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Souvenirs d’une nuit en cellule de dégrisement

Plusieurs Français témoignent de leur passage dans ces espaces moites – souvent pour des raisons stupides.

Photo via Flickr

Dans la vie, il y a des moments qui nous font nous sentir bien : la première fiche de paie, décrocher le permis ou une série de 10 victoires sur FIFA. Et puis, il y a des moments moins glorieux – pour certains, ils riment avec murge, prune et cellule de dégrisement.

D'après l'article L. 3341-1 du Code de la santé publique, une personne en état « d'ivresse publique et manifeste » doit être conduite dans le local de police le plus proche – comprendre : une cellule de dégrisement – jusqu'à ce qu'elle ait « recouvré la raison », après, si nécessaire, un passage aux urgences. Quelques semaines après l'incident, la personne reçoit une contravention de 2ème classe, qui peut atteindre les 150 € et rembourse les « frais de logement » en cellule et de traitement à l'hôpital. Selon une étude menée par l'Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies entre 2001 et 2012, entre 60 000 et 90 000 personnes sont interpellées et placées en cellule de dégrisement chaque année.

On a tous des potes qui aiment un peu trop boire et qui, d'une manière ou d'une autre, n'ont pu échapper à leur destin et se sont retrouvés confinés dans une cellule placée sous le signe du gris. Le monde qu'ils dépeignent – traces de merde et tags « nique la police » sur les murs, coups de matraque et types qui hurlent des insanités sans discontinuer – fait partie d'un univers enchanté, unique et merveilleux qui m'est jusqu'ici inconnu. J'ai donc demandé à quatre personnes qui sont passées par cette triste épreuve de me raconter comment leur nuit en cellule s'est passée et comment ils ont atterri là.

Romain, 22 ans
J'étais en deuxième année à l'université de Caen, un peu paumé, sans réelle perspective d'avenir. Comme tout étudiant, je me complaisais dans une sorte de vie dionysiaque. Le premier jeudi soir – soirée étudiante –, je suis sorti rejoindre des potes pour qu'on s'enquille des bières dans les bars, histoire de passer du bon temps et de célébrer une nouvelle année dans des amphithéâtres à moitié vides.

Au bout d'un certain temps, je suis tombé sur un groupe de potes que je n'avais pas vu depuis longtemps. J'ai décidé de rester avec eux, en taxant dans leurs bouteilles de vin. Plus tard on a décidé de s'asseoir en centre-ville, sur une sorte de pot de fleurs géant à l'intérieur duquel poussaient des géraniums. Je ne sais plus trop pourquoi, mais je me suis allongé sur les fleurs. C'est à ce moment-là qu'est subrepticement arrivée une patrouille de police. La vitre avant du véhicule qui était de notre côté est descendue. Le flic assis sur le siège passager nous a lancé : « Hé ! Bande de petits cons, c'est vous qui allez rembourser les fleurs ? » tandis que la voiture continuait d'avancer au pas.

À ce moment, imbibé par l'alcool, outragé par l'insulte et possédé par le personnage de Tim Roth dans Made in Britain (film que j'avais maté la veille), je lui ai répondu presque automatiquement – et, malheureusement sans trop d'esprit, ni de répartie – d'aller se faire foutre. Très grosse erreur. À la vue des diodes rouges à l'arrière du véhicule qui pilait, j'ai réalisé que j'étais sans doute responsable d'avoir déclenché le moment le plus ridicule et honteux de toute mon existence : une course-poursuite de 200 mètres à l'issue de laquelle m'attendaient quelques coups de matraque, une clef de bras et une paire de menottes.

La cellule était pittoresque. On aurait dit un bain turc, mais où les gens viendraient pour avoir froid.

Je suis monté dans la voiture avec la rage. Pendant le trajet, je me suis moqué de leur manière de conduire. J'essayais de faire mon malin, mais eux ne répondaient pas. Parfois, mes commentaires sarcastiques se heurtaient à leurs sourires. Puis, je me suis mis à pleurer en expliquant que je n'étais pas un criminel.

Après un bref passage à la clinique, qui a confirmé le diagnostic des policiers – j'étais vraiment bourré – on m'a jeté dans une cellule de dégrisement. J'avais 18 ans, et les policiers m'ont demandé s'ils devaient prévenir mes parents. Je leur ai répondu « non, merci. »

La cellule était pittoresque. On aurait dit un bain turc, mais où les gens viendraient pour avoir froid. Je ne portais rien d'autre qu'un polo, alors j'avais très froid dans ma cellule. Il y avait pas mal de tags et de gravures sur les murs, dont un « Nique la police ». On m'a donné une brique de jus de raisin et deux biscuits LU pour m'aider à décuver. J'ai passé la nuit à retenir quelques relents d'alcool et à ressasser mon tout récent passé de criminel, en priant pour que cela ne m'offre pas de casier judiciaire.

Au petit matin, quand la porte de ma cellule s'est ouverte, on m'a annoncé que j'étais libre. Ça a été comme une libération. Cela dit, j'ai quand même perdu une bonne partie de ma dignité et l'occasion de passer une nuit dans un lit douillet. J'en suis cependant ressorti avec une histoire à raconter aux copains, et une belle petite amende en lettre recommandée. En plus, j'ai eu un prix (- 40 %) puisque c'était mon premier délit. À 46 € l'amende, ça fait sûrement du commissariat de police l'hôtel le moins cher de France.

Photo via WikiCommons

Éloïse, 21 ans
J'avais 19 ans à l'époque où c'est arrivé. J'étais en deuxième année d'école d'infirmière, en stage dans une maison de retraite dans les Hauts-de-Seine. L'hiver venait juste de commencer et c'était l'anniversaire d'une copine, qu'elle fêtait dans le 16e. On avait bien célébré tout ça et à la fin de la soirée, mes amis m'ont mise dans un taxi direction chez moi, à Boulogne. À la sortie, quelqu'un m'a arraché mon sac, où se trouvaient mes clefs, mon porte-monnaie et mon portable.

Je me suis rendu au commissariat pour porter plainte. Apparemment, les flics ne pouvaient pas faire grand-chose pour moi, à part appeler un serrurier – ce qui m'aurait coûté 800 € sur le moment, somme que je n'avais absolument pas les moyens de payer. Dans un élan de désespoir, je leur ai demandé s'ils ne pouvaient pas me garder pour la nuit. Ils ont refusé.

Après ça, j'ai arrêté tous les gens que je croisais dans la rue en leur demandant si je pouvais passer des coups de fil – imaginez, à 3 heures du matin, une hystérique bourrée qui vous interpelle pour passer un coup de téléphone. J'ai fini par perdre espoir et me suis mise à pleurer dans un coin. Une dame m'a aperçue et a appelé les pompiers ; c'est vrai que je faisais pitié à voir. Ils sont arrivés, flanqués des flics que j'avais vus plus tôt. Ils m'ont dit que je commençais à les emmerder et qu'ils allaient devoir m'emmener.

Je n'avais plus envie, alors j'ai commencé à manifester ce qu'il convient d'appeler un « refus d'obtempérer ». Quand ils m'ont passé les menottes et jetée dans la voiture, je leur ai dit ce que je pensais d'eux – à savoir que c'étaient de vrais « trous du cul ».

Tout ce que je voulais, c'était rentrer chez moi et personne n'a rien pu y faire. J'ai perdu le contrôle et dès que je suis devenue une nuisance pour eux, les flics m'ont traité en tant que telle.

Après un petit tour à l'hôpital, ils m'ont emmenée au commissariat ; retour à la case départ, sauf que cette fois-ci, je n'étais plus une victime mais une criminelle. En tant que telle, je me suis fait fouiller ; on a confisqué mon soutien-gorge et mon haut (qui était pourvu d'un lacet) avant de m'envoyer en cellule.

J'ai passé la nuit torse nue, avec seulement un manteau. Heureusement pour moi, ce n'était pas en été, auquel cas j'aurais probablement fini à poil. La cellule était vraiment glauque – blanche carrelée avec un « lit » en béton –, ce qui ne m'a pas empêché de m'endormir immédiatement. Le matin, une femme qui criait dans une autre cellule m'a réveillée. Elle était limite plus hystérique que moi la veille. Je n'ai pas réussi à me rendormir et puisque j'avais entendu quelques voisins sortir, j'ai appelé un policier pour qu'il m'emmène boire. J'ai fait des pieds et des mains pour ne pas retourner en cellule : elle me rendait claustrophobe. J'y suis rentrée de force.

Au final, je n'ai rien eu à manger, je n'ai pu appeler personne et j'ai beaucoup pleuré. C'était vraiment une expérience horrible. Le lendemain, je me suis sentie souillée et je n'ai pas pu m'arrêter de pleurer. Je me sentais plus comme une victime qu'une délinquante. Tout ce que je voulais, c'était rentrer chez moi et personne n'a rien pu y faire. J'ai perdu le contrôle et dès que je suis devenue une nuisance pour eux, les flics m'ont traité en tant que telle.

Photo via Flickr

Momo, 24 ans
C'est arrivé l'année dernière, quand j'étais barman dans le 19 e arrondissement de Paris. Il y avait une grosse soirée organisée à mon taf et on avait pas mal de clients. Pendant mes pauses, je buvais des verres, comme tout barman qui se respecte. La soirée s'est terminée vers 3 heures du mat, mais je suis resté à boire deux-trois verres et à fumer un joint avant de rentrer chez moi.

Je suis reparti chez moi, dans le 20e, avec mon scooter. Sur la route, j'ai grillé un feu rouge – il n'y avait absolument personne dans la rue, et j'avais vraiment envie de rentrer chez moi pour me pieuter. Soudain, j'ai entendu une sirène de police – deux flics à moto. Je me suis garé sur le côté, en essayant de garder mon calme. J'avais dû boire cinq ou six verres en tout ; malgré ça, j'étais plutôt serein. Avec leur assurance de flic, ils m'ont demandé : « Vous savez pourquoi on vous arrête Monsieur ? »

Comme 99 % des gens dans ce genre de situation, je leur ai répondu très candidement que non. Ils m'ont expliqué ce que je savais déjà – c'est-à-dire que j'avais grillé un feu rouge –, demandé mes papiers et fait descendre de mon scoot. Tout était en règle. Presque tout : je sentais l'alcool. Je leur ai expliqué que je travaillais au bar et que j'avais bu un verre avec des collègues avant de partir. Dès qu'ils ont entendu ça, ils m'ont fait souffler. J'étais tout juste au-dessus de la limite – un truc du genre 0.6 g/l. Ils ont pris mon scooter pour l'emmener dans leur garage.

Ils m'ont emmené au commissariat à Gambetta, m'ont fait retirer mes chaussures, mes lacets, ma ceinture et m'ont placé dans la cellule, où je suis resté jusqu'à 10 heures du matin. Je n'ai pas réussi à dormir, alors je me suis occupé comme je pouvais. Avec d'autres mecs dans les cellules d'à côté, on tapait sur les murs, sur la porte. À un moment, je leur ai même fait un petit concert de beatbox. Je pense que les flics ont beaucoup apprécié. Pour me faire décuver, ils m'ont apporté une brique de jus d'orange premier prix et un vieux gâteau sec que je me suis abstenu de manger. Quand ils m'ont enfin laissé sortir, j'ai récupéré mon scoot et je suis rentré chez moi. Maintenant, je ne grille plus les feux rouges, et j'ai arrêté de boire du jus d'orange premier prix.

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Samuel, 26 ans
Cette fois-ci j'avais 21 ans. Ça devait être ma troisième ou quatrième fois en cellule (je suis un type plutôt chanceux). Ce soir-là, on rentrait d'un showcase de l'album de l'un d'eux. Mon pote et moi avions bu une dizaine de vodkas-champagne.À la fin du concert, on est parti vadrouiller à droite à gauche, jusqu'à se faire embrouiller par des lascars rue de Belleville. Mon pote leur a fait peur avec une barre de fer, ce qui a hyper bien marché. Tellement, qu'il s'est dit qu'il allait la garder sur l'épaule – ça nous éviterait bien des problèmes.

En traversant l'avenue Parmentier, Machin a laissé tomber la barre de fer sur le pare-brise d'une voiture qui a failli l'écraser. Bien entendu, le pare-brise a volé en éclats. Les gens ont cru que mon pote avait fait exprès et ont appelé la police tout en nous empêchant de partir – on a essayé de se barrer plusieurs fois, mais on s'est toujours fait rattraper.

Comme je n'avais rien à me reprocher, alors ça m'était égal de rester. Quand les témoins ont achevé de raconter leur version des faits, les flics ont embarqué mon pote. J'ai commencé à m'éclipser en leur lâchant « Salut les gars, à plus », ce à quoi ils m'ont répondu « Bah non, on vous embarque aussi. » J'avais du mal à y croire, alors j'ai essayé de discuter en leur disant que je n'avais rien fait de mal, mais ils ont sorti un argument irréfutable – « Peut-être, mais vous êtes bourré » – avant de m'embarquer dans leur Scenic blanc.

Une fois en cellule, je me suis calmé, en me disant que j'étais au chaud, en un morceau, pas blessé ni rien : ça aurait pu être vachement pire. La cellule était le classique du confort moderne de fin des années 1990, avec carrelage au sol et plafond, porte vitrée en Plexiglas bleu et un lit recouvert de skaï bleu. Il faisait très sombre, et c'était moite. Le crissement du matelas faisait un bruit horrible. En fait, ça ressemblait beaucoup au métro parisien, en très bleu et avec la même odeur de crasse.

Mon pote se trouvait dans la cellule d'à côté, et nous nous sommes mis à imiter notre voisin – un type visiblement remonté qui a crié « Chef de poste, mange tes morts » tout au long de la nuit. Du coup, je me réveillais parfois avec ses hurlements et les réponses du gardien. Je laissais le bruit me bercer, puis je me rendormais. J'avais réussi à cacher mon portable dans mon froc, alors j'ai aussi passé pas mal de temps à envoyer des SMS à cette fille que je draguais, en me faisant passer pour un bad boy. Au final, pas sûr que mes descriptions de l'odeur de merde désinfectée qui embaumait la pièce l'aient séduite.