Sophia va vous replonger dans un océan de larmes

Robin Propper-Sheppard revient sur son chemin de croix, de ses problèmes d'immigration à la fin de God Machine en passant par l'hypocrisie des majors et le soutien indéfectible de la presse française.
14.6.16

Photo - Philippe Lethen

Pleurer, marcher sous la pluie, se prendre la tête dans ses mains cagneuses en s'interrogeant sur le sens de la vie, mater chaque dimanche l'intégrale de Tarkovski en VO non sous-titrée. Voilà comment on imagine les hobbies du leader de Sophia, groupe lacrymal de retour avec le très réussi

As we make our way (Unkwown Harbours).

Si Robin Proper-Sheppard n'a rien d'un athlète, son sixième album en 20 ans ressemble furieusement à un panier à trois points désespéré marqué à deux secondes du buzzer.

Publicité

On a profité d'un temps mort de quelques minutes dans sa vie d'éternel amoureux désormais apatride

pour discuter de The God Machine, son premier groupe, de l'importance de la presse française pour Sophia ou encore et surtout, de Pulp et de la main-mise des majors sur le retour du vinyle.

Noisey : Salut Robin, ça va en ce moment ?

Robin Proper-Sheppard :

Oui, je suis à Londres là. Ma situation est étrange, je ne suis pas autorisé à voyager librement en Europe à cause d'un problème d'immigration. Je suis contraint de faire des aller-retours assez fréquents entre l'Europe et les États-Unis. Mais sinon, tout va bien.

Ta vie a l'air de ressembler à un long chemin de croix.

C'est vrai, et elle nourrit mes morceaux. Peut-être un peu plus que je ne le souhaiterai d'ailleurs, parce que j'ai tendance à cumuler les problèmes. La vie imite l'art, et l'art imite la vie. Le fait d'avoir été expulsé vers les États-Unis il y a un an et demi a provoqué en moi des morceaux comme « California » ou « The Hustle ». Depuis 25 ans, je suis entre plusieurs maisons, plusieurs villes, plusieurs amours. Mais j'ai toujours choisi. Être forcé de rentrer aux Etats-Unis a été assez compliqué. Il a fallu confronter ma vision imaginaire de l'Amérique avec ce qu'elle est réellement devenue aujourd'hui. Je me suis rendu compte que ce pays ne veut plus rien dire pour moi, ce qui a été assez difficile.

Avec ce sixième album en vingt ans, on ne peut pas vraiment dire que tu sois quelqu'un d'hyper productif.

Pourtant j'écris sans cesse. Tout le temps. C'est assez dingue. Quand j'étais dans The God Machine, je n'imaginais pas devenir musicien ou songwriter. Voilà 25 ans que je suis dans ce business, je n'en reviens pas. Ce qui me sauve, c'est ma confidentialité. Ma fille a 19 ans et elle ne sait toujours pas ce que je fais exactement. Elle écoute parfois ma musique mais quand je produis un groupe et que je l'emmène en studio avec moi, elle s'interroge toujours sur mon rôle.

Publicité

La musique a peut-être moins d'importance pour sa génération ?

C'est dur à accepter pour moi, mais je crois que c'est vrai. Elle écoute assez peu de musique et surtout, elle écoute des morceaux, pas des albums. Quand j'avais 15 ans, je rentrais de l'école et je passais un album en boucle des centaines de fois. Sans cesse. Aujourd'hui, la musique, c'est sur Youtube. Tu la vois autant que tu l'écoutes. Ses amis étaient d'ailleurs très impressionnés que ma musique soit sur Youtube.

Être un homme à femmes rend-il plus facile l'écriture d'un album ?

Être productif ne se mesure pas en quantité de chansons écrites, mais dans les histoires que tu racontes dans tes morceaux. A chaque fois que je traverse une rupture sentimentale, l'envie d'écrire vient naturellement. Parce que c'est plus simple d'écrire sur quelque chose auquel je peux croire facilement. Je pourrais écrire un album à chaque rencontre, mais ça ne fonctionnerait pas. Pour en faire un, j'ai besoin de m'autoriser à tomber complètement amoureux, ce qui explique ma productivité relative. C'est peut-être ça, ma grande tragédie. En vieillissant, je me laisse de moins en moins aller sur le plan amoureux. Ce rythme assez faible entre deux albums, c'est sûrement une déception pour mes fans mais ça reste salvateur pour moi.

Qu'as tu fait depuis ton dernier LP il y a sept ans ?
Déjà, j'ai essayé de me remettre de ma dernière relation sentimentale. Elle m'a brisé. On était amoureux, mais on se détruisait. On se quittait, on se remettait ensemble. Un enfer. Ça aurait pu durer une éternité, mais je me suis fait expulser aux États-Unis, alors que je n'avais pas mis les pieds en Californie depuis 15 ans. D'une certaine façon, l’État est venu à mon secours. La vie n'est pas toujours facile. Mon vieil ami Austin de The God Machine est venu me chercher à l'aéroport et m'a dit « Tu vas faire quoi maintenant ? ». Et après une année passée aux Etats-Unis, je suis certain d'une chose : je veux rentrer vivre en Europe. Ton parcours rappelle celui de Peter Walsh de The Apartments.
Tu dois être le troisième à me le dire. Il va falloir que j'aille écouter ça. On me parle aussi souvent des Associates, mais je ne les connais pas plus. Depuis le collège, je me suis pourtant intéressé à pas mal de musiques différentes. Gamin, j'étais à fond sur le mouvement mods. J'avais une Vespa, et ma mère m'emmenait dans les magasins de fripes. On appelait pas encore ça vintage. À 13 ans, je portais un costume. J'étais assez différent des gens de ma classe, sans être exclu pour autant. Je n'étais pas le gamin le plus populaire du collège, mais je menais la belle vie. Je me sens encore comme ça aujourd'hui. Je ne suis pas un inconnu, mais je n'ai rien d'une pop-star. Tu étais donc un mod. 30 ans plus tard, ton avatar sur Skype, c'est deux gorilles qui se marrent. A quel moment ça a merdé ?
J'ai ouvert ce compte Skype il y a quelques années quand j'ai rencontré une fille. C'était une artiste, et elle a dû partir aux États-Unis. Un jour, je lui ai dit que les gorilles savaient sourire. Elle ne m'a pas cru, alors j'ai mis cette photo. Quels souvenirs conserves-tu de la période God Machine ? La fin du groupe avait été terrible avec la mort de Jimmy Fernandez.
Quand Jimmy est mort, c'était très dur. J'étais si mal que ma première longue relation amoureuse n'y a pas survécu. La génèse de Sophia, c'est ça. La mort d'un ami proche suivie d'une séparation amoureuse.

Ça correspond aussi au moment où tu as monté ton propre label, Flower Shop Recordings.
En fait, je l'avais créé alors que j'étais encore dans The God Machine. Au départ, j'avais monté le label en réaction à la pression des majors de l'époque qui tuait toute spontanéité. On n'avait pas encore terminé d'enregistrer les morceaux que notre label nous demandait déjà les titres, les durées, le tracklisting. Alors qu'on voulait juste finir l'album. A cette période, j'avais accumulé pas mal d'équipement et en rentrant à Londres, j'ai commencé à enregistrer des groupes, à sortir des 45 tours. On a sorti le premier album d'Elevate, par exemple. Tous ces jeunes groupes m'ont permis de me marrer d'un côté et d'apprécier de l'autre ce que The God Machine avait en étant sur une major. À l'époque, vous étiez sur Fiction Records, le même label que Cure. Fixed Water, le premier album de Sophia sorti sur ton propre label a pourtant vendu plus que tous les albums de God Machine réunis.
Je ne pourrais pas expliquer ça. On en avait pressé 2000 exemplaires pour commencer sans savoir si on allait réussir à les vendre. Je ne pensais pas que les gens qui écoutaient The God Machine allaient aimer Sophia. Et, mis à part quelques fans hardcore, je ne m'étais pas trompé là-dessus. Ce qui s'est passé avec ce premier LP, c'est qu'on a eu une critique très élogieuse en France dans Les Inrockuptibles. J'étais en pleine discussion avec PIAS à ce moment là, et cette critique les a convaincus de distribuer l'album. À partir de là, la France et la Belgique ont prêté beaucoup plus d'attention à Sophia. Puis l'Allemagne… Avant même de m'en rendre compte, j'avais une nouvelle carrière alors que je pensais me reconvertir comme prof de philosophie.

Tu es toujours à la tête de Flower Shop. Que penses-tu du Record Store Day ?
Aujourd'hui, si tu te pointes dans un magasin comme Tesco qui vend à nouveau des vinyles, tu comprends rapidement que les majors ont repris la main sur le vinyle de A à Z. Ceci étant dit, j'avoue que la période m'excite quand même, et je vais me remettre à sortir des 45 tours avec Flower Shop. Il y a tant de jeunes et bons groupes là dehors. Maintenant tu peux distribuer ta musique sur Internet, à la sortie des concerts, etc. Vendre du vinyle est devenu nettement plus facile qu'il y a 25 ans. Ça me donne envie d'enregistrer des groupes sur un 8-pistes, de presser un 45 dans la foulée et de le sortir immédiatement. Pour fabriquer le LP de Sophia en vinyle, ça a pris 14 semaines. C'est stupide et beaucoup trop long. Tout ça parce que les majors font fabriquer des boxes à la con et des rééditions de tous les côtés et que les usines ne peuvent pas tout fabriquer en même temps. Voilà 30 ans qu'ils rééditent les mêmes choses sous différents formats. Ça me brise le coeur. D'autant qu'avec nos petits volumes de pressage, on passe derrière eux. Tu n'es donc pas favorable à une réédition des albums de The God Machine ?
Je ne vais pas te mentir. Si j'étais en mesure de le faire, je n'hésiterais pas une seule seconde. Mais je ne possède pas les droits. C'est Universal qui les a et jusqu'ici, ils n'ont pas été très coopératifs avec moi sur ce sujet. La bonne chose, c'est qu'ils ne peuvent rien rééditer sans mon consentement. Donc on ne verra jamais de boxset avec des démos ou des morceaux live vendus 200 ou 300 euros. Par contre, j'adorerais les ressortir dans leur jus, à l'identique. Même le mix du dernier album, si rêche. On était en plein dedans quand Jimmy est mort. Du coup, on l'a laissé en l'état. Pour moi, il n'était plus là, donc tout était fini. Une fille d'une maison de disques m'a appelé il y a quelques temps pour me proposer de sortir des remixes, je l'ai envoyé se faire foutre. Notre idéologie était sacrée et ça doit rester intact. Je ne veux pas baiser l'histoire. Les albums auraient pu être plus longs, plus courts, mieux produits. On s'en fout, ils sont ce qu'ils sont.

Sophia dans les 90's

Tu parlais de jeunes groupes. T'écoutes quoi en ce moment ?
En ce moment j'écoute The National qu'on ne peut pas vraiment considérer comme un jeune groupe même s'ils ne sont pas aussi vieux que Neil Young ou Led Zeppelin. La plupart de mes amis bossent pour des petits labels donc j'écoute énormément de nouvelles choses. J'étais à fond sur Father John Misty il y a quelques années. C'est bien sûr un vrai showman, avec une voix incroyable. A l'époque de God Machine, on adorait Nick Cave. Et Pulp, alors que personne ou presque ne les connaissait. Et laisse moi te dire que Jarvis Cocker était le même devant 25 personnes que quelques années plus tard devant la foule immense de Glastonbury. J'aurais quand même du mal à comparer Father John Misty à Jarvis, parce que ce gars vivait le truc à fond. C'était un nerd maigrichon. Il savait qu'il n'avait aucun sex-appeal mais il n'en avait rien à foutre, il y allait à fond et ça le rendait sexy. Father John Misty, c'est différent. Il est incroyable mais il le sait, il est égo-centré et c'est pour ça qu'il n'aura jamais la magie d'un Jarvis. Jarvis Cocker vient de sortir un EP d'ailleurs.
Vraiment ? Incroyable. Pulp est un groupe que j'adorerais revoir en live. Je ne pense pas que Jarvis se souvienne de nous mais The God Machine est probablement le seul groupe à avoir joué dans un festival de heavy metal avec un chanteur qui portait un T-shirt de Pulp. C'est quoi, la suite, pour Sophia ?
Déjà, j'ai hâte de venir jouer en France. C'est là qu'on a eu le plus gros soutien de la presse avec des revues comme les Inrocks ou Magic. Les critiques de ces gens qui écoutent encore de la musique et n'essayent pas seulement de vendre du papier étaient si élogieuses. J'espère que leurs auteurs viendront nous voir.

Albert Potiron soigne sa dernière rupture amoureuse sur Twitter.