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Music by VICE

Tour de France : Lille

De Raoul de Godewarsvelde à Unno en passant par Snix, Trisomie 21, Loudblast, Mallaury Nataf, Marcel & Son Orchestre, Alpage Records, Cercueil et Mental Kombat.

par Maxime Delcourt
22 Février 2016, 12:30pm

Parce qu'à l'époque où les supermarchés vendent des bananes en sachet individuel, il est important de renouer avec ses valeurs et ses racines, nous avons proposé à des contributeurs Noisey et des invités de nous présenter une playlist exclusivement constituée d'artistes de leur ville d'origine, dans le cadre d'une rubrique intelligemment baptisée « Tour de France ». Après Bayonne, La Rochelle, Reims, Brest, Lyon, Tours, Poitiers, Rouen, Bordeaux, Toulon, Pau, Angers, Montréal, Le Mans, La Réunion, Rennes, Malestroit, Limoges, Fontainebleau, Nice et Caen, voici Lille présenté par notre contributeur Maxime Delcourt.

RAOUL DE GODEWARSVELDE

Si vous démarrez une conversation sur le rock lillois, des barbus un rien prétentieux vont à coup sûr ramener leur science et vous présenter une nouvelle scène « vraiment trop sympa ». De Curry & Coco à Lena Deluxe, de Château Brutal à Weekend Affair, ça fait des années que l'on se tape ce genre de réflexions. Vrai ou non, c'est un faux débat puisque, de toute façon, le seul chanteur que la France entière peut nous envier c'est Raoul de Godewarsvelde. Derrière ce nom à rendre fou n'importe quel présentateur télé ou radio, il y a d'abord un physique imposant : avec son mètre 92 et ses 120 kilos, le mec, décédé en 1977, en imposait certainement bien plus que n'importe quel rebelle posté en façade d'un magasin The Kooples. Il y a aussi une voix rocailleuse, supposément due à une laryngite de comptoir. Il y a surtout un paquet de chansons, des musettes comme on dit, au refrain indémodable : « Quand la mer monte », « La Femme aux bijoux », « La zizique à Papa ».

UN P'TIT FOND DE ROUGE

À Lille, dans les années 70, le studio l'Acharnière a eu sa petite importance. Pourquoi ? Parce qu'une bande de dix potes s'y sont réunis pour composer un album de chanson expérimentale. Les mecs s'appelaient Christian, Bruno, Luc, Isabelle, Sylvaine ou encore Freddo, mais c'est bien sous l'entité Un P'tit Fond de Rouge qu'ils ont composé un premier album éponyme, tiré à 500 exemplaires et à situer entre la poésie de Brigitte Fontaine, le chant lugubre de Nico et l'acid-folk de Jeff. La pochette, elle, est un collage hybride de situations improbables (du vin, des souris, des bougies) et de phrases intrigantes (« défense d'afficher », « Pourquoi y bave le monsieur »), et reflète parfaitement les intentions de cette chanson française qui ne marche pas droit.

BUZZ

Prenant la relève du magasin La Boucherie Moderne rue St Genois à Lille, le Danceteria a été LE label lillois. Tenu par Bertrand Blaha dans la rue de Solférino, c'est incontestablement la structure qui a donné une crédibilité rock à la ville, que l'on soit branché punk, new wave ou indie-pop. À l'époque, l'estampille du label apparaît au dos d'œuvres bien connues (de John Cale à New York Dolls ou MC5), des licences sont mises en place avec d'autres structures (Rosebud ou Lithium, notamment) et plus de 300 disques auront été publiés ou distribués. Parmi eux, ceux de deux entités de la région : The Watchmen et Buzz, dont le maxi « Kennedy/Picasso » incarne l'indéniable sommet. Pour preuve, ce refrain répété tel un mantra : « Sa cervelle éclabousse ton tailleur chérie/Du sang sur ta gabardine/Le Président est mort sur la banquette arrière/Il n'y a vraiment plus rien à faire. »

SNIX

À Lille, on sait aussi prendre les devants et ne pas suivre bêtement ce que la scène parisienne tente d'imposer. Snix, personne ne s'en souvient, a ainsi été l'un des premiers groupes oi! français. En 1982, à une époque où la France des branchés se prosterne devant les Jeunes Gens Mödernes, ces trois lillois issus des classes populaires ont le mérite de chanter la fierté des classes ouvrières, sur une musique bien plus proche du punk anglais que des salons feutrés de la capitales. Les bonnes manières, ils s'en foutent. Les notes justes également. Eux, ils se passionnent pour des groupes comme Sham 69, Angelic Upstarts ou UK Subs, participent à différentes compilations internationales ou non et composent un hymne à faire passer n'importe quel punk anarchique (enfin, pas La Société Elle A Mauvaise Haleine, qui sont Lillois également) pour un fils à papa : « Cœur de Lion ».

TRISOMIE 21

Plus au sud de Lille, c'est Denain. Et on sent tout de suite que le passé industriel et minier de la ville a eu un impact sur la vision créative des artistes du cru. C'est en tout cas dans cette atmosphère tendue et glaciale qu'ont émergé les frères Lomprez avec leur projet, Trimosie 21. Forcément, difficile de passer chez Michel Drucker ou Jacques Martin avec un nom pareil. Mais le duo rencontre malgré tout un certain succès sur les scènes de la région, les albums s'écoulent par milliers (« The Last Song » est depuis devenu un tube, en partie grâce à ce clip amateur à base de vidéos tournées au Stratus, un club goth californien des 80's) et tout le monde s'accorde à dire (enfin, tout le monde sauf Drucker et Martin) que leur cold-wave peut les mener loin.

Et ce fut le cas : de l'Amérique latine aux télévisions québécoises, en passant par les Etats-Unis, la Grèce et par un concert devant 3 000 spectateurs à São Paulo, Philippe et Hervé ont de solides arguments à faire valoir. Malheureusement, PIAS, qui ne l'entend pas de cette oreille, délaisse peu à peu le projet et les frères Lomprez doivent attendre un appel à l'aide de Nicola Sirkis en 2005 pour refaire surface. Le remix de « Le grand secret » effectué, Hervé et Phillippe retournent malgré tout à leur quotidien : le premier sillonne le monde pour équiper des studios, tandis que le second a créé sa propre société de vente par Internet de produits cosmétiques essentiellement bio. On attend toujours qu'un label vienne dignement rééditer cette figure de proue de la new wave lilloise, un peu comme Born Bad avec Guerre Froide.

LOUDBLAST

Tandis que Skip The Use enfile les salles et les festivals avec un rock taillé pour les digital natives (est-ce que le port d'un patch Cro-Mags par leur leader sur le plateau du Grand Journal leur vaut une immunité éternelle ? Chacun est juge) d'autres, pour reprendre les mots de commentateurs sportifs, font le boulot : Tang, Gomm et Loudblast sont de cette trempe. Pourquoi ces derniers ? Parce qu'entre une cassette démo en 1986 (Ultimate Violence) illustrée par une bite siglée du logo anarchiste (peut-être le déclic de la future carrière de Gronibard, eux aussi Lillois et représentants d'un pornogrind bien franchouillard) et un metal toujours aussi morbide en 2014 (Burial Ground), les mecs ont réussi à mettre en place une œuvre aussi puissante qu'influente, qui ne se regarde pas le nombril etne fait que se renouveler au fil du temps.

MARCEL & SON ORCHESTRE

Mélanger les sonorités ska et l'esprit punk au bal musette, c'est en quelque sorte le pari tenté par les Boulonnais de Marcel et son Orchestre. Pendant 21 ans, de 1991 à leurs deux concerts d'adieu à l'Aéronef de Lille en décembre 2012 (plus de quatre heures chacun), Franck Vandecasteele (aka Mouloud), Tof, Tibal ou encore JB ont proposé une certaine idée du rock festif : porter un slip léopard sur la tête durant tout un concert, slammer dans la foule sur un canoé pneumatique ou chanter des trucs aussi faussement débiles que « Jésus est un hippie » ou « On ne fait pas de planète sans casser de CO2 ». En espérant, au contraire d'un Ludwig Von 88, que Marcel & son Orchestre ne se reformera jamais et ne reviendra jamais décevoir leur fidèle fan-base (en passant sur le canapé rouge de Michel Drucker par exemple).

MALLAURY NATAF

« Contrairement aux apparences/Pense à toi en permanence/Pense même qu'il y a urgence ». Ça, c'est le refrain de « Les filles c'est très compliqué », le premier single de Mallaury Nataf sorti en 1993 et écrit par l'auteur de « C'est la ouate ». Sur la face B, l'actrice de Le Miel et les Abeilles et Sous Le Soleil poursuit dans la même idées : les filles sont des princesses, elles sont sages et « elles ne pensent pas qu'au sexe, il faut leur pardonner ». Sur le principe, on est d'accord, mais pour rendre le message crédible il aurait mieux valu ne pas oublier la culotte sous la jupe lors d'une prestation sur le plateau du Jacky Show un soir de mai 1994. Mallaury était Miley Cyrus avant l'heure, et l'avant-garde n'est jamais récompensée.

DAT POLITICS

Née à la fin des années 90, DAT Politics est une grande troupe lilloise qui se fiche de tout, et surtout d'avoir un son net et lisse. Leurs premiers albums ont été enregistrés avec des ordinateurs trouvés dans des brocantes, composés avec de vieux objets obsolètes. Leurs plus gros tubes : l'ensemble de l'album Sous Hit, « Re-Folk » ou, dernièrement, « Reptiloid » ont été enregistrés pour diverses structures - les Lillois ont la particularité d'avoir publié leurs disques sur des labels japonais (Digital Narcis), bruxellois (Sub Rosa), américains (Tigerbeat6), anglais (FatCat) ou allemands (Shitkatapult) -, comportent mille propositions innovantes et seraient à même de faire la nique à Matmos ou à certaines entités de chez DFA. Mais ça, personne n'en saura jamais rien.

MENTAL KOMBAT

Oui, Gradur vient de Roubaix et on entend parler que de ça en faisant nos pompes et nos tractions. C'est plein de testostérones et punchlines cultes, mais le vrai groupe hip-hop du Nord, on sait tous qu'il vient de Lille et qu'il se faisait appeler Mental Kombat. Excroissance des collectifs ARM (Action Rebel Message) et Rebel Intellect, le crew a connu son petit succès en 1999 avec 6 000 exemplaires vendus de son premier album (L'Arrêt public), suivi d'une tournée en France et en Suède. On ne sait toujours pas ce que les Scandinaves ont pu biter au propos d'Axiom ou Kaméa, mais, en tant que Lillois, on ne peut qu'approuver. D'autant que les mecs ont composé l'un des hymnes hip-hop de la ville (« Lille et une nuit »). On pourrait parler aussi de tous ces crews qui ont repris le même genre d'idées, comme MAP avec « Le Lillo », Les Amateurs avec « 59 Sous Les Flashs », Lalime avec « 59 Département » ou, dans un autre genre, Paranoyan avec « Roger Chabbert », mais est-ce vraiment nécessaire d'aller plus loin ?

LA MALTERIE

Lille, on dit merci à Martine Aubry, est une bonne ville pour se programmer des week-ends culturels, à grands coup d'expositions, de concerts ou de projets plus hybrides. Ça, on savait. Mais c'est surtout une bonne ville pour accueillir des lieux pluridisciplinaires. Grande bâtisse de 2300 m2 située en plein cœur de Wazemmes, La Malterie est de ceux-là : on y trouve des ateliers, des résidences artistiques, des locaux d'expositions, des espaces de co-working et une salle de concert à la programmation pointue. Apte à faire bander n'importe quel créa, La Malterie n'en reste pas moins instable financièrement. Au bord de la fermeture l'année dernière, l'association a récemment obtenu un délai de trois ans de la part du propriétaire du bâtiment. Et, franchement, dans une ville où Lille 3000 donne l'impression de pomper tout le budget culturel, ça fait du bien de savoir qu'un lieu où bouillonnent nombre d'artistes aussi libres que précieux a encore une chance d'exister.

CERCUEIL

Au départ, il y a une passion commune pour la mélodie : Pénélope Michel en tant que violoncelliste au conservatoire et Nicolas Devos en tant qu'autodidacte. Il y a aussi un goût immodéré pour les marges musicales, la sensualité du chant de Liz Fraser (écoutez « Know To None ») et les riffs stridents. Cercueil (qu'on prendra soin de ne pas considérer comme un groupe gothique), est un combo hypnotique et glacial entre cold-wave et electro-pop, leur deuxième album (Erostrate) est un modèle du genre, aux côtés d'Alister Chant (Gravenhurst, PJ Harvey). Depuis le premier album en 2009, Shoo Straight Shout, beaucoup de choses ont évidemment changé : un projet parallèle a pris forme (le bruitiste Puce Moment), des cinés-concerts autour d'Eraserhead se sont multipliés et le trio (oui, parce qu'il y a aussi Olivier Durteste, un ancien de Gomm, à la batterie) s'est retrouvé en plein milieu d'un mix de l'Allemande Anika. Dans un monde normal, un tel parcours devrait suffire à les faire buzzer.

ALPAGE RECORDS

Que serait Lille sans sa convivialité, les gens du Nord sans ce bleu dans les yeux qui manque à leur décor ? À en croire Enrico Macias, pas grand-chose. Mais le bougre n'a peut-être pas totalement tort. À regarder l'évolution d'un collectif comme Alpage Records, on peut être fier de parler d'esprit communautaire. À la tête du projet, Vincent Thiérion (aka Marklion), entretient lui-même cette volonté lorsqu'il considère, dans un entretien à La Voix Du Nord, Alpage comme « une sorte de coopérative. Les artistes sont impliqués dans tout le processus, de l'enregistrement à la promo en passant par la distribution… Comme on n'a pas les mêmes moyens que les gros, il faut avoir des idées. Même si j'ai l'ambition de développer le label, on n'est pas là pour faire du gros business. Je veux que ça prenne du temps, je ne veux pas de dopage artistique. »

En clair, Alpage est là pour réconcilier tout le monde : le mélomane à gros salaire, le fan de dance music underground et ce mec qui, « franchement, écoute de tout ». Avec des gars comme Antoine Pesle, Bodybeat, DDDXIE, Prieur de la Marne ou You Man comme petits protégés, le label-coopérative a en tout cas de sérieux arguments à faire valoir sur l'ensemble de la scène française.

L'OBJET

Globalement, la vie reste tristement injuste pour n'importe quel groupe de post-rock basé à l'extérieur de Paris. Dans la majorité des cas, leur carrière se résume à des chroniques dans des petits fanzines, des albums autoproduits et des concerts pour arrondir les fins de mois et financer le disque suivant. Les mecs de l'Objet, eux, ne tournent pas beaucoup et n'ont que deux albums (plutôt courts, en plus), mais leur musique n'en reste pas moins aussi excitante et percutante que celle proposée par la plupart des formations krautrock des seventies, sans jamais faire d'appel du pied aux accros du son vintage. En plus, la pochette de Toucan, leur deuxième LP sorti en 2015, est un hommage à Phase IV, film culte de science-fiction réalisée par Saul Bass et adapté par leurs soins lors de quelques ciné-concerts.

SHIKO SHIKO

Chercher et trouver un vrai groupe de rock capable de foutre un souk pas possible, aussi bien sur scène qu'en studio, au sein de la scène lilloise ne prend pas beaucoup de temps. Il y a bien sûr eu We Are Enfant Terrible, mais, depuis le début des années 2010, il y a surtout Shiko Shiko. Pour ceux qui ne connaissent pas, voici une petite présentation apte à affoler les wikipedistas : depuis le début des années 2000, les Lillois ont tenté de composer un titre dans une langue différente, ont donné vie à un deuxième album au concept bien louche (en gros, l'idée de Maké Maké est de raconter l'arrivée sur Terre d'un Dieu mi-homme, mi-oiseau) et ont écrit un morceau en hommage à la plateforme Multimodale Delta 3 (située sur l'A1, reliant Lille à Paris) tout en se nourrissant aussi bien de Papier Tigre et Gablé que de Jean-Michel Jarre et d'Electric Electric. Non, en tout honnêteté, il n'y a pas à tortiller : entre Persian Rabbit, Bärlin, Vilain ou Shiko Shiko, ça balance pas mal à Lille.

SHADOW MOTEL

Si on refusait de lire le CV dans les interlignes, on dirait que Shadow Motel est un groupe formé à Lille en 2011 et particulièrement influencé par Siouxsie and the Banshees ou Joy Division. Pas fainéant, ni chauvin, on dira plutôt que le groupe a d'abord pris en forme à Toulouse en 2010 avant de regagner le Nord et d'enregistrer Ausfahrt Nach Shadow Motel, premier album de post-punk dark et psychotique mis en branle en écoutant probablement furieusement Lydia Lunch ou The Birthday Party. Et, franchement, ça a bien plus de gueule.

UNNO

De nombreux groupes « lillois » sont en fait originaires de villes périphériques : l'excellent NUMéROBé vient de Calais, le tout aussi intéressant Gordon vient carrément de Villeneuve-sur-Verberie, Blind Digital Citizen (plus parisien que nordiste, d'ailleurs) vient de Maubeuge et Bison Bisou, selon sa page Facebook, vient carrément de France. Si on le présente aujourd'hui comme un trio issu de la capitale nordiste, Unno n'en reste pas moins originaire de Dunkerque. C'est sans doute moins vendeur, mais ça n'enlève rien à leur musique, qui hésite entre pop, electro et hip-hop. Ça sonne un peu branchouille - le fait qu'ils soient signés sur le label Nowadays (Fakear, La Fine Équipe) renforce un peu cette sensation -, mais ça offre indéniablement de nouvelles perspectives à la scène locale.