge, mais y'a des gens qui s'empêchent encore de le dire. Mais ça va venir... Moi mon cerveau ne s'abime pas encore donc j'ai la même énergie contestatrice que quand j'étais adolescent, ma classe d'âge par contre, elle, elle commence à s'éteindre.

Pendant que vous êtes au climax de votre carrière !
C'est amusant, ma mère avait été voir une voyante quand j'étais enfant, elle y croyait beaucoup, et elle lui avait dit « votre fils réussira très tard ». Elle pouvait pas mieux tomber ! L'avantage de réussir quand on est vieux c'est que tu fais ce que tu veux. La DJ américaine Nancy Fortune me le disait souvent, « tu sais que tu les fais chier les Américains ? ». Je refusais tout le temps leurs demandes parce que ce n'était pas suffisamment payé. À Détroit par exemple, je suis hyper connu. Pour eux, je fais partie des gens qui ont inventé l'electro, et dans un autre domaine qu'eux, alors ils me voulaient. J'y suis donc allé quand ils ont décidé de payer. Après je suis pas David Guetta hein. Mais je fais pas non plus la même merde ! Après, ces types ont du talent, pour calculer commercialement des sons comme ça, faut pas être un gros nul. Ce qui est mal c'est qu'ils acculturent les gens qui se branchent sur ces musiques-là.

C'est comme l'Eurovision, je m'endors devant... C'est lassant, tu regardes ça et c'est les mêmes machines qui font les mêmes sons, tout le monde chante bien mais t'en as rien à foutre parce que c'est hyper professionnel, de bons élèves. Et moi ça me fait chier, culturellement ça n'apporte rien.

C'est sûr.
C'est comme les mecs dans les radios en France, ils ne connaissent rien, c'est fou. Ça m'emmerde depuis des années. Quand je parle à des Anglais, employés de bureau, ils ont dix fois plus de références que ces gens-là. Dans des festivals en Angleterre t'as des vieux, des jeunes, ça va de 7 à 77 ans. En France, c'est rare. Moi, ça m'énerve. Pourquoi les Anglais sont si cultivés en musique et nous on est si blaireaux ?! Les Parisiens sont parfois encore plus ploucs que des gens de province ! Quand je parle à mes voisins du Morvan, je leur demande ce qu'ils regardent à la télé, ils me répondent Tracks sur arte ! Je leur ai donné mes disques, ma voisine les met à fond quand elle fait le ménage maintenant ! Comme quoi les médias français sont des gros cons, parce que ces gens-là sont susceptibles d'acheter ce genre de produit. Et on est une fois encore bloqués par l'intelligentsia, qui nous fait encore chier en France à nous sortir des trucs genre : « Il faut aller voir le spectacle de machin parce que c'est en acoustique ». Acoustique ? Ça fait des années qu'il n'y a plus d'acoustique dans rien ! Acoustique, c'est le théâtre à l'italienne, pas de sono, pas de micro, le mec arrive, il chante et ça fonctionne parce que c'est vachement bien conçu.

Je le sais parce qu'on en a fait l'expérience avec mon premier groupe, les Francs Garçons. On était les premiers à avoir eu une sono stéréo, une vraie sono, qui était fabriquée en Italie, encore une fois, pas en France. Ce sont des Italiens qui sont venus nous dire « c'est bien ce que vous faites on va vous sonoriser ». C'est d'ailleurs grâce à ça que ces Italiens se sont fait connaître et c'est la même boîte qui a ensuite sonorisé l'Olympia. On avait amené notre sono pour jouer là-bas, je ne sais plus si c'était encore Bruno Coquatrix qui dirigeait, mais le mec avait dit : « je veux un truc comme ça » !

On était en résidence à l'Olympia, et on s'est fait ensuite virer par Cohn-Bendit, en 68. Encore une fois, il n'a pas daigné regarder les gens qu'il virait. Lui et sa bande réquisitionnait tous les théâtres, tous les music-halls... C'était glorieux ! Peut-être qu'un jour, si je le croise, je lui mettrai mon point dans la gueule [rires]. Non mais c'est infernal, la politique rentre partout en France. Tu peux même pas aller pisser, c'est politique !

Ahah.
Quand je voyage, les mômes me sortent tout le temps « on en a marre de la politique! » Mais tout le monde est amnésique, et personne ne bouge. Une révolution internationale, ça serait génial. Peut-être que ça se fera, dans très longtemps. La révolution française, il a fallu plus de 100 ans pour qu'elle s'organise. Et finalement, c'était peut-être pas une si bonne révolution puisque les Français regrettent de ne plus avoir de roi. Il doit y avoir un problème, on s'est mal compris...


Les rééditions de ses premiers albums sont toujours disponibles via Alter-K.

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