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Surveiller sans punir

L'Allemagne autorise ses détenus à porter leurs fringues, cuisiner leur bouffe et recevoir leurs femmes. Pourquoi pas nous ?

Des détenus participent à un cours de yoga dans la prison d'Heidering, en périphérie de Berlin. Photos : Julian Röder.

Cet article est extrait du numéro « Prisons » et publié en partenariat avec le Marshall Project

L'année dernière, Gregg Marcantel, secrétaire général du Département correctionnel du Nouveau-Mexique, a demandé à être placé en cellule d'isolement pendant 48 heures. Peu de personnes ont la possibilité de faire ce choix, mais cela lui ressemblait bien de se lancer dans une entreprise aussi exigeante physiquement. Depuis qu'il a pris ses fonctions, Marcantel a tout fait pour réduire le nombre de prisonniers retenus dans leurs cellules 23 heures par jour. « Il y a des choses qu'il faut ressentir, entendre et éprouver par soi-même », a-t-il expliqué à un journaliste.

La vidéo de ces deux jours passés dans une cellule de 3 mètres 50 par 2 mètres est étrange. Vêtu du traditionnel uniforme jaune et d'un bonnet orange, Marcantel, ancien policier aux allures de culturiste, se dresse dans sa cellule. Il écoute les cris et les fracas métalliques qui se font entendre derrière sa porte, prend des notes dans un carnet et picore la viande caoutchouteuse qui lui a été servie pour le petit déjeuner. Son visage exprime tour à tour l'ennui et la curiosité.

Les tentatives de Marcantel pour aborder la question de l'isolement ne se limitent pas à ce coup d'éclat. C'est toutefois celui-ci qui a été le plus médiatisé. Ses équipes ont collaboré avec l'association Vera Institute of Justice, afin de mettre en place un programme intitulé « Restoration to Population », en vue de permettre aux détenus faisant partie d'un gang de renoncer à leur statut de membre afin de sortir de leur cellule d'isolement. Un autre programme permet à ceux qui se trouvent en isolement pour leur bien – les informateurs, les jeunes ou les faibles – de vivre ensemble dans un bloc « normal » de la prison. Le nombre de prisonniers placés à l'isolement au Nouveau-Mexique est passé de 10,1 % fin 2013 à 6,9 % en juin 2015.

Marcantel a vendu son projet de réduction du recours à l'isolement de façon intelligente : au lieu de s'appuyer sur les droits de l'homme, il s'est focalisé sur la sécurité publique. Il a expliqué au Albuquerque Journal que l'isolement, utilisé à l'excès, « ne faisait rien d'autre que de créer un être humain en marge de la société. Or celui-ci reviendra un jour ou l'autre dans votre quartier. Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour que les gens sortent de prison meilleurs qu'ils n'y sont entrés. »

Ce que le discours de Marcantel implique, à plus grande échelle – la nécessité pour les prisons de prendre la réhabilitation au sérieux – est devenu un sujet de discussion majeur dans la perspective d'une réforme pénale. En février 2015, l'American Civil Liberties Union, le Center for American Progress et Freedom Works ont annoncé qu'ils s'uniraient pour soutenir la Coalition pour la sécurité publique et feraient pression pour réduire les peines minimales obligatoires, favoriser les alternatives à l'incarcération et réduire l'ensemble de la population carcérale.

De l'autre côté de l'Atlantique, en Europe de l'Ouest, les taux de criminalité et d'incarcération sont eux, toujours restés bas. En 2013, le Vera Institute a emmené un groupe de responsables des services correctionnels américains aux Pays-Bas et en Allemagne pour leur faire visiter les prisons. Ils ont constaté que sur l'ensemble du continent, les peines étaient nettement plus courtes qu'aux États-Unis et que l'on y insistait davantage sur la réhabilitation des prisonniers. Les gardiens étaient souvent des psychologues professionnels, lesquels mettaient l'accent sur la thérapie plutôt que sur la sécurité. De fait, on compte un peu moins de 100 prisonniers pour 100 000 Allemands – contre plus de 600 prisonniers pour 100 000 Américains. Rares sont les Allemands qui passent plus de quinze ans en prison.

Bien que le faible taux de criminalité en Allemagne ne puisse être directement imputé à la politique carcérale, les chercheurs de chez Vera ont considéré que le fait d'apprendre comment ces prisons fonctionnaient pouvait aider les Américains à améliorer les leurs. Autrement dit, l'Allemagne pourrait offrir de nouvelles solutions susceptibles de répondre aux problèmes que Marcantel avait mis en avant en se plaçant volontairement en cellule d'isolement un an plus tôt.

Vera a donc planifié une tournée des prisons allemandes pour juin 2015 et l'association a invité Marcantel ainsi que quelques autres leaders dans le domaine de la justice pénale. Tous avaient au préalable signifié leur intérêt pour une réforme. Nicholas Turner, le président de l'institut, avait envisagé une excursion d'une semaine qui fonctionnerait comme une « colonie de vacances » au cours de laquelle d'improbables liens pourraient se nouer en vue de poser les bases d'une collaboration politique, une fois de retour aux États-Unis.

En acceptant l'invitation, Marcantel a admis ne pas « connaître grand-chose de l'Allemagne ». Mais il avait déjà voyagé en Europe et avait été frappé par le fait que les Européens savaient « bien plus de choses sur l'Amérique que je n'en savais sur eux ». Il a reproché à ses compatriotes leur esprit étriqué. « Pourquoi aurais-je besoin de savoir quoi que ce soit sur vous, a-t-il lancé avec ironie, puisque le monde tourne autour de l'Amérique ? »

Les membres du International Sentencing and Corrections Exchange se réunissent devant Heidering. Parmi eux, Gregg Marcantel (au centre), secrétaire général du Département correctionnel du Nouveau-Mexique.

Ce dimanche matin, en juin dernier, les deux douzaines de personnes participant à l'International Sentencing and Correction Exchange somnolaient après leur vol de nuit en direction de Berlin. En plus de Marcantel, Vera avait convié les dirigeants des systèmes carcéraux du Connecticut, du Tennessee et de Washington, ainsi que deux procureurs, un ex-détenu, un historien, un professeur de droit, plusieurs analystes politiques et divers militants, de gauche comme de droite.

Les présentations ont eu lieu dans la salle boisée d'un restaurant du centre-ville. Chacun a énuméré à tour de rôle les universités, agences, think tanks ou fondations qu'il représentait. Les universitaires ont utilisé des mots comme « univers carcéral » tandis que Craig DeRoche, membre d'une organisation chrétienne évangélique, a parlé de la prison comme d'un endroit où les gens se retrouvent « dans leurs cœurs ». Marcantel a été le premier à se fendre d'une blague, commençant son monologue par un timide « Bonjour, je m'appelle Gregg et je suis alcoolique. »

Jeremy Travis, le président du John Jay College of Criminal Justice de la fac de New York, a expliqué en quoi l'approche allemande de la détention différait radicalement de l'approche américaine – en précisant que cela n'avait pas toujours été le cas. Dans les années 1960, les taux d'incarcération en Europe de l'Ouest et aux États-Unis étaient analogues. Mais, des années 1970 aux années 1990, le taux d'incarcération en Allemagne, en Suède, en France ou au Royaume-Uni n'a jamais varié de plus de 50 %, au moment même où le taux américain augmentait de près de 300 %.

Vidéo associée – La Vie secrète des jeunes récidivistes :


« Nous sommes ici parce que nous avons choisi d'y être », a dit Travis. Les décisions du Congrès – dont le Violent Crime Control and Law Enforcement Act de 1994, ou la « loi contre la criminalité » – ont incité les États à adopter des lois visant à faire grimper en flèche la population carcérale : la loi des trois coups, les peines minimales obligatoires, le durcissement des lois relatives aux stupéfiants, l'allongement des peines, l'abaissement de l'âge de la responsabilité pénale ou encore les restrictions sur la libération conditionnelle. « Dans les années 1990, l'Amérique nous a financés pour que l'on change les lois des États et que les gens restent en prison plus longtemps. »

Marcantel, penché sur sa chaise, écoutait attentivement en caressant sa barbe. Son rôle en tant que représentant des démocrates, fut plus pratique que politique. Après avoir été soudeur dans les champs de pétrole de Louisiane, où il est né, puis membre des Marines, il a passé l'essentiel de sa carrière dans la police à chasser les dealers de drogue du Nouveau-Mexique. Il a lui aussi utilisé la peur de la prison et sa terrible réputation comme un moyen de pression afin d'encourager les criminels à se dénoncer les uns les autres. Tout en parlant de cette époque avec une certaine nostalgie – il a, paraît-il, poursuivi un baron de la drogue jusqu'en Alabama –, Marcantel a admis qu'il avait rarement pensé à l'endroit où ces criminels atterrissaient après qu'il les eut attrapés. Pour lui, ces lieux s'apparentaient à une sorte d'enfer lointain, à peine envisageable.

Mais depuis 2011, année de sa nomination au poste de secrétaire général du Département correctionnel du Nouveau-Mexique, il a eu l'occasion de faire connaissance avec cet enfer. En 2012, 14 % des femmes de l'un des établissements du Nouveau-Mexique ont rapporté avoir fait l'objet d'une agression sexuelle. En 2012, son département a établi qu'au Nouveau-Mexique, « plus de la moitié des détenus libérés de prison y retournaient dans les cinq ans ».

Au Nouveau-Mexique, une émeute a eu lieu en 1980 au sein du principal pénitencier de l'État, pas loin de Santa Fe, et a causé la mort de 33 détenus. Durant le voyage, Marcantel a expliqué aux autres qu'au Nouveau-Mexique, cette émeute avait alimenté la croyance populaire selon laquelle la réhabilitation était une « farce » puisque les prisonniers « restaient à l'affût, prêts à attaquer ». Il a accepté de se joindre au voyage parce qu'il nie cette idée en bloc.

Un détenu nettoie l'un des jardins d'Heidering.

Le matin suivant, levé avant le soleil pour faire quelques exercices de cardio afin de surmonter les effets du décalage horaire, Marcantel est monté à bord du bus chargé de l'amener à la prison d'Heidering, dans les environs de Berlin. Le groupe est allé à la rencontre de la directrice de la prison, Anke Stein, qui d'un geste élégant, leur a montré les vastes couloirs et les immenses fenêtres d'Heidering. Les prisons américaines ont tendance à être bruyantes, trop éclairées et emplies d'un air vicié. À l'opposé, ce bâtiment était silencieux. Il évoquait un croisement entre un campus universitaire et un musée d'art moderne.

L'établissement a ouvert en 2013 et bien qu'il soit plus propre que d'autres dans le pays, son atmosphère illustre quelque chose de profondément ancré dans la conception allemande de l'incarcération. Gero Meinen, qui dirige le ministère de la justice de Berlin, a expliqué au groupe que le « seul but » de ce système était de « permettre au prisonnier de mener, au cours de sa détention, une vie qui le responsabilise socialement ».

Tous les prisonniers d'Heidering travaillent – beaucoup d'entre eux sont employés par un site automobile qui vend des pièces détachées – et doivent économiser une partie de ce qu'ils gagnent afin d'assurer leurs arrières une fois libérés. Ils ont le droit de porter leurs propres vêtements et ceux qui n'ont pas de permission ont néanmoins le droit de recevoir la visite de leur partenaire et de leurs enfants. Un travailleur social peut autoriser les visites familiales sans supervision, et celles-ci ont lieu dans une pièce confortable dotée d'une kitchenette, d'un berceau et d'un clic-clac. « Des visites conjugales ? » a demandé Marcantel. « Bien sûr », a répondu Stein.

« Ils font confiance aux prisonniers avec des couteaux ? » a déclaré un Américain en visite dans la prison allemande. « Ces cellules ressemblent à ma chambre universitaire ! »

Marcantel a immédiatement noté l'absence de caméras de surveillance. « Essayez d'en trouver une, a-t-il déclaré à l'assemblée. Il n'y en a aucune ! » Il a échangé quelques mots avec Bernie Warner, à la tête du système carcéral de l'État de Washington, qui a vite remarqué l'odeur de cigarette, très rare dans les prisons américaines, où fumer est souvent interdit. Avec Scott Semple, son homologue du Connecticut, ils se sont relayés pour observer l'intérieur des cellules. Chaque prisonnier avait sa propre cellule – le mot « chambre » serait plus approprié – équipé d'un téléphone et d'un lit une place. « Style Ikea », a précisé Marcantel. De temps en temps, ce dernier poussait un soupir, disant : « Je crois que l'on obtient des gens ce que l'on attend d'eux.

Après cette visite de la prison d'Heidering, les Américains ont profité d'un déjeuner préparé par les prisonniers : poulet rôti sur son lit de légumes sautés. Le plat était savoureux, moelleux, servi avec une eau pétillante dont Marcantel a longuement vanté les mérites (il avait beau connaître l'Europe, jouer au blaireau l'amusait manifestement). La conversation autour de la table était chaotique : « ils font confiance aux prisonniers avec des couteaux ? » ou « ces cellules ressemblent à ma chambre universitaire ! »

Marcantel a réorienté la conversation sur le thème de la sécurité publique ; il n'était pas sûr que l'on puisse se permettre de laisser autant de liberté aux détenus américains ; néanmoins certains détails, le fait de porter ses propres fringues par exemple, pouvaient les aider à se sentir toujours inclus dans la société. « Ce sont des outils qui permettent aux prisonniers de se sentir moins en marge, ce qui diminue, en théorie du moins, les chances de récidive une fois dehors. » Après tout, a-t-il dit, ces ex-détenus « seront amenés à se tenir derrière nous dans la file du supermarché, qu'on le veuille ou non. »

Une cellule d'Heidering.

À ses côtés se trouvait Khalil Gibran Muhammad, l'historien à l'origine de La Condamnation de la noirceur, un ouvrage qui revient sur la rapidité avec laquelle la société américaine a associé peau sombre et criminalité. Il a froncé les sourcils lorsque Marcantel a évoqué le supermarché. Il a pensé que ce dernier sous-entendait que tout crime était commis par un effroyable monstre, lequel devait être tenu à l'écart du public jusqu'à ce qu'il soit « réparé ». Il a parlé de la façon dont l'inégalité rampante et les crimes financiers de Wall Street avaient créé une situation dans laquelle « les gens [étaient] plus susceptibles de faire des mauvaises choses ».

Marcantel a hoché la tête, troublé. « Je suis d'accord avec vous », a-t-il finalement dit. « Mais certaines de ces techniques ont été criminalisées. Et quand on se place de ce point de vue, sans prendre en compte l'argument philosophique plus vaste que vous nous avez donné... » Muhammad est intervenu : « Je ne veux pas que mon argument soit écarté au motif qu'il relève de la philosophie. Il y a des lois qui régissent le comportement des hommes de Wall Street. Nous choisissons simplement de ne pas engager de poursuites. »

Ce n'était pas la première fois que Marcantel qualifiait l'activité criminelle d'« égoïste ». Il a développé cette vision des choses après toutes ces années passées dans la police, dans de nombreuses petites salles d'interrogatoire.

Shaka Senghor, qui a passé 19 ans en prison dans le Michigan pour meurtre, dont un certain nombre en cellule d'isolement, était assis à côté de lui, en train de finir son assiette. Le premier jour, il avait suggéré au groupe de ne pas oublier l'importance du rôle joué par les critères raciaux dans l'explosion du taux d'incarcération aux États-Unis. « Qu'en est-il des abus ? » a-t-il demandé à Marcantel. De nombreux enfants ayant subi diverses sortes d'abus commettent en effet des crimes à l'âge adulte.

Le vrai problème aux États-Unis, c'est « cette idée qu'en menant la vie dure aux prisonniers, on les dissuade de commettre d'autres crimes ».

« Je ne dis pas que cela n'a rien à voir avec les abus, a répondu Marcantel. Mais le libre arbitre existe ; ce sont des choix égoïstes malgré tout... Ne diriez-vous pas que la majorité de ceux qui vont en prison le font à cause de choix égoïstes ?

– Je pense qu'ils font de mauvais choix, a répondu Senghor.

– Presque tous les détenus avec lesquels j'ai discuté m'ont dit qu'ils avaient fait des choix égoïstes, a répondu Marcantel.

– Je vous rappelle que vous dirigez la prison, a dit Senghor. Ils vont vous dire ce que vous voulez entendre. »

Marc Levin, analyste politique à la tête de la coalition Right on Crime, est intervenu dans la conversation en disant que le vrai problème aux États-Unis était « cette idée qu'en menant la vie dure aux prisonniers on les [dissuadait] de commettre d'autres crimes ».

Les hommes à Heidering sont traités comme des patients en thérapie ou à la limite, des adolescents rebelles ayant besoin d'une gentille correction. Un administrateur de la prison a déclaré qu'ils « déterminaient individuellement les causes de la délinquance » pour chaque prisonnier. L'individu est toujours considéré comme fautif – ce qui peut cadrer avec les vues de Marcantel, qui associe la criminalité à un acte égoïste – mais cela ne veut pas dire, comme c'est le cas aux États-Unis, qu'ils doivent être dépouillés de leurs droits et temporairement exclus du contrat social.

Mais, de quelle manière les citoyens américains envisagent-ils cela ? Au cours de leurs conversations, les invités se sont souvent demandé si une amélioration des prisons américaines serait à même de susciter un tollé général, susceptible d'avoir des répercussions politiques. Jeff Rosen, procureur de Santa Clara, en Californie, a déclaré qu'il était difficile pour lui d'imaginer « quelle circonscription pourrait bien accepter que les détenus soient mieux traités ».

Les chevaux de la ferme d'élevage de la prison de Neustrelitz, dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale.

Les Américains ont continué à s'interroger sur une politique de réforme le jour suivant, en visitant la prison de Tegel à Berlin, un vieux campus de pierre et de brique dans lequel les nazis ont, il y a soixante ans, enfermé l'écrivain et théologien Dietrich Bonhoeffer.

Ce jour-là, Mercantel déambulait dans l'une des ailes de Tegel, celle qui abrite un programme nommé « détention provisoire ». Tout y est incroyablement propre. Les murs sont immaculés et plusieurs photos de chats y sont accrochées. On croise également une immense salle de sport, une salle de musique contenant plusieurs guitares neuves, de même qu'un atelier destiné à construire et réparer des vélos. Cette section est, de manière surprenante, réservée aux détenus les plus violents – des hommes qui sont allés au bout de leur condamnation mais que les dirigeants de la prison jugent toujours dangereux, en dépit de tout le travail de réhabilitation accompli.

Kerstin Becker, qui est à la tête du programme, a expliqué que ces hommes étaient détenus pour protéger le reste de la population – et non pour les punir. Ce fait seul les autorisait à avoir autant de liberté que possible. Au cœur du problème, une question demeure donc : celle de la sécurité publique. Que se passerait-il si quelqu'un sortait de ce genre de programme et commettait un viol, ou un meurtre ? Je voyais Marcantel dérouler le scénario dans sa tête : si un ex-détenu venait à commettre un acte délibérément violent, l'indignation serait générale. « Que se passe-t-il si l'un d'eux viole la loi ? » a-t-il finalement demandé de but en blanc à Becker.

« Cela arrivera », a répondu Becker. En réalité, c'était déjà le cas : plusieurs hommes ayant suivi ce programme à Tegel avaient commis un vol ou une agression à leur sortie. Marcantel a alors demandé si le programme pourrait être abandonné. « Bien sûr que non », a répondu Becker, désorientée. Meinen, le directeur des établissements pénitentiaires de Berlin, est intervenu. « Nous ne pouvons pas être renvoyés, a-t-il dit, nous sommes soutenus par la Cour constitutionnelle : c'est ce qui nous met dans une position de force. »

Ce moment a révélé une différence culturelle fondamentale : les membres du personnel des prisons allemandes sont, de fait, bien moins concernés par l'opinion publique que leurs homologues américains. Au cours d'une discussion de groupe, Michael Tonry, professeur de droit, a essayé d'expliquer pourquoi. Dans la plupart des pays d'Europe de l'Ouest, a-t-il dit, les juges et les procureurs ne sont pas élus et « estiment qu'il est de leur devoir de ne pas laisser l'émotion populaire influencer le processus judiciaire ».

« Donc l'exaspération est présente malgré tout au sein de votre communauté, en a déduit Marcantel. Il y a encore des gens chez vous qui se sentent lésés, en colère. Mais votre système est un peu plus imperméable à leur influence. » Ce soir-là Marcantel s'est assis autour d'un feu de camp, avec les autres Américains. Ils avaient fait la route jusqu'à un hôtel dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, à deux heures de route au nord de Berlin. Le temps était froid, des chats et des hérissons parcouraient les collines au-dessus d'un joli petit lac. Un barbecue avait été organisé et tout le monde semblait rassasié.

Marcantel a expliqué au groupe qu'il se demandait encore comment convaincre les citoyens américains de l'intérêt de l'approche allemande en matière de traitement des criminels. Il avait espéré se servir de statistiques – des preuves limpides, incontestables – afin de vendre les bienfaits de ces pratiques une fois de retour en Amérique. Pour lui, si l'on montrait aux législateurs de chaque État des données significatives sur les taux de récidive en Allemagne, on pourrait justifier le fait de dépenser de l'argent public en vue d'humaniser les prisons.

Le truc, c'est que les Allemands n'ont pas souhaité lui rendre ce service. Bien que les universitaires européens mesurent régulièrement les taux de récidive sur l'ensemble du continent, ils ont tendance à refuser toute tentative de comparaison, soulignant le grand nombre de variables en jeu. « Il y aura toujours des récidives », a affirmé Jörg Jess, le directeur des établissements pénitentiaires de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, assis de l'autre côté du feu, en face de Marcantel. « Mais lorsque quelqu'un qui a longtemps été violent vole une pizza, peut-on parler de récidive ? Est-ce de la récidive seulement quand il enfreint la loi de la même manière qu'avant ? C'est un débat sans fin. »

Néanmoins, les chiffres en Allemagne sont encourageants. Le ministère fédéral de la Justice a démontré que seulement 33 % des personnes libérées de prison en 2007 avaient été condamnées pour un autre crime dans les trois ans. Aux États-Unis, le chiffre avoisine les 70 %. Bettina Muenster, qui a grandi en Allemagne et fait aujourd'hui de la recherche au John Jay College, a fait valoir que prouver que les détenus ne récidiveraient pas n'était pas suffisant. « Si nous ne parlons pas de la dignité et des droits de l'homme, a-t-elle dit, nous réformerons les prisons américaines pour de mauvaises raisons. »

Marcantel a tempéré cette affirmation. « Ceux qui dirigent les systèmes pénitentiaires agissent en fonction des contraintes, a-t-il dit. Nous pensons tous la même chose ici – nous ne serions pas là si ce n'était pas le cas –, mais il nous faut procéder intelligemment pour rallier l'opinion publique à notre cause. »

Des détenus en train de jouer au basketball dans une prison berlinoise.

Pendant ce temps, un jeune homme vêtu d'une chemise à carreaux et d'une salopette se tenait à une grande table, un petit engin métallique entre les mains. Il avait les cheveux rasés sur les côtés et tirés en une queue-de-cheval sur le dessus. Cette scène avait lieu l'après-midi suivant la discussion autour du feu, tandis que les Américains s'attardaient autour de l'atelier d'usinage de la prison de Neustrelitz – un établissement destiné aux jeunes de la campagne. Marcantel s'est arrêté. Il a regardé en silence l'homme étudier les plans posés devant lui avant d'attraper les outils gravés à son nom, Schulz.

Cinq ans plus tôt, Kai Schulz avait essayé, en utilisant un couteau, de tuer une jeune femme dans sa ville natale, sur l'île de Rügen, au large du Nord de l'Allemagne. Il allait être libéré dans un mois. Au début de sa peine, il avait tenté de s'évader.

Il a fini par réaliser que ce lieu, niché dans les collines avec une petite armée de lapins, de chevaux et de thérapeutes, ne ressemblait pas aux prisons américaines infernales qu'il avait vues à la télévision. Le but de cet endroit était de l'aider – et il y avait pris goût. Il s'est remémoré la lettre d'excuse qu'il avait écrite à sa victime. Lorsqu'on lui a demandé si elle avait répondu, il a dit que non. « Je comprends parfaitement pourquoi elle ne m'a pas répondu. Ça aurait pu lui faire du mal de me parler, leur a dit Schulz. Mais je n'oublierai jamais ce que j'ai fait. »

Marcantel a, semble-t-il, été impressionné par le sang-froid du jeune homme. Il a fait l'hypothèse que l'économie allemande, avec ses nombreux constructeurs automobiles, avait besoin d'un grand nombre de soudeurs, profession dans laquelle Schulz s'était peu à peu spécialisé.

La rédemption de Schulz avait un côté exemplaire qui aurait pu laisser à penser qu'il était une exception. Mais ce jour-là, les Américains ont rencontré plusieurs jeunes prisonniers qui ont tous parlé d'eux de manière mature et réfléchie, suscitant les encouragements du personnel. L'un d'eux a fait part de son projet de déménager dans une nouvelle ville avec sa petite amie et leur enfant de 2 ans. « Je travaille sur mes émotions, a dit un autre. Je cherche à comprendre comment les reconnaître et comment les gérer. »

Le dernier jour, les Américains se sont rassemblés dans une salle de conférence. Là, ils ont discuté de leurs stratégies respectives pour, une fois de retour aux États-Unis, agir en faveur d'une réforme de la justice pénale. Marcantel écoutait lorsque Christine Herman, qui fait de la recherche au Vera Institute, a évoqué la nécessité de mettre en avant « des histoires individuelles dans lesquelles le public [pouvait] se reconnaître ». Puis, Michael Tonry, le professeur de droit, s'est plaint du fait que la justice pénale ne mettait pas assez en avant les individus « humains et sympathiques » contrairement aux autres mouvements sociaux prônant le changement – qu'il s'agisse des droits des homosexuels ou de l'immigration.

« Je pense que le mouvement des droits civiques l'a emporté car il y a eu un processus d'identification avec ces êtres humains qui souffraient, a dit Tonry. Mais là, nous n'avons pas n'importe qui, mais des criminels... »

Marcantel l'a interrompu. « Ce que vous avez, ce sont les produits d'une réalité », a-t-il dit. Il a étoffé son argumentation en arguant que les citoyens seraient plus en sécurité en compagnie d'ex-détenus réhabilités – tout comme les ex-détenus eux-mêmes. « Il est important de voir les choses de manière positive, et ce point de vue doit montrer comment une réforme peut changer la vie des gens. »

Il était en train de faire jouer son argument préféré – des prisons plus humaines rendraient la communauté plus sûre – mais plutôt que de parler de récidivisme ou d'égoïsme, il parlait de drames personnels et de rédemption de l'être humain. Peut-être qu'il n'était pas si nécessaire que cela d'insister sur la baisse des taux de criminalité. Peut-être que l'on pouvait convaincre les Américains des bénéfices induits par des prisons plus humaines en leur présentant un seul individu : Kai Schulz par exemple.

Un détenu à Neustrelitz.

« Quand je suis arrivé à Berlin », a expliqué Marcantel à ses collègues une fois de retour au Nouveau-Mexique, « je leur ai demandé : "Quels bénéfices tirez-vous de votre investissement dans ce programme ? Quels sont vos taux de récidive ?" Mais ce que j'ai compris ensuite, c'est que j'avais affaire à une société qui cherchait avant tout à redonner toute sa dignité à l'existence humaine. »

Ce voyage avait donné matière à de vrais débats. Mais, une fois placé sous l'éclairage cru de la réalité américaine, Marcantel prendrait-il de vrais risques – défendre les peines courtes, soutenir le financement de programmes éducatifs ? Khalil Gibran Muhammad, l'historien, l'un des interlocuteurs les plus affûtés de Marcantel en Allemagne, était étrangement optimiste. Il avait écrit sur la façon dont le directeur d'une prison de New York, George Kirchwey, avait, dans les années 1930, fait campagne avec un ex-détenu, Jack Black, pour protester contre la loi qui imposait l'emprisonnement à vie des criminels ayant été condamnés quatre fois d'affilée. « C'est ce qui me revient lorsque je pense à Marcantel et à ce qu'il pourrait faire », a dit Muhammad.

« En Amérique, nous avons un penchant pour la notion de réhabilitation. Mais ce qui nous influence le plus dans nos sentiments et notre approche de la gestion du système de justice pénale, c'est la punition. »

Fin juillet 2015, une semaine environ après qu'Obama commue les peines de 46 délinquants toxicomanes non violents, Marcantel a annoncé que son département allait embaucher un homme de 40 ans, David Van Horn, afin de superviser le travail en cuisine dans l'une de ses prisons. Van Horn a été libéré en mai après avoir passé vingt années derrière les barreaux pour meurtre. Il s'agit du premier pas de Marcantel vers le développement d'un nouveau programme de transition pour les ex-détenus. Il a déclaré qu'il espérait que cela inciterait les entreprises à prendre plus de risques en embauchant des hommes et des femmes sortant de prison.

Au cours des cinq minutes consacrées au programme sur KRQE, une chaîne d'actualités locale, on a pu entendre à tour de rôle Van Horn, qui évoquait l'importance de son changement de vie, et Marcantel, qui disait la chose suivante : « Il est retourné à la communauté, qu'on le veuille ou non. Ce que nous essayons de développer, tout simplement, c'est une meilleure politique de sécurité publique. »

Le syndicat du service correctionnel a vivement critiqué le fait que la paye de Van Horn s'élève à 15 euros de l'heure, c'est-à-dire plus que la plupart des gardiens de prison. L'enfant des victimes – un couple âgé que Van Horn a cambriolé en 1995 avant de mettre le feu à leur maison, tuant la mère de famille et tirant au passage sur deux adjoints du shérif – a déclaré à un reporter qu'il aurait souhaité voir Van Horn emprisonné à vie.

Ce témoignage donne un aperçu de la dynamique qui continue à peser sur les tentatives de réforme aux États-Unis. Pour le moment Marcantel n'en est pas là : il agit à son échelle en défendant l'embauche d'un ex-détenu. Il cherche un moyen de faire baisser le nombre de prisonniers placés en isolement, en examinant un programme permettant à certains hommes de travailler en dehors de l'enceinte de la prison.

Mais après avoir visité un pays porteur d'une vision radicalement différente du traitement réservé aux personnes emprisonnées, Marcantel souhaite réfléchir à ce qu'il fait. Il a constaté que, dans une perspective historique, ce n'était pas l'Allemagne mais les États-Unis qui étaient anormaux. « Nous avons en ce moment en Amérique un penchant pour la notion de réhabilitation. Mais ce qui nous influence le plus dans nos sentiments et notre approche de la gestion du système de justice pénale, c'est la punition. Et cela, nous le sentons. Nous le savons. »

Pour Marcantel, les tentatives actuelles de réforme ne pourront pas aller loin sans être soutenues par une vraie réflexion concernant le rôle des prisons. « Nous devons, en tant que pays, nous poser un instant et nous demander quels sont les objectifs que nous visons. Nous devons repartir sur des bases solides. »

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