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Sur le strip de Vegas

Les strip-teaseuses de Vegas et d'ailleurs se rebellent contre des lois qui les empêchent de porter plainte pour harcèlement sexuel.

Toutes les photos font partie de la série de Stephanie Moshammer sur les strip-teaseuses de Vegas ; certaines ont été publiées dans son nouveau livre, Vegas and She, paru aux éditions Fotohof.

Cet article est extrait du numéro « Enflammé » de VICE

Au printemps dernier, Brandi Campbell allait prendre l'ascenseur lorsque son manager l'a prise par la taille, avant de la serrer contre lui. Il voulait savoir pourquoi elle ne répondait pas à ses multiples invitations afin de « le retrouver dans un bar à sushi ». Ce n'était pas la première fois que son boss lui faisait vivre ça. Les huit mois précédents, il lui avait caressé les hanches et massé les épaules à de nombreuses reprises, et il avait tellement insisté pour avoir son numéro de téléphone qu'elle avait fini par le lui donner. Aujourd'hui, il ne cesse de l'appeler, bien qu'elle ne soit jamais intéressée.

Campbell a donc décidé de le poursuivre en justice pour harcèlement sexuel, mais la tâche s'avère compliquée ; Campbell travaillait alors comme strip-teaseuse au Hustler Club de Larry Flynt, à Las Vegas. Depuis toujours, les strip-teaseuses font face à de nombreux obstacles dans la revendication de leurs droits au travail ; leurs heures sup ne sont pas payées et elles n'ont pas le droit aux allocations-chômage lorsqu'elles sont licenciées. La plupart n'ont même pas de salaire horaire et sont payées aux seuls pourboires que leur donnent les clients. Elles ne bénéficient pas du statut de salariées, mais de celui de travailleuses indépendantes. C'est cette nuance qui rend la tâche de Campbell compliquée : seuls les salariés ont le droit d'attaquer leur boss en justice pour harcèlement sexuel, alors que les travailleurs indépendants ne peuvent entamer de procédure judiciaire qu'après avoir subi les pires agressions – un viol, notamment.

Néanmoins, un procès récent a redonné espoir à Campbell. En octobre dernier, des strip-teaseuses ont gagné une première bataille juridique lorsqu'elles ont été reconnues comme salariées par la Cour suprême du Nevada, rendant leur employeur redevable de nombreux salaires impayés. Du haut de ses dix ans de carrière, Campbell a travaillé pour plus de cinquante clubs partout aux États-Unis et a été confrontée au harcèlement de la part de clients et managers dans presque chacun d'eux.

Ceci dit, la décision de la Cour suprême du Nevada n'est pas une première. Partout dans le pays, des strip-teaseuses ont traîné leur club devant des tribunaux pour les mêmes raisons que Campbell. Depuis 2012, des juges de Californie, de Géorgie, de l'État de New York et de Caroline du Sud se sont prononcés en faveur des strippers, rendant les clubs redevables de millions de dollars impayés ; aujourd'hui, deux autres cas sont traités en Illinois et en Pennsylvanie. Mais, quoi que les verdicts précédents aient eu un impact sur cette industrie – laquelle représente 2,5 milliards de dollars et emploie 350 000 personnes –, ils n'en ont pas eu autant que le procès au Nevada.

Dans l'affaire Terry contre Sapphire, la Cour suprême du Nevada a jugé que les strip-teaseuses du Sapphire Gentlemen's Club de Las Vegas devaient être payées à hauteur de 8,25 dollars de l'heure et bénéficier du remboursement intégral de leurs frais de scène. Cela ne représente pas une grosse somme : Sapphire engrange 4 millions de dollars par an seulement en frais de scène. Au total, les compensations financières des quelque 10 000 strip-teaseuses s'élevaient à 80 millions de dollars. Pourtant, la décision unanime de la Cour de reconnaître les strip-teaseuses en tant que véritables salariées représente un grand pas en avant. « De fait, ces problèmes n'intéressent pas grand monde », estime Rebekah Bailey, l'une des avocates qui ont représenté les strip-teaseuses à Atlanta. « Les clubs réussissent à s'en tirer avec cette classification mensongère depuis trop longtemps. »

Dans la foulée, au moins huit autres strip-teaseuses du Nevada, Campbell comprise, ont porté plainte contre leur établissement. Toutes réclamaient des salaires impayés ainsi que des dédommagements pour harcèlement sexuel. En février, une proposition de loi visant à redéfinir les conditions d'accès au statut de salarié a été présentée devant le Sénat. La plupart des États se réfèrent au Fair Labor Standards Act fédéral afin d'établir une différence claire avec le statut de travailleur indépendant. Les critères du FLSA pour déterminer à quelle catégorie les travailleurs appartiennent, explicitement reconnus par Sapphire, se basent sur la part d'intégration des travailleurs dans le fonctionnement de ladite entreprise (les gens ne vont pas dans des clubs de strip-tease pour boire du whisky, cela va de soi). C'est pourquoi, d'après Bailey, le FLSA serait « très favorable à en faire des salariées ».

La proposition de loi du Nevada, connue sous le nom de SB224, prône une classification automatique en tant que travailleur indépendant, avec possibilité d'accès au statut de salarié lorsque certaines conditions sont remplies – travailler pour un seul employeur et porter l'uniforme de l'entreprise. La plupart sont d'accord pour reconnaître que la législation a été écrite en réponse à Terry contre Sapphire, même si la loi s'applique à tous les travailleurs de l'État, pas uniquement ceux de l'industrie du strip. Les danseuses n'ont pas été invitées à témoigner et le Bureau de la commission du travail, chargé de faire appliquer la loi, n'a pas été consulté lors de la rédaction de celle-ci. Néanmoins, des groupes d'intérêt se sont manifestés les uns après les autres en faveur de cette proposition. « Sapphire et ses avocats ont axé leur campagne sur l'idée pernicieuse que Terry contre Sapphire empêcherait les entreprises de signer une relation contractuelle indépendante, ce qui est faux », d'après l'avocat Mick Rusing, qui défend les strip-teaseuses de Sapphire. Malgré tout, le Sénat a voté la proposition de loi, puis l'a fait passer en juin.

L'industrie traverse une crise sans précédent : avec la création massive d'emplois précaires, de plus en plus de gens se retrouvent dans des conditions similaires à celles de ces strip-teaseuses, dans le métier depuis plus de dix ans. Tous luttent – et gagnent ; le jour suivant la promulgation de la proposition de loi SB224, la Commission pour les lois du travail a jugé que certains conducteurs d'Uber n'étaient pas des travailleurs indépendants mais bel et bien des salariés, en se référant notamment à Terry contre Sapphire. Uber a immédiatement clamé que la décision s'appliquait à un cas seulement, mais l'argument n'a pas su convaincre le département du Travail ; ce dernier a proposé une nouvelle régulation garantissant un revenu minimum à environ 4,6 millions de travailleurs, y compris nombre de conducteurs d'Uber.

Cependant, au Nevada, la promulgation de la loi SB224 menace les avancées des droits des strip-teaseuses obtenus à l'issue du procès Terry contre Sapphire. Lorsque les six plaignantes ont présenté une motion après la décision de la Cour suprême, Sapphire a cette fois-ci plaidé coupable, clamant que le verdict n'était conséquemment « plus valable ». Au mois d'octobre, les plaignantes sont reparties du tribunal avec 6 millions de dollars. « Si SB224 n'était pas passée, nous aurions empoché 80 millions », estime Rusing. « Le club aurait fait faillite. »

Aujourd'hui, tout reste encore à jouer pour Campbell. Si l'État utilise les classifications données par SB224, elle sera considérée comme travailleuse indépendante et son dossier sera donc rejeté. « Il existe des lois contre le harcèlement sexuel, mais je vous souhaite bon courage si vous comptez baser votre défense là-dessus », déclare l'avocat de Campbell, Robert Spretnak. « Ce n'est pas anodin si l'on fait passer tant de lois contre la discrimination et le harcèlement sexuel au travail. » Néanmoins, il reste optimiste quant à la promulgation de la loi à l'échelle fédérale. « Ce que l'industrie des clubs pense être une victoire pour eux est en réalité un ralentissement de ce qui aboutira inévitablement à la reconnaissance des strip-teaseuses en tant que salariées. »

Campbell, quant à elle, est catégorique : l'industrie du strip-tease peut reconnaître les droits de ses travailleurs sans pour autant disparaître. Elle aimerait que les strip-teaseuses soient respectées et qu'elles puissent exercer leur profession en toute sérénité. Elle confie qu'un représentant de la Nevada Equal Rights Commission, laquelle a pour tâche de faire respecter les conditions de travail, lui a dit que si l'agence avait pour habitude de ne pas s'occuper des plaintes des strip-teaseuses par le passé, c'était à cause de la nature sexuelle de leur travail. « Beaucoup de gens ont du mal à comprendre que nous avons des limites – les travailleurs de l'industrie du sexe peuvent se sentir harcelés comme n'importe qui », dit-elle. L'avenir nous dira si l'État lui donne raison. Le NERC, qui doit juger de son statut de salariée, n'a pas encore décidé si oui ou non il approfondira le dossier de Campbell.