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Le modèle satanique de développement psychosexuel

L’idée initiale de cette nouvelle était fondée sur les cinq phases du model freudien de developpement sexuel, d’où le titre. Je voulais écrire l’histoire d’un programme éducatif déstiné à créer des pervers sexuels. Au fil de l’écriture, je me suis...

  Illustrations: Jim Krewson  

TRADUIT DE L’AMÉRICAIN PAR HÉLÈNE HIESSLER, ILLUSTRATIONS: JIM KREWSON



L’idée initiale de cette nouvelle était fondée sur les cinq phases du model freudien de developpement sexuel, d’où le titre. Je voulais écrire l’histoire d’un programme éducatif déstiné à créer des pervers sexuels. Au fil de l’écriture, je me suis éloigné de mon projet de départ mais j’en ai conservé le premier titre quand même.


Miss Witte n’a pas d’enfants. Elle ne pourrait pas en avoir si elle en voulait, et elle en veut. Ses parties de l’étage inférieur sont tout abîmées. Une excroissance déformante a créé un trou là où il n’en faut pas. Du sang s’écoule par ce trou, provoquant des infections. Au fil des ans, les infections ont tout rendu trop petit et trop déformé pour permettre le développement d’un fœtus sain. Et maintenant, elle a atteint un âge où—même si elle était opérationnelle—cela n’aurait pas d’importance. Pas de bébé pour Miss Witte, pas dans cette vie-là. Pas de petits-enfants non plus. Pas d’amour et pas d’héritage.

Dr. Patricia Witte a obtenu son Master en psychologie à l’Université de Dayton en 1981, et son doctorat en psychologie clinique, avec spécialité en psychologie infantile, à l’Université de Sud Mississippi en 1985. Depuis 1987, elle exerce en tant que psychologue clinicienne pour enfants et elle enseigne et donne des conférences à l’université depuis 1991. En 2001, elle a écrit Le Modèle satanique de développement psychosexuel: dynamique du comportement sexuel déviant chez l’adolescent, un manuel de psychologie clinique. Dans les années qui ont suivi sa parution, le texte a gagné en popularité au sein de la communauté académique et il est devenu une lecture imposée de nombreux programmes d’études de niveau universitaire.

Tout récemment, Witte a reçu un appel de la secrétaire du bureau du lieutenant général des armées navales William W. Williamston. Williamston avait lu son livre, a expliqué la secrétaire, et requérait son assistance immédiate sur une affaire de sécurité nationale. Witte a commencé par refuser mais a fini par se laisser convaincre, harcelée par une série d’appels de Williamston et de son personnel, insistant qu’il serait dans son intérêt de leur accorder son aide dans cette affaire. Aucun détail n’a été donné. Elle s’est libérée de ses rendez-vous et s’est mise en route pour l’aéroport.

À l’aéroport, Witte fut accueillie par des membres du personnel de Williamston. Le personnel portait la tenue militaire mais tout autre qualité d’ordre militaire était absente de leur apparence. Ils étaient petits et chétifs. La plupart d’entre eux avaient besoin d’une coupe. Witte et le personnel embarquèrent dans un avion militaire privé et décollèrent en direction du soleil couchant. Witte s’endormit.

À son réveil, ils avaient atterri. Un badge avec photo était épinglé sur son revers. La photo avait été prise pendant son sommeil, dans l’avion. Le texte sur le badge suggérait une évacuation pour raison de haute sécurité militaire. Elle sortit de l’avion dans un hangar d’où elle ne voyait pas le ciel. Elle ne savait pas quelle heure il était ni où elle se trouvait, et ne posa pas la question.

Witte fut directement conduite au bureau de Williamston, qui l’accueillit avec un sourire et une poignée de main qui lui broya les doigts. Il ressemblait à l’image qu’elle s’en était faite, grand et fort avec une coupe militaire. Il avait la peau blanche mais sa tension artérielle lui donnait l’air plus rouge que blanc. Des veines saillaient sur son front. Il paraissait sur le point d’exploser.

«Asseyez-vous, je vous prie», l’invita-t-il.

Williamston lui expliqua la situation. Ils avaient mis au point une nouvelle arme, une machine intelligente, et ils avaient perdu le contrôle de la situation. Witte ne comprenait pas.

«Je vais vous montrez, lui dit Williamston, suivez-moi.»

Williamston fit sortir Witte de son bureau par une porte différente de celle par laquelle elle était entrée. Ils marchèrent le long d’un couloir jalonné de portes lourdes et sans fenêtre. En passant devant chacune, Witte entendait tantôt des conversations étouffées, tantôt le ronflement de machines. Elle était submergée par l’odeur de nettoyants chimiques industriels. Au bout du couloir, ils s’arrêtèrent devant une porte plus large et plus lourde que toutes les autres. Williamston pressa quelques touches sur un pavé numérique fixé au mur et une ouverture se fit au milieu tandis que les deux moitiés de la porte disparaissaient dans le sol. Devant eux se trouvait un groupe nerveux de scientifiques en blouses blanches et de militaires en uniforme, un automatique à la ceinture. Ils étaient affolés et se hurlaient dessus tout en poussant des boutons et tirant des manettes sur un tableau de commandes qui occupait toute la largeur d’un mur percé d’une grande fenêtre. La fenêtre donnait sur une pièce attenante. Witte s’approcha du tableau et jeta un œil derrière la vitre. Elle vit des jouets d’enfants éparpillés dans la pièce. C’était une nursery. Puis elle remarqua un scientifique qui gisait, mort, sur le sol, sa cervelle et ses entrailles formant une mare plus grande que son propre corps. Sa blouse blanche était rouge de sang.

Witte retint un cri et porta la main à sa bouche. Elle se tourna vers Williamston. Il lui sourit calmement et lui fit signe de regarder vers la nursery. Sa main resta collée à sa bouche et son regard fixé sur Williamston. Elle était sous le choc. Williamston lui fit à nouveau signe de reporter son attention sur la nursery.

«Ça va aller, dit-il, regardez.»

Witte se tourna à nouveau vers la nursery. Elle vit l’amoncellement de jouets. Elle vit le corps mutilé. Elle vit une créature endormie dans un coin—un adorable caneton. Le caneton se leva et s’étira. Sa taille, sa carrure et la manière dont il se déplaçait rappelaient à Witte celles d’un bébé humain. La créature avait des épaules humaines mais était recouverte d’un duvet de plumes jaunes. Elle avait un visage expressif, comme celui d’un humain, mais un bec de canard. Elle était irrésistible, adorable à l’extrême.

Witte en tomba amoureuse. L’instinct prit le dessus. Elle voulut approcher le caneton.

«Allez-y, allez lui dire bonjour», l’encouragea Williamston.

Il ouvrit la porte de la nursery. Les autres arboraient un air stupéfait. Ils reculèrent mais aucun ne formula la moindre objection. Witte entra. Le caneton approcha et déploya ses ailes. Witte le souleva et le prit dans ses bras.

«Il s’appelle William Junior», expliqua Williamston, «c’est moi qui l’ai baptisé.» Witte serra le caneton dans ses bras.

«Faites connaissance, tous les deux. Je serai de retour dans quelques heures.» Williamston quitta la nursery, refermant hermétiquement la porte derrière lui. Les lumières de la salle des commandes s’éteignirent.

Witte baissa les yeux et se rendit compte qu’elle se tenait en plein milieu d’une mare de sang. Elle s’en écarta, portant toujours William Jr., et s’aperçut soudain que la nursery était bien plus qu’une seule pièce. Au coin s’étendait devant elle un vaste complexe de jouets et de coussins. C’était trop pour un seul petit caneton, pensa-t-elle. Elle découvrit une petite salle de bain sur un côté.

«Allons te nettoyer», lui dit-elle.

Witte emmena William Jr. dans la salle de bain et le posa sur le comptoir.

«Tu as du sang partout sur tes mignons petits pieds.»

Elle fit couler de l’eau chaude sur un gant de toilette et s’en servit pour essuyer le sang sur ses orteils palmés.

«Est-ce que tu as tué cet homme?» demanda Witte.

William Jr. leva les yeux vers elle, adorable et sans défense.

«Ju t’aime», glapit-il d’une voix si aiguë et innocente qu’elle lui fendit le cœur.

Elle l’enveloppa de ses bras.

«Je t’aime aussi, mon trésor. J’ai même honte de t’avoir posé cette question.» Elle retînt ses larmes.

Williamston revint le jour suivant avec un plateau de la cafétéria. Il parcourut la nursery à la recherche de Witte et de William Jr. et finit par les trouver dans une forteresse d’oreillers et de coussins. Il posa prudemment le plateau de côté et retira un coussin du toit de la forteresse pour mieux les voir. Witte tenait William Jr. tout contre sa poitrine. Son corsage était ouvert et William Jr. tétait son sein.

Pour les réveiller, Williamston marcha sur un jouet en caoutchouc qui couinait quand on l’écrasait. Witte ouvrit les yeux. Boutonnant son corsage, elle se hissa prudemment hors de la forteresse.

«Je vous ai apporté un repas», dit Williamston.

Witte remarqua qu’il ne précisait pas quel repas, ce qui lui aurait pu lui indiquer le moment de la journée. Elle souleva le couvercle de l’assiette: du steak et des œufs. Cela avait l’air délicieux. Elle mourait de faim mais son esprit se porta vers William Jr.

«Je ne pense pas que cette nourriture convienne à un enfant de son âge. Auriez-vous de la purée de légumes?»

Williamston éclata de rire:

«William Jr. est une machine. Il n’a pas besoin de manger—jamais.»

«Une machine intelligente», se souvint Witte.

«Vous avez tort, ajouta-t-elle, il est vivant. Il a besoin de manger.»

«C’est juste, il est vivant. Mais c’est aussi une machine et il n’a pas besoin de manger.»

Williamston démolit la forteresse. Il secoua William Jr. pour le réveiller.

«Pourquoi suis-je ici?» demanda Witte.

Williamston ne répondit pas à sa question. Il conduit un William Jr. ensommeillé jusqu’à la porte de la nursery.

«Mangez. William Jr. doit aller à l’école. Il sera de retour dans quelques heures.» Ils disparurent au coin de la pièce.

Witte dévora le steak et les œufs. Elle n’avait rien avalé depuis son départ de chez elle et elle n’avait aucun moyen de savoir combien de temps cela faisait. Elle n’avait plus vu le ciel depuis juste avant l’atterrissage. Il n’y avait aucune fenêtre dans la nursery et elle n’avait pas la moindre idée du temps pendant lequel elle avait dormi. Puis elle se souvint du corps.

Elle marcha jusqu’à l’entrée de la nursery. Le corps avait disparu. On avait fait disparaître toutes les traces de sang, remplacées par les relents entêtants de nettoyants chimiques industriels. Elle retourna à la forteresse de coussins et s’assit sur ce qu’il en restait.

«Tellement de jouets», murmura-t-elle silencieusement.

William Jr. parti, la réalité de son environnement envahit ses sens. Ces jouets n’étaient pas des jouets d’enfant ordinaires. Ils étaient monstrueux. Elle se demanda comment elle avait pu ne pas s’en rendre compte.

À ses pieds se trouvait l’emballage déchiqueté d’un jouet, étiquetée «Lesbienne brûlée à mort». Elle lut, sur le côté de la boîte: «3 à 7 ans.» Ça ne peut pas être un véritable jouet, pensa Witte, bien que l’emballage eût l’air tout à fait réel. Laissant tomber la boîte, elle se mit à la recherche du jouet qu’elle avait contenu. Elle le trouva dans les restes de la forteresse où elle avait dormi avec William Jr. La peau de la poupée avait été moulée sous la forme de plaies et de graves brûlures. Cela la dégoûtait. Elle tira sur un cordon qui sortait du dos de la poupée. Quand il se rétracta, la poupée lâcha:

«Si tu étais vraiment mon ami, tu m’aurais tuée à l’heure qu’il est.»

Witte était choquée. Elle laissa tomber la poupée.

Des jouets étaient éparpillés partout. Sa tête commença à tourner. Elle fouilla la nursery à la recherche d’un jouet d’enfant qui ne déclinât pas le thème d’une violence sanglante et écœurante et n’en trouva aucun. Jeux de société, vidéos, livres, dînette, figurines, poupées, maisons de poupée, animaux en plastique, voitures télécommandées, pistolets à eau, et ainsi de suite—tout avait quelque chose d’étrange, d’horrible, d’écœurant. Les larmes lui vinrent aux yeux et elle se sentit sur le point de vomir.

  Illustrations: Jim Krewson  

Accablée, elle s’assit, puis pencha la tête et s’endormit. Le sommeil de Witte fut profond et sans rêve. Elle s’éveilla au son de la porte de la nursery qui s’ouvrait et se refermait en claquant. William Jr. accourut. Suivi de Williamston.

«Maman, maman», fit William Jr.

«Hé, petit garçon. Tu t’es bien amusé à l’école?»

Witte le souleva et l’assit sur ses genoux.

«Tu m’as manqué. Ju t’aime», dit William Jr.

Witte eut un rire de joie.

«Je t’aime, moi aussi, je t’aime tellement, tellement!»

Elle serra William Jr. tout contre elle.

«Vous vous adaptez bien», remarqua Williamston, c’est bien.»

Il s’assit en face de Witte.

Witte se pencha vers William Jr.

«Je veux parler un moment avec le lieutenant général. Est-ce que tu peux aller te laver les mains dans la salle de bain?»

William Jr. sauta de ses genoux et se dandina jusqu’à la salle de bain.

«Je voudrais vous poser des questions au sujet de William Jr.», commença Witte.

«Lesquelles?»

«Vous avez dit qu’il était une machine. Il n’est pas une machine. Ou vous mentez, ou vous vous trompez.»

Witte marqua une pause, attendant une réponse de Williamston. Il resta muet. Elle poursuivit.

«Qu’est-ce qu’il est ? D’où vient-il?»

Williamston sourit.

«Il est une arme, expliqua-t-il, il y a un temple. Dans ce temple, il y a des créatures. Certaines sont bonnes et certaines sont mauvaises. Elles sont toutes très différentes les unes des autres.»

«Est-ce que William Jr. est l’une d’elles?» demanda Witte.

«Il était. Nous avons utilisé tout ce qui restait de cette créature pour créer William Jr., ses plumes et sa peau.»

Witte comprenait. Il voulait qu’elle s’imagine William Jr. assassiné ou souffrant. Elle pensa qu’il était fou, et mauvais. Elle pensa qu’il était responsable des jouets dans la nursery.

«Vous mentez, reprit Witte. Vous êtes malade.»

Williamston ignora son accusation.

«Nous avons un nouvel ennemi terrible, c’est pourquoi nous avons besoin d’une nouvelle arme terrible. Nous avons demandé de l’aide à l’une de ces créatures, et nous l’avons obtenue.»

«Quelle créature?»

«Un serpent géant.» Williamston étudia la réaction de Witte.

«Géant comment?» Witte se moquait de lui mais Williamston de cilla pas.

«Aussi long que cette pièce et aussi large que vous êtes grande.»

«Allez vous faire foutre», lança Witte, mais sa voix était faible et craintive.

«Je ne vous mens pas», insista Williamston.

«Et d’où viennent ces jouets?»

«Le serpent les a apportés. Il en apporte de nouveaux chaque semaine. Ce sont des cadeaux pour William Jr.»

Witte resta silencieuse. La terreur se répandait en elle. Elle était maintenant certaine que Williamston était dangereux et qu’elle était sa prisonnière.

«Vous vous y connaissez un peu en robots?» lui demanda-t-il.

Witte ne répondit pas. Il poursuivit:

«En aucun cas nous n’aurions pu créer par nous-mêmes une chose aussi sophistiquée que William Jr. Même pas en rêve. Le serpent nous a dit où trouver la créature que nous avons utilisée pour fabriquer William Jr. Il nous a dit comment la tuer. Il nous a dit quelles parties garder et comment détruire celles dont nous n’avions pas besoin. Il nous a donné des schémas nous montrant comment construire la machine à l’intérieur, et qui comportaient de nouvelles données en science des matériaux, en génie chimique, en informatique quantique. La plupart du temps nous ne faisions que suivre des instructions que nous ne comprenions pas et pour finir, William Jr. est né.»

Witte ne dit rien. Elle refusait même de regarder Williamston.

«Le serpent m’a donné votre livre, ajouta-t-il. C’était l’idée du serpent de vous faire venir ici.»

Witte se sentit offensée. Elle répondit avec colère:

«Je suis sûre que vous ne possédez même pas d’exemplaire de mon livre.»

Elle attrapa le jouet le plus proche—«Lesbienne brûlée à mort»—et le lança sur Williamston. Le jouet passa loin de sa cible et tomba sur le sol.

«Tout ici est écœurant. Vous êtes écœurant.»

Williamston décrocha un communicateur de sa ceinture et le tînt près de sa bouche.

«Thomas, je veux que tu ailles dans mon bureau. Sur la bibliothèque derrière mon bureau, troisième étagère en partant du bas, il y a un livre écrit par un certain Dr. Patricia Witte. Je veux que tu me l’apportes à la nursery, immédiatement.»

«Je suis en route, monsieur», répondit Thomas. Williamston remit le communicateur à sa ceinture. Il était sur le point de parler lorsque William Jr. revint de la salle de bain et grimpa sur les genoux de Witte. Williamston planta son regard sur Witte tandis qu’elle entourait William Jr. de ses bras. Au bout d’un moment, ils entendirent quelqu’un entrer dans la nursery. Thomas s’approcha, un exemplaire du livre de Witte à la main.

Thomas était grand et bien en chair. Sa coupe de cheveux de travers recouvrait ses oreilles. À l’exception de son uniforme, il avait davantage l’air de faire partie d’un programme de réinsertion de prisonniers que d’un contingent militaire. Williamston lui prit le livre. «Merci Thomas», fit-il. «Maintenant va ramasser cette poupée.» Williamston indiqua par terre la «Lesbienne brûlée à mort».Thomas marcha vers la poupée.

«Celle-ci?» demanda-t-il.

«Oui, celle-ci, Thomas. Ramasse-là.»

Witte observa Thomas s’agenouiller et poser sa main sur la poupée. Quand il se releva, il n’avait plus de tête. Witte baissa les yeux vers ses genoux. William Jr. avait disparu. À la place, il y avait la tête de Thomas. Son expression était la même que celle qu’elle arborait alors qu’elle était encore fixée sur son corps. Le corps sans tête s’effondra, William Jr. accroché à son dos.

William Jr. arracha un bras du torse et le lança à travers la nursery. Un flot de sang dessina une spirale le long de sa trajectoire. Il martela le torse jusqu’à ce que la poitrine se creuse puis s’arrêta et, aussi calme que si rien ne s’était passé, il retourna vers Witte.

Witte donna un coup de hanche pour éjecter la tête de ses genoux et William Jr. prit sa place. Elle l’enveloppa de ses bras et enfouit sa tête dans ses plumes.

«William Jr. est une arme, répéta Williamston. Il obéit à l’instinct. Il peut devenir proche de n’importe qui, gagner sa confiance, et le trahir sans hésitation.»

«William Jr. pourrait me faire du mal?» demanda Witte.

«Jamais, protesta William Jr. Ju t’aime, maman.»

Williamston prit un air agacé.

«William Jr. pourrait vous arracher les seins et vous transpercer le cœur avec, si je le lui commandais», dit-il avec une assurance sadique.

«William Jr. ne me ferait jamais de mal», s’obstina Witte et elle enfouit sa tête dans ses plumes.

«Espèce d’hypocrite», rétorqua Williamston, dégoûté.

Il se leva, serrant toujours son livre.

«Voyons ce que le docteur Patricia Witte a à nous dire sur le sujet.»

Il l’ouvrit à une page cornée et lut:

«Si l’inconscient collectif est une bibliothèque d’ombres de souvenirs dormants, héritée de notre passé ancestral, nous pouvons nous demander: comment est-elle organisée? Dans le mythe de l’humanité, trouvera-t-on le Livre de la Tombe du Serpent rangé à côté du Livre de la Matrice de la Lionne? Quels points communs trouvera-t-on entre l’amour ancestral de la mère et la soif de sang ancestrale du prédateur qui nous poursuit? Ces forces opposées peuvent-elles émaner d’une fondation commune? Et si oui, quelle forme possède la créature qui unit les deux?»

Williamston referma le livre et le laissa tomber aux pieds de Witte. Elle ne leva pas les yeux.

«Eh bien, attendit Williamston, dites quelque chose.»

«Je ne me souviens pas avoir écrit cela», protesta Witte.

Sa réponse fit enrager Williamston. Il jeta William Jr. à terre et attrapa Witte par les épaules.

«Tu es morte, espèce de pute! Lâche! On va laisser le serpent décider de ta mort!»

«Ne me tuez pas!» hurla Witte.

«Je ne vais pas te tuer, siffla Williamston. Le serpent va s’en charger.»

Il la poussa par terre, défit son pantalon et le lui arracha en le tirant par les jambes.

«William Jr., aide-moi», sanglota-t-elle, mais William Jr. restait immobile, assis sur le divan.

«William Jr. est mon homonyme. Il m’honore, tous les enfants m’honorent.»

Il déchira son corsage et le lui plaqua sur la tête.

«J’ai eu des centaines d’enfants, tous des fils, et tous par la force.»

«William Jr., s’il te plaît, aide-moi», supplia Witte.

«William Jr. ne va pas t’aider», reprit Williamston.

Il l’assomma d’un coup de botte à la base du crâne.

Witte était nue sur le sol quand elle reprit connaissance. Près d’elle gisait Williamston. Son corps n’avait plus de tête. William Jr. était toujours assis sur le divan. Witte se releva péniblement.

«C’est toi qui a fait ça à M. Williamston?» demanda-t-elle.

«Il faut qu’on parte, maman», fit William Jr.

Il descendit de son siège.

«William Jr., où est la tête de M. Williamston?»

«Il faut qu’on parte», répéta William Jr.

Il s’éloignait de plus en plus. Entièrement nue, Witte courut après lui.

«Où allons-nous?» demanda-t-elle.

William Jr. ne répondit pas. Il détala vers le coin le plus éloigné de la nursery. Witte le suivit.

Arrivés au coin, à la grande surprise de Witte, les murs ne se rejoignaient pas. Au lieu de cela, il y avait un espace formant un couloir qui conduisait à une partie encore plus vaste de la nursery. Le plafond était plus haut, les murs plus éloignés et malgré tout, un fatras de jouets recouvrait toute la surface. Witte s’émerveilla de cette nursery qui n’en finissait pas, et cela continuait. Elle suivit William jusqu’au coin le plus éloigné et, à nouveau, les murs ne se rejoignaient pas. Ébahie, Witte suivit William Jr. dans une pièce plus grande encore que la précédente. Elle restait près de lui alors qu’ils se frayaient un chemin à travers les montagnes de jouets jonchant le sol. Une fois atteint le coin le plus éloigné, Witte fut stupéfaite de voir qu’une fois encore, les murs ne se touchaient pas. Ils passèrent sous une arche massive et se retrouvèrent dans un espace si immense que Witte n’en discernait pas les murs. Des jouets gigantesques jonchaient l’horizon. Elle avait besoin d’une pause mais William Jr. ne ralentissait pas.

«Je t’ai suivi dans un rêve», dit Witte.

William Jr. fit comme si elle n’était pas là. Il continua à avancer.

Finalement, une brèche apparut dans le ciel à l’horizon. Une autre partie de la nursery, pensa-t-elle. Ils finirent par pénétrer, à travers une brèche, dans un nouvel espace. Le plafond était un ciel de nuit éclairé par les étoiles, les murs, un vaste horizon enfumé par des feux lointains. Elle percevait son immensité. Elle marchait sur du sable, qui glissait entre ses orteils. Elle était entourée de merveilles se dessinant sur l’ombre des feux lointains. Des monuments de l’Antiquité, pensa Witte. Des structures qui dépassaient son imagination s’élevaient à l’horizon.

«Où allons-nous? Dis-moi, William Jr., s’il te plaît», cria Witte.


William Jr. l’ignora. Elle ne distinguait de lui que son dos qui s’éloignait d’elle. Elle se demanda pourquoi il ne répondait pas. «Ai-je parlé à haute voix ou ai-je seulement pensé?» demanda-t-elle. «Suis-je en train de parler ou de penser?» Elle doutait. «Depuis combien de temps est-ce que je marche, William Jr.?»

Le temps se déformait dans son esprit.

«Des années ou des minutes?»

«Suis-moi, maman», dit William Jr.

«Tu as vraiment dit ça, William Jr.? Est-ce que tu parles ou est-ce que tu penses?»

Elle ne parvenait plus à se souvenir de sa question.

«De quoi est-ce qu’on parlait, déjà?

Witte pensa qu’elle était un fantôme en train de rêver. Elle ne sentait plus le sable entre ses orteils. Elle se déplaçait sans effort. Puis elle se réveilla.

«Lève-toi maman, lève-toi», la pressa William Jr.

Il était debout au dessus d’elle, endormie dans le sable.

«Où sommes-nous, William Jr.?»

Elle se leva et découvrit qu’elle se trouvait au pied d’un temple.

«Suis-moi, maman», répéta William Jr.

Il grimpa les marches. Witte décida de ne plus poser de questions. Elle suivit William Jr.

Le temple horrifia et ravit Witte tout à la fois. La façade était gravée dans un mélange de marbre blanc et de bois sombre, et ornée des visages de milliers de créatures, dont elle reconnaissait certaines—un ours, un cheval, un singe—, et pas d’autres.

Ils passèrent les portes du temple et pénétrèrent dans un couloir faiblement éclairé. Sur les murs s’alignaient plusieurs rangées de masques—un masque d’ours, un masque de cheval, un masque de singe et d’autres qu’elle ne reconnaissait pas. Les rangées de masques disparaissaient au loin dans l’obscurité.

William Jr. conduisit Witte le long du couloir et s’arrêta à mi-chemin.

«Mets ce masque, maman», l’invita William Jr.

C’était un masque de caneton. Witte obéit et décrocha le masque. Il lui allait parfaitement. Cela la rendait très consciente de sa nudité. Elle se sentit grosse et laide.

Ils continuèrent jusqu’au bout du couloir. Devant eux, se trouvait un autel entouré de coupes, certaines remplies de sang et d’autres remplies d’os. Une fourrure blanche en pure peau de bête était drapée sur l’autel. Tout semblait parfaitement naturel.

Deux masques étaient suspendus devant l’autel, l’un de lion, l’autre de serpent. Witte s’approcha. Elle décrocha le masque de lion et une voix lui parla.

«Remplis la tombe», ordonna le Lion.

Tandis que Witte inspectait le masque pour trouver d’où venait la voix, William Jr. escalada la barrière qui entourait l’autel et se glissa dans un trou dans le sol.

«William Jr., sors de là», ordonna Witte.

«Remplis la tombe, maman», reprit William Jr., et sa tête disparut au fond du trou.

«Sors de là!» cria Witte.

Elle enjamba la barrière et se pencha au dessus du trou. Les parois et le sol étaient en terre nue.

«Remplis la tombe», répéta le Lion.

«Remplis la tombe, maman. S’il te plaît, remplis la tombe», insista William Jr.

«Non! De quoi est-ce que tu parles? Sors de là, William Jr., je t’aime.»

«Ju t’aime aussi, maman, ju t’aime tellement ! S’il te plaît, remplis la tombe.»

«Fais ce qui est naturel, dit le Lion. Remplis la tombe.»

«Non! J’aime William junior.» Et elle lança le masque de lion.

«Ne résiste pas», reprit le Lion.

Elle pouvait encore entendre sa voix dans sa tête.

«C’est naturel, c’est ta peur qui est déplacée. Remplis la tombe.»

Sanglotant, Witte tendit le bras derrière elle. Sa main rencontra la poignée d’une pelle et près de la pelle se trouvait un amas de terre fraîchement meuble. Witte en prit une pelletée.

«Remplis la tombe, maman. Ju t’aime, tu ne dois pas être triste.»

La pelle à la main, Witte restait debout à pleurer.

«Tu ne dois pas être triste, répéta le Lion. Remplis la tombe et tout sera à sa place.»

Witte vida la pelle dans le trou. Une seule pelletée suffit à le remplir. Elle laissa échapper la pelle et s’effondra en pleurant sur la tombe. Puis s’endormit.

Witte se réveilla chez elle, nue sur son lit. C’était l’aurore. Le soleil levant éclairait juste assez la pièce pour qu’elle y trouve son chemin. Elle attrapa sur son étagère Le Modèle satanique de développement psychosexuel: dynamique du comportement sexuel déviant chez l’adolescent. Elle l’ouvrit à une page cornée et lut:

«Nous avons disséqué la psyché de notre l’enfant, notre sujet, et là où l’on s’y attendait le moins, nous avons trouvé la soif de sang du prédateur ancestral. Avons-nous raison de nous en étonner? Pouvons-nous comparer ce défaut à un trou dans la psyché de l’enfant, impliquant un trou dans la paroi de la matrice dans laquelle s’est formé le fœtus? Et si la matrice de la femme et le lion solaire ne sont qu’un, trouverons-nous un trou dans la façade du lion solaire, source de toute vie? Ce trou pourrait-il être l’origine oubliée du feu sacrificiel? Et de remplir ce trou pourrait-il être l’acte de sacrifice métaphorique nécessaire pour réparer littéralement la matrice et ainsi, l’esprit de l’adolescent abîmé?

Elle referma le livre et se réjouit à l’idée de cette nouvelle vie qui grandissait en elle. Sa fille ne souffrirait pas de ses propres péchés.