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Tout recommencer

Comment réparer le système 
judiciaire criminel américain ?

Les photographies ont été prises par Andrew Lichtenstein dans le cadre de sa série « Life in Prison ».

Cet article est extrait du numéro « Prisons »

LAISSER ENTRER LA PRESSE
par Bill Keller, rédacteur en chef du Marshall Projectet ancien executive editor auNew York Times

En tant que délégué de la gestion pénitentiaire du Maine, Joseph Ponte a permis à une équipe de PBS Frontline de s'inviter dans le bloc d'isolement d'une prison de haute sécurité.

Le documentaire de 2014 qui s'ensuivit, une plongée de six semaines compilée en une heure de télévision, est difficile à regarder. Les détenus se coupent avec des lames de rasoir et répandent leur sang sur les murs et les minuscules fenêtres de leurs cellules. Ils se débarrassent de leurs matières fécales en les glissant sous les portes. Le témoignage de cette misère humaine est insoutenable, et inacceptable pour toute société prétendument civilisée.

C'est précisément ce que Ponte, qui a passé sa carrière à vouloir réformer le système pénitentiaire américain, voulait. La transparence est un prérequis à la réformation, m'a dit Ponte. « Je pense que commencer à parler de la procédure est une bonne manière de dire : «Nous sommes tous d'accord pour reconnaître que nous en sommes à un point critique à l'heure actuelle ; comment pouvons-nous rendre la situation meilleure ?» »

Les réformes de toutes sortes, c'est une nouvelle mode aux États-Unis. En attestent le manichéisme des gens qui rédigent les lois, le nombre croissant de conférences sur la justice ou l'attention qu'y portent les médias. L'Amérique semble prendre conscience de problèmes tels que l'isolement, les sentences draconiennes, la brutalité des gardiens et les difficultés de réinsertion sociale.

Mais la transparence de Ponte – cette idée selon laquelle la société n'est pas en mesure de réparer ce qu'elle ne peut regarder en face – est une nouveauté dans un pays où 2,4 millions de personnes sont emprisonnées, ce qui coûte par ailleurs 70 milliards de dollars par an.

« Les murs et les barbelés qui entourent les prisons servent à deux choses : garder les détenus à l'intérieur et les autres à l'extérieur », a récemment écrit Jennifer Gonnerman dans le New Yorker, dans un article où elle mettait en avant son expertise en justice criminelle. « Les gardiens permettent rarement aux journalistes de visiter les prisons ; dans certains États, on refuse même de les laisser interviewer les détenus. »

« Les murs et les barbelés qui entourent les prisons servent à deux chose : garder les détenus à l'intérieur et les autres à l'extérieur » — Jennifer Gonnerman

Dans la plupart des prisons, les reporters qui réussissent à s'inviter sont contraints de laisser leurs stylos, carnets, enregistreurs et caméras à l'entrée. Lorsqu'ils sont invités à jeter un œil à l'intérieur – comme ils l'ont été en compagnie de visiteurs de marque tels que Barrack Obama ou le pape François –, le monde qu'on leur présente est exagérément superficiel.

Paul Wright, qui a lancé Prison Legal News alors qu'il purgeait une peine de 17 ans pour meurtre au premier degré, distribue maintenant son journal à plus de 1 000 détenus abonnés. Il estime que l'accès aux prisons n'a fait qu'empirer ces 30 dernières années.

Julie Brown, qui a révélé au grand jour plusieurs scandales du système pénitentiaire de Floride, critique l'État, qui rejette toute demande de consultation d'archives publiques en se justifiant en termes de « sécurité » et de « protection de données privées ».

« Le système pénitentiaire de Floride garde la trace des moindres détails relatifs au mauvais traitement d'un détenu via un membre du staff de la prison. Pourtant le même système refuse de les partager sous prétexte que ce serait une "atteinte aux lois de santé privée", a-t-elle dit. Cela signifie que si un détenu est battu et plongé dans le coma, ils ne prendront même pas la peine de contacter sa famille, parce que la santé du détenu est en effet "privée". »

Même Ponte, qui tente aujourd'hui d'améliorer les conditions de vie du tristement célèbre pénitencier de Rikers Island à New York, a été moins accueillant envers les reporters que dans le Maine, d'après plusieurs journalistes qui ont récemment cherché à s'y rendre.

Les responsables des prisons assurent que laisser rentrer des journalistes est dangereux, même si leur plus gros problème semble être les relations publiques. Quand notre reporter Ben Schwartzapfel a cherché à intégrer une prison du Maryland l'année dernière pour interviewer Willie Horton – le meurtrier qui était au centre de la campagne de Bush Sénior – les responsables nous ont dit qu'interviewer Horton le rendrait sympathique aux yeux des gens et raviverait des souvenirs douloureux chez ses victimes. (Notre demande a finalement été acceptée, mais Horton a préféré parler au téléphone, de peur de s'attirer les foudres des détenus et des gardiens s'il était vu en compagnie d'un reporter.)

Les représentants savent que même les articles positifs peuvent entraîner des conséquences dramatiques. Écrivez sur les programmes éducatifs préparant les détenus à une réinsertion sociale et attendez-vous à une retombée de la part de citoyens qui estimeront que l'argent du contribuable ne devrait pas être gâché dans l'aide aux délinquants.

Le délégué du Rhode Island, A. T. Wall, dont la prison d'État est considérée par les journalistes comme la plus facile d'accès du pays, place la transparence au même rang que la responsabilité. « Si nous ne nous rendons pas accessibles aux médias », a-t-il dit au Columbia Journalism Review, « [si nous] ne laissons pas les gens voir ce que nous faisons, nous allons répandre tout un tas d'idées négatives. »

La responsabilité est un élément décisif certes, mais il y a plus. 95 pourcent des personnes incarcérées seront un jour remises en liberté. Le cycle actuel, qui les endurcit puis les fait replonger, est un gâchis et une réelle menace pour la sécurité publique. Si les hommes, femmes et enfants que nous jetons derrière les barreaux ne sont pus rendus visibles par l'intermédiaire de la presse, la volonté de réforme actuelle ne verra probablement jamais le jour – ou ne sera qu'un moment, pas un mouvement.

ROMPRE AVEC LE SYSTÈME DE CAUTION
par Jonathan Lippman,juge à la Cour suprême de New York, raconté à Rory Tolan

Au printemps, Kalief Browder, un jeune habitant de New York, s'est pendu dans l'appartement de sa mère après avoir été relâché de prison. Il y a atterri alors qu'il n'était qu'adolescent, en 2010, après avoir prétendument volé un sac à dos, mais n'a jamais été reconnu coupable. En fait, son cas, abandonné plus tard, n'a jamais été débattu devant un tribunal. Comme ses pairs à Rikers Island, Browder a croupi derrière les barreaux pendant trois ans – passant 400 jours en isolement – parce que sa famille ne pouvait pas payer la caution de 3 000 dollars.

Le cas de Browder est symptomatique d'un système judiciaire défectueux, qui prétend que l'on est coupable avant d'être reconnu innocent. Malgré le déferlement national contre la surpopulation dans les prisons d'État – et le besoin de reformer le système judiciaire –, on ne recense aucun combat contre la surpopulation des prisons locales, où les accusés peuvent être retenus des années avant d'être jugés. Il a fallu attendre une tragédie pour donner un visage à ce phénomène. Maintenant, on se demande enfin pourquoi nous incarcérons autant d'hommes, de femmes et d'enfants qui ne représentent pas une menace pour la société, simplement parce qu'au contraire de certains, ils ne gagnent pas bien leur vie.

La question de la caution devrait être au cœur du débat sur la réforme judiciaire, puisqu'elle discrimine les gens pauvres. À New York, la situation est scandaleuse ; et en plus d'être injuste, elle est dangereuse. L'État requiert que les juges fixent une caution en fonction du risque que l'accusé ne se rende pas au tribunal, mais il ne permet pas aux juges de prendre en compte la menace qu'ils représentent pour la société. Lorsque la caution est payée et que l'accusé s'en va, c'est seulement parce qu'il en a les moyens. Peu importe le but dans lequel il a été créé : ce système de caution est illogique et n'a aucune utilité publique.

La question de la caution devrait être au cœur du débat sur la réforme judiciaire, puisqu'elle discrimine les gens pauvres.

En revanche, il ruine des vies. Lors de leur jugement, 90 pourcent des accusés – dont la plupart font face à des charges non-violentes – ne sont pas en mesure de payer ladite caution. Environ 50 pourcent ne le pourront jamais. À New York, des dizaines de milliers de gens dans l'incapacité de payer leur caution sont laissés derrière les barreaux chaque année. Les travailleurs pauvres perdent souvent leur travail lorsqu'ils sont arrêtés puis forcés d'attendre des semaines, des mois, des années en prison. Leurs familles souffrent aussi énormément. Nombre sont celles qui terminent dans les services sociaux, au crochet de l'État ou dans des situations pires encore. Seul un faible pourcentage est finalement jugé. Ces personnes sont susceptibles d'accepter un marché perdu d'avance et de plaider coupables, alors même qu'elles sont innocentes, juste pour sortir plus vite. Ensuite, elles sont libérées avec un casier judiciaire qui les empêchera de trouver un emploi, les fera sombrer dans une pauvreté absolue, laquelle les conduira de nouveau en prison.

Ces dernières années, via diverses propositions de loi, j'ai exhorté l'État de New York et le reste du pays à en finir avec ce système de caution. Nous devons nous éloigner de notre tendance à incarcérer des hommes alors que leurs cas sont toujours en attente. S'ils ne sont pas un danger pour la société, ils doivent être libérés jusqu'à la prononciation de leur peine. Les juges devraient avoir une flexibilité pour offrir des alternatives à la détention avant le jugement – semi-liberté, bracelet électronique ou cures de désintoxication,entre autres. La norme actuelle, qui est contre-intuitive à tout principe de justice, vient en échange d'un prix moral et économique : à Rikers, chaque détenu dans l'impossibilité de payer une caution coûte 70 000 dollars par an à l'État ; d'autres alternatives seraient sans doute moins coûteuses.

Une telle réforme devrait surtout servir un but plus radical : l'abolition de la caution en liquidité. La ville de Washington a été un modèle dans l'élimination de cette institution désuète et discriminatoire. Nous devrions suivre cet exemple.

REFORMER LES LOIS DE CONDAMNATION
par Nicole D. Porter,directrice de promotion du Sentencing Project

Si les États-Unis veulent réussir à contrer la surpopulation carcérale, ils doivent revoir leurs lois de condamnation. Le Congrès et les organes législatifs de chaque État ont décrété des lois – peine minimale et « règle des trois fautes » menant à des peines de prison à vie – qui envoient plus de gens en prison, pour des périodes plus longues. En plus de cela, la part des personnes admises pour avoir violé les termes de leur liberté conditionnelle – sans commettre d'autres crimes – a doublé ces dix dernières années, passant d'une sur six dans les années 1980 à une sur trois aujourd'hui.

Mais il y a de quoi être optimiste, à l'heure où l'on voit certains États connaître une modeste réduction des incarcérations, imputable aux changements dans les textes de lois. Ces dernières années, la Californie s'est débarrassée de sa loi des trois coups, qui contraignaient certains prisonniers à être jugés de nouveau ; le New Jersey a pour sa part réduit les peines pour des infractions relatives à la loi sur les stupéfiants. Dans ces États, on a vu la population carcérale diminuer de 25 pourcents, et ce, en même temps que la criminalité. À New York, la réduction du nombre d'inculpations pour crimes liés aux drogues a aussi contribué à une disparité raciale moindre parmi les femmes incarcérées, dont 90 pourcent étaient Afro-Américaines ou Latinos. Réduire le nombre d'admissions pour les condamnés aux délits liés aux stupéfiants aura un impact positif sur la disparité raciale générale.

Afin de s'attaquer aux inégalités auxquelles font face les détenus de couleur, la sécurité publique doit être envisagée plus largement et réformée en vue de réduire l'intervention du système de justice criminel. Premièrement, en prenant l'exemple de la Californie et du New Jersey, nous devons viser à réduire le nombre d'emprisonnements, même pour des crimes graves. Un membre de gang emprisonné pour vol à 21 ans peut devenir quelqu'un de complètement différent à 30 ans. Deuxièmement, nous devons donner la priorité aux initiatives comme le Nurse Family Partnership, ce programme qui a montré que les visites au domicile pouvaient réduire significativement le taux d'arrestation des enfants de détenus et de leurs mères. Enfin, nous devons concentrer nos ressources pour faire diminuer le nombre d'incarcérations dans les communautés à haut risque. Il a été montré que les suivis psychologiques réduisaient considérablement les chances de récidive.

SOUTENIR LES COMMIS D'OFFICE
par Jonathan Rapping,fondateur et président de Gideon's Promise

Lorsqu'Hillary Clinton a déclaré aux activistes de Black Lives Matter « je ne pense pas que vous puissiez changer les cœurs – il vous faut changer les lois », elle a révélé sa philosophie, taillée dans le roc d'une longue carrière en politique. Conditionnée à envisager une solution pour chaque problème à travers un prisme politico-réformateur, Clinton n'arrive pas à imaginer influer sur les consciences des gens. L'activiste avec laquelle elle a échangé pense au contraire que l'injustice est conduite par les valeurs auxquelles nous adhérons ; et que pour arriver à un changement à long terme, les États-Unis doivent changer leur vision des minorités et des pauvres. Et au sein du système judiciaire, personne n'est mieux placé pour y aboutir que les avocats commis d'office, qui parlent à la place de 80 pourcent des gens accusés de crimes.

Pour chaque personne qui meurt à cause de la police, des dizaines de milliers sont retenus en cellule, sans avocat, ce qu'exige pourtant la Constitution américaine. Beaucoup retourneront en prison sans jamais réintégrer la société. Ce type d'injustice routinière sème plus de trouble encore dans les communautés vulnérables que les dérapages policiers. Mais la cause de ces abus, dans la rue comme devant un tribunal, demeure la même. Les professionnels de la loi pénale sont influencés par nombre d'idées reçues à propos des classes populaires ; ces dernières sont, conséquemment, traitées avec indifférence.

En tant que président de Gideon's Promise, je collabore avec des centaines d'avocats commis d'office qui souhaitent changer ce schéma et conduire des réformes là où la promesse d'une justice équitable n'est pas tenue. Nous travaillons beaucoup avec des cabinets de commis d'office du sud du pays, mais le nombre de cabinets concernés par notre cause ne cesse d'augmenter. Ces défenseurs rappellent aux juges, procureurs et jurés la façon dont nos clients doivent être traités.

Pour conduire une réforme systémique, nous devons enseigner le droit en soulignant les valeurs plus que les connaissances de lois. Pour ce faire, nous recherchons la conviction morale chez chacun des avocats. Alors que les procureurs et les juges estiment la valeur d'un accusé en se fondant sur les faits relatifs au crime prétendument commis, nous insistons pour que nos avocats en apprennent plus sur nos clients afin de mettre en valeur la dignité et l'humanité avec laquelle ils méritent d'être traités – que ce soit durant la plaidoirie, le procès ou l'audition.

Malheureusement, le débat tend à ignorer ces avocats et leur rôle de bouclier face à l'indifférence des tribunaux. Les hommes politiques recherchent souvent une solution législative immédiate à nos problèmes sociaux, sans prendre en compte les efforts nécessaires pour changer les mentalités – même si les biais sont pourtant nombreux.

Ceux qui se sentent impliqués doivent demander à tous les hommes politiques de s'engager en faveur des avocats pour les pauvres. Chaque avocat commis d'office devrait avoir à travailler sur un certain nombre de cas avec une certaine somme allouée à cet effet. Mais la plupart des commis d'office disposent seulement d'un court laps de temps pour travailler leur plaidoirie ; celui-ci leur sert juste à discuter avec leurs clients. Ensuite, ils sont condamnés à travailler sans enquêteurs ni experts, lesquels sont pourtant essentiels dans l'évaluation de la légitimité de l'accusation. S'ils souhaitent être les catalyseurs de réformes, les organisations qui promulguent la justice sociale devraient dépenser bien plus dans la formation des commis d'office.

RESTREINDRE LES POUVOIRS DES PROCUREURS
par Marie Gottschalk,professeur de sciences politiques à l'Université de Pennsylvanie et auteure de « Caught : The Prison State and the Lockdown of American Politics »

Le regretté William Stuntz, de la faculté de droit de Harvard, a pointé du doigt les procureurs, qui possèdent une grande marge de manœuvre lors des procès – ce sont les vrais faiseurs de lois du Code pénal. Les changements de comportement des procureurs ces 20 dernières années ont augmenté de façon drastique le nombre d'incarcérations. Depuis les années 1970, ce ne sont plus les décisions judiciaires qui grossissent le nombre des peines d'emprisonnement. C'est plutôt l'augmentation du nombre de crimes mis en avant par les procureurs de district. Ce fait a conduit les condamnés à des peines plus longues dès qu'il s'agissait de crimes violents.

Pour diminuer les risques d'incarcération, les procureurs doivent être amadoués mais aussi contraints à réduire la longueur des peines et les ordres d'emprisonnement. Parfois, le recours à la loi peut être utile pour forcer les procureurs à abandonner leurs pouvoirs superflus et les rendre plus responsables de leurs décisions. Cependant, les chemins vers une réforme pénale ne passent pas nécessairement par le Congrès et la législation d'État.

Les procureurs de district ont-ils une autorité suffisante pour déterminer en quoi le travail de leurs subordonnés est bon ou mauvais ? La différence de fonctionnement peut être grande d'un bureau à l'autre. Ce fait permet de comprendre les variations du taux d'incarcération d'un État à l'autre, d'une ville à l'autre, d'une municipalité à l'autre.

Les procureurs américains sont les plus puissants représentants du système judiciaire criminel ; ce sont également les moins compris et les moins transparents. La plupart de leurs décisions ne sont pas révisables. Avec la prolifération des peines minimales obligatoires et la compression des budgets pour les commis d'office, le déjà énorme pouvoir des procureurs n'a cessé d'augmenter.

En changeant leur comportement, les procureurs pourraient avoir un impact sur la diminution des taux d'incarcération et la réduction des disparités raciales. Par exemple, les procureurs de district pourraient modifier la norme d'inculpation de « cause probable » à « probabilité de conviction ». Ils pourraient prendre la décision de ne pas poursuivre certains délinquants. Le procureur général du département de Milwaukee, John Chisholm, a décidé de ne pas poursuivre en justice les personnes avec un casier vierge arrêtées en possession de drogue. La possession de petites quantités de marijuana a presque été dépénalisée à Brooklyn par le procureur général Kenneth P. Thompson.

Mais ces peines réduites ne seront sans doute pas suffisantes pour inverser la surpopulation carcérale. C'est pourquoi le système judiciaire dans son entier doit être modifié. Les tentatives de réduction de la population carcérale resteront un jeu futile et complexe tant que la culture d'application des lois ne changera pas radicalement.

Pour l'heure, les procureurs demeurent les joueurs numéro un de ce jeu. Mais jusqu'à maintenant, ils n'ont pas eu non plus affaire à une pression politique qui redéfinirait leurs rôles. Ceci mériterait peut-être d'arriver.

LE PROJET DES DÉTENUS
par Nancy G. La Vigne,directeur du Justice Policy Center,et Janine M. Zweig, membre du Justice Policy Center

Le président Obama a récemment critiqué les nombreuses blagues typiquement américaines à propos des viols en prison. Avec ces remarques, il s'est prononcé en faveur du pardon et de la réinsertion des personnes derrière les barreaux.

Avec cela, il a pointé du doigt une chose : le fait que la violence en prison va à l'encontre de ce pour quoi l'État envoie justement ces personnes en prison : la réhabilitation. Les individus en prison ont un droit fondamental de sécurité. De fait, tout ce qui va dans la direction opposée viole les droits constitutionnels et statutaires de ces individus. En outre, il est tout à fait banal d'estimer que la sécurité est une condition nécessaire à la réhabilitation.

Pourtant, d'après une étude du National Inmate réalisée entre 2011 et 2012, environ 4 pourcent de prisonniers fédéraux et 3 pourcent de prisonniers locaux ont déjà subi des sévices sexuels de la part d'autres détenus ou de membres du personnel au cours de leurs peines. Le taux d'agressions sexuelles dans les centres pour mineurs est deux fois plus élevé que ceux relevés dans les prisons pour adultes. D'après la National Survey of Youth in Custody, environ 10 pourcent de mineurs incarcérés dans des centres spécialisés ont été victimes d'agressions sexuelles en 2012.

Aussi, une étude effectuée sur une population de 7 200 hommes et femmes incarcérés a montré que 21 pourcent avaient été témoins d'un acte de violence physique de la part d'un détenu sur un autre détenu – cette violence pouvant se manifester via diverses menaces ou des agressions au couteau.

Que pouvons-nous faire pour rendre nos installations pénitentiaires sans risque pour que les détenus puissent s'affairer à des activités en vue de leur réhabilitation ? On pourrait commencer par envisager un renouveau architectural. Les occasions de commettre des actes violents en prison peuvent être réduites par tel ou tel ajout mobilier, lesquels permettraient aux détenus d'être mieux vus dans leurs cellules ou dans les différents lieux de rassemblement. Il serait également possible de sécuriser les objets et lieux qui peuvent devenir des outils ou des endroits propices à la violence. Nous avons visité une prison où nous avons appris que des précautions très basiques – sécuriser le local à balais, par exemple – suffisaient.

La violence en prison va à l'encontre de ce pour quoi l'État envoie justement ces personnes en prison : la réhabilitation.

De tels aménagements pourraient aussi nécessiter le recours à la technologie : la mise en place de caméras de surveillance, notamment. Notre propre recherche sur la prévention de la violence dans les prisons a montré que les cellules pouvaient devenir des lieux favorables à la violence, à l'automutilation et à la contrebande. Quoique les caméras ne puissent être installées dans les cellules – pour des raisons évidentes –, en placer quelques-unes dans les lieux les plus sensibles de la prison augmenterait le sentiment de sécurité des détenus.

Mais ce n'est pas uniquement l'environnement physique qui est à même de sécuriser les infrastructures correctionnelles ; ce sont les gens qui y travaillent. L'étude de prisonniers ayant développé des maladies mentales en prison a suggéré que la qualité de vie des détenus était corrélée à la qualité du staff. On a remarqué qu'entraîner le personnel à identifier les détenus ayant besoin d'être soignés pouvait avoir un impact positif sur les interactions avec les autres détenus, et leur travail en général. Les administrateurs devraient continuellement chercher de nouveaux moyens pour former et motiver le staff à effectuer son travail avec professionnalisme.

Mais les détenus ont aussi un rôle à jouer dans la prévention de la violence. En étudiant une population d'étudiants sur un campus universitaire, on a remarqué qu'entraîner les potentiels témoins d'actes de violence à agir était très efficace. Des approches semblables peuvent être tentées en prison. Ces formations pourraient entraîner les détenus à réagir lors de situations potentiellement violentes. Elles pourraient aussi aider à créer une culture qui refuserait peu à peu les blagues sur les agressions sexuelles. Le plus important serait d'offrir aux détenus la possibilité de partager leurs inquiétudes avec le personnel – sans avoir peur d'une éventuelle vengeance – lorsqu'ils ne sont pas assez à l'aise pour intervenir eux-mêmes.

Tous les détenus ont le droit de purger leur peine dans un environnement sécurisé, et ce, peu importe ce qui les a entraînés derrière les barreaux. Dans le but d'envisager une réhabilitation réelle et définitive, les prisons doivent être organisées différemment sur le plan architectural, avec un staff mieux entraîné, afin que quiconque puisse en sortir en ayant toutes ses chances d'aller de l'avant.

RÉINTEGRER CEUX QUI SORTENT
par Scott Budnick,producteur de films et fondateur du groupe Coalition anti-récidive

Il y a dix ans, un ami qui travaille dans l'industrie cinématographique m'a invité à participer à un atelier d'écriture au Sylmar Juvenile Hall de Los Angeles dans le cadre du programme InsideOUT Writers. J'ai tout de suite accepté de donner des cours, et je me suis mis à visiter plusieurs centres de détention pour mineurs. Pendant que je créais des comédies pour Hollywood, j'étais un témoin direct du cercle vicieux – trauma, crime, incarcération et récidive – qui détruit tant de vies partout à Los Angeles.

Mais, j'ai aussi été témoin d'une résilience incroyable. Avec du soutien, les jeunes que le système semblait avoir abandonnés étaient capables d'adopter un nouvel état d'esprit, de renoncer à la vie criminelle et de contribuer positivement à leur communauté. J'ai appris que beaucoup d'individus incarcérés voulaient changer leur histoire et se racheter de leurs crimes. Ils ont juste besoin d'une chance. Alors, j'ai quitté Hollywood en 2013 et j'ai fondé la Coalition anti-récidive (ou ARC).

L'ARC travaille dans le but de réduire les récidives de trois manières différentes : en collaborant avec d'anciens délinquants ayant réussi à réintégrer la société et qui encouragent les autres tandis qu'ils font face aux problèmes accompagnant la réinsertion ; en leur offrant des opportunités éducatives, professionnelles et financières ; en leur donnant un rôle de porte-parole en vue d'une réformation de la politique d'incarcération.

Les États-Unis doivent préparer les gens qui ont été incarcérés à faire une deuxième entrée dans le monde du travail ; d'abord, en leur offrant des emplois. Notre pays doit investir dans les programmes éducatifs qui leur permettront de décrocher des diplômes et un travail valorisant. Nous devons développer ces programmes via divers partenariats avec des compagnies, associations et syndicats.

Les individus avec lesquels je travaille sont motivés, optimistes et veulent aller de l'avant. Ils arrivent une demi-heure en avance et repartent bien après la fin. Ils travaillent plus vite que certains de mes collègues dans l'industrie cinématographique. Ils méritent qu'on leur offre une chance, un bon travail et le droit d'être payé plus qu'un SMIC, c'est-à-dire autant que ceux qui n'ont jamais commis de crimes.

Pour se concentrer sur l'éducation de leurs enfants ou leur emploi, les individus qui ont été incarcérés doivent être décemment logés. Une fois sortis de prison, la plupart retourne dans les quartiers qui les ont conduits à commettre des crimes, ou pire, n'ont nulle part où aller. Pour résoudre ce problème, l'ARC a développé un modèle de réinsertion innovant, en collaboration avec la California Community College, qui leur fournit un logement, un soutien académique et une écoute. ARC a développé ce modèle en réponse à la demande de ses membres.

Nous voulons tous appartenir à une société qui donnerait une seconde chance et la possibilité de se racheter à tous. Le modèle créé par ARC combine soutien, opportunités et plaidoyer pour changer des vies et construire des communautés sécurisées et saines. Le succès de notre modèle est évident quand on regarde le faible taux de récidive de nos membres : moins de 5 pourcents, ce qui extrêmement faible comparé aux taux moyens en Californie estimés à 60 pourcent chez les hommes et presque 50 pourcent chez les femmes.

OFFRIR DES ALTERNATIVES
par Raphael Sperry, président d'Architects/Designers/Planners for Social Responsibility, et Deanna Van Buren, directrice de FOURM Design Studio

L'accroissement de la demande pour une réforme pénitentiaire soulève beaucoup de questions sur l'état de notre système de justice, mais son état réel – sa structure physique en tant que telle – est souvent oublié lors des débats.

Alors que les législateurs, avocats et membres des communautés cherchent d'autres alternatives à l'incarcération, nous devons repenser l'espace dans lequel nous exerçons la justice. Les précédentes tentatives de réforme pénale ont été accompagnées par la création de nouveaux types de prisons : les pénitenciers du XIXe siècle (qui étaient des innovations à l'époque), aux prisons actuelles en passant par les « big houses » de la Prohibition. Aujourd'hui, la demande pour la construction est différente. Comme notre organisation Architects/Designers/Planners for Social Responsibility en a longuement débattu, l'ingéniosité et les ressources investies dans la construction de prisons nouvelles et « meilleures » ont participé à créer cette horreur qu'est l'incarcération de masse – dont nous essayons maintenant de nous éloigner. Pour résoudre ce problème, nous devons construire quelque chose de nouveau et pas de « nouvelles » prisons.

Les architectes et designers ont commencé à identifier en quoi de nouveaux types de structures pourraient améliorer l'efficacité des alternatives à la répression traditionnelle. L'une de ces approches est la justice réparatrice. C'est un procès neutre qui met l'accent sur le « remboursement » de la victime, pas de la société. Plutôt que de punir les coupables en leur infligeant une peine arbitraire, le programme de justice réparatrice met l'accent sur le besoin de réconcilier criminels et victimes, afin qu'ils puissent se racheter aux yeux de la communauté.

Beaucoup de ces programmes se développent dans les grandes villes des États-Unis et ont aujourd'hui lieu dans des bâtiments qui peuvent entraver leur but. Par exemple, faire se rencontrer une victime et un délinquant devant un tribunal ou un poste de police n'est pas propice à la création d'une bonne atmosphère. Le contexte fait que n'importe qui peut se sentir suspect ; il est impossible d'envisager de se faire des confidences. Sortir les gens de leur quartier et les emmener dans un endroit où le système judiciaire trône au-dessus d'eux, qu'ils soient victimes ou coupables, envoie de fait un mauvais message.

À Syracuse, dans l'État de New York, le Near Westside Peacemaking Project, de FOURM Design Studio, est un bon exemple de design pour une justice alternative. Pour intégrer des pratiques pacifiques dans des quartiers où le taux de crimes est élevé, un ancien bâtiment a été réutilisé dans ce but. FOURM et CCI ont créé un endroit neutre, composé d'un salon propice au rassemblement communautaire et à la réflexion, d'une cuisine, et d'une pièce pour des consultations en face-à-face avec un « pacificateur » désigné. Les plantes et les œuvres d'art imbriquées dans le décor créent un sentiment propice à la discussion entre victimes et coupables.

Échelonner l'approche neutre ne signifie pas nécessairement construire de plus gros centres. À la place, nous devons adopter un point de vue holistique et regarder les quartiers et les villes dans leur globalité. Nous devons comprendre les enjeux locaux, les problèmes et les opportunités. À Oakland, en Californie, FOURM et l'Institute for the Future collaborent avec des travailleurs sociaux, des policiers et des instances gouvernementales locales, afin de cartographier la ville en fonction de ses besoins. Notre projet « Justice Réparatrice » identifie les quartiers en manque de service public et propose un réseau de nouvelles plates-formes permettant de créer des programmes pour contrer le crime et la violence. Cela comprend aussi la création d'endroits pour favoriser la sécurité ou transformer des écoles publiques en centre communautaires offrant un accès à la santé, à l'éducation pour adultes et à d'autres services tendant vers la réhabilitation sociale.

Construire de tels endroits n'est qu'un début : c'est ce qui rend ce projet excitant et exigeant. Planifier passe d'abord par l'engagement du public – et ce afin que celui-ci prenne conscience de l'importance du projet. Impliquer la communauté crée un esprit de collaboration et de respect essentiels pour un impact durable sur la sécurité publique.

Dans les cas les plus sinistres, la manière dont sont agencées les prisons contribue à la violation des droits de l'homme pure et simple. Dans le meilleur des cas, l'agencement des prisons répond uniquement au crime et à la violence après coup. Architecture, design et planification cherchent à résoudre le problème avant qu'il n'advienne. La réforme de la justice criminelle demande un véritable effort professionnel en vue de créer des endroits où la justice pourrait être rendue dans un espace ouvert – pas derrière des barreaux.

SUPPRIMER LES PRISONS
par Mariame Kaba, directrice du projet NIA

En 2015, il est difficile d'imaginer une pire institution que la prison. Avec de nombreux cas d'agressions sexuelles, de grèves de la faim en opposition à l'isolement et de nombreuses morts en détention, la prison perpétue la violence de la rue et va à l'encontre de son éthique de sécurité publique.

En 2015, il est difficile d'imaginer une pire institution que la prison.

En 2003, l'universitaire et activiste Angela Davis a suggéré que « notre problème le plus pressant » était celui de « créer de nouveaux terrains de justice où la prison ne serait plus un point de référence. » Douze ans plus tard, son avertissement n'a jamais autant été d'actualité. Abritant la plus grande population emprisonnée de la planète, les politiciens américains, de Newt Gingrich à Hillary Clinton, avancent à grands coups de rhétorique l'idée que l'incarcération de masse est, en effet, un problème national. Moins de gens, cependant, sont prêts à admettre que les prisons sont fondamentalement néfastes. Les deux sont pourtant vrais. Il ne tient qu'à nous de repenser collectivement, d'une façon humaine et raisonnable, la façon de résoudre ce problème social. Pour cette raison – parmi tant d'autres –, je suis en faveur de l'abolition des prisons.

Oui, certains individus incarcérés en prison ont causé beaucoup de souffrance autour d'eux. C'est indéniable. Il est également indéniable – du moins, j'en suis convaincue – que la création de structures communautaires peut contrer la violence et éviter les conflits. En tant que survivante de la violence, je veux que nos communautés soient plus sécurisées. Et notamment, qu'une minorité de personnes ayant causé du tort finisse emprisonnée. Construire des structures communautaires nous fera, j'en suis certaine, nous concentrer sur les problèmes que notre système actuel ignore, néglige et est de toute façon incapable de résoudre.

De Ferguson à Baltimore, de Rikers Island à Guantánamo, la nation-prison américaine ne fait que perpétrer violence et précarité. Pourtant, les actuelles interventions proposées en tant qu'« alternatives à l'incarcération » – traitement médicamenteux, boot camps, supervision, travaux d'intérêt général et bracelet électronique – dépendent toutes de la surveillance, de la maîtrise et bien sûr, de la punition. Nous devons donc créer de nouvelles formes de justice. Celles-ci doivent être fondées sur des principes de respect et de vivre ensemble. Nous devons nous demander : les prisons sont-elles obsolètes ?

Se débarrasser des prisons n'est clairement pas quelque chose à quoi l'on pourra aboutir facilement, mais nous avons un bon point de départ avec le ras-le-bol actuel. Des organisations et groupes tels que Critical Resistance, Black & Pink, We Charge Genocide, Common Justice, le Audre Lorde Project, ainsi que ma propre organisation, Project NIA, militent en faveur de l'abolition des prisons. Nous le faisons en créant des projets à l'échelle locale et des initiatives proposant des idées et des structures afin de gérer les conflits. Et in fine, nous adresser au crime sans compter sur la police, ni sur les prisons.

Quand je parle d'abolition, je ne demande pas la fermeture immédiate de prisons (même si l'on peut certainement accélérer le processus en supprimant la caution en liquidités, par exemple). Les abolitionnistes que je connais savent qu'en tant que société, nous avons besoin de nous assurer que nous sommes tous responsables des gens qui commettent des crimes – et de ceux qui récidivent. Une partie de notre travail est de créer les conditions idéales pour nous assurer que nous pouvons vivre dans un monde sans prisons. Il y a, en revanche, beaucoup de questions auxquelles répondre et de barrières à franchir. Nous devons les franchir ensemble. Nous le devons et nous le ferons, car nous existons.