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Je suis ce que l’on appelle une cagole – et tout va bien pour moi, merci

Plus j’attise la médisance, plus j’apprends à n’y accorder aucune importance.

Capture d'écran via Vimeo.

Cet article a été rédigé en partenariat avec CANAL + dans le cadre de la sortie du documentaire Cagole Forever, diffusé le mercredi 15 février à 22h50. Cliquez ici pour plus d'informations.

J'ai grandi en plein cœur de Marseille, entre la Plaine et le Cours Julien. Ma famille respire le franc-parler et le tempérament bouillant du Sud. Il n'y a qu'à voir ma grand-mère : elle a 80 ans, mesure un mètre cinquante et n'hésite pas à dire à ceux qui l'emmerdent de fermer leur gueule. Plus jeune, mon père était punk et je me suis construite dans son univers. Pendant longtemps, j'étais la gothique de service et j'arborais des coupes de cheveux complètement improbables. Depuis, mon style vestimentaire a radicalement changé. Je suis restée provocatrice, mais je suis devenue ce qu'on appelle communément une cagole. J'aime le rose, les paillettes et les grosses créoles dorées. Mes parents ont passivement assisté à la transformation de l'adolescente que j'étais. Ils n'ont jamais vraiment porté attention à mes fringues. Je peux sortir de la maison à moitié nue avec un bout de sparadrap pour cacher mes tétons, ils s'en carrent l'oignon.

Je porte des tenues très moulantes. J'ai l'habitude de mettre des jupes ultra courtes, des dos nus et des décolletés très plongeants qui laissent entrevoir quelques uns de mes tatouages – j'en ai une bonne dizaine : des dessins, des phrases, des titres de chansons. Parmi eux, quelques erreurs de jeunesses indélébiles que j'essaie tant bien que mal de dissimuler, même si mes fringues ne recouvrent pas grand-chose. Je m'habille surtout en noir, mais je me permets des excentricités : une veste en poils roses, un sac tapissé de strass, un minishort en sequin... Et je ne sors jamais sans mes talons d'au moins 15 centimètres. Si la journée va être longue, je me permets une paire de compensées.

Photo publiée avec l'aimable autorisation d'Elsa*.

Je porte également beaucoup d'attention aux petits détails comme mes ongles ou mes cils. Une à quatre fois par mois, je me rends chez mon esthéticienne, une amie, pour me faire refaire les ongles, changer leur couleur ou les recouvrir de paillettes et de fioritures. Ils mesurent trois mètres de long et sont toujours impeccables. Au fil des ans, j'ai appris à utiliser mes doigts différemment pour accomplir des petits gestes du quotidien qui s'avéraient être de véritables challenges, comme décapsuler une canette de coca, par exemple : il faut habilement utiliser le côté de son pouce pour réussir à ouvrir le tchitchou. Même chose pour tirer la chasse d'eau, je ne peux pas appuyer directement dessus, sinon je me pète un ongle. C'est toute une technique.

Une fois par semaine, je me colle aussi de faux cils, que j'essaie de ne pas choisir trop touffus – plus ils sont fournis, plus ils sont lourds et risquent de tomber de mon œil. Il m'arrive d'ajouter de petits diamants aux coins des yeux. Je songe par ailleurs à me faire tatouer les sourcils de façon semi-permanente. En revanche, j'exclus le contour de ma bouche. J'aime trop le maquillage pour me restreindre dans le choix de mes rouges à lèvres.

Vu la manière dont je me sape, je me fais systématiquement traiter de pute quand je marche dans la rue. À Marseille, tu te fais brancher quand tu sors de chez toi, quelle que soit ta manière de t'habiller. Alors il suffit de faire quelques mètres en collants résilles avec un T-shirt en guise de robe et c'est la pluie d'insultes. Même mes potes y vont de leur petite remarque. Pour la plupart, je les connais depuis le collège, mais les mecs me balancent encore des réflexions du style : « Tu mets un décolleté pour montrer les seins que tu n'as pas », ou encore : « Habillée comme ça, tu appelles au viol… » – des choses hyper misogynes, au final. Mes potes meufs me charrient gentiment. Elles s'amusent à m'imiter et se prennent en photos dénudées et maquillées comme des voitures volées. Elles me traitent de cagole, et elles ont bien raison.

Quand on grandit à Marseille, on comprend vite que la cagolitude, c'est un état d'esprit plus qu'un style vestimentaire. Les fringues très courtes sont avant tout un moyen de montrer qu'on est une femme libre et qu'on n'en a rien à foutre de ce que peuvent penser les gens. La cagole est une grande gueule, elle parle fort et emmerde tout le monde. Au lieu d'attendre les critiques, elle les provoque et donne aux autres l'occasion de la rabaisser pour mieux leur dire d'aller se faire foutre. La cagole cherche aussi l'embrouille pour montrer qu'elle n'a pas peur. Elle fonce dans le tas, met les pieds dans le plat, dit tout haut ce que les gens pensent tout bas. Plus elle attise la médisance, moins elle y accorde d'importance. C'est pour elle un moyen d'affirmer son indépendance.

Aussi loin que je me souvienne, je n'ai jamais prêté attention au regard des autres. Je suis bien dans ma peau, j'ai confiance en moi et je n'ai pas la langue dans ma poche. Un type peut mesurer deux mètres de haut et faire trois fois ma carrure, je lui rentrerais quand-même dans le lard. Mes potes sont toujours derrière moi pour essayer de me calmer et ça fait plusieurs années qu'ils me supportent et essuient les pots cassés. Je me souviens, dans une boite miteuse d'Italie, avoir provoqué un militaire vraiment balèze qui commençait à faire le mariole avec moi. Il me draguait de manière bien sale, ce qui m'a naturellement saoulée. J'étais ivre et je l'ai traité de tous les noms, avant de le pousser en le menaçant de lui casser la gueule. Au final, mon ex s'est interposé entre nous. Il était tout sguinche [maigrichon] et s'est retrouvé à l'hôpital avec une bosse sur la tête.

L'image de la cagole dépeinte dans les médias est très péjorative, un cliché du mauvais goût. Elle respire la vulgarité, montre son cul dans une téléréalité et écoute du Liza Monet en boucle. Pour ma part, être cagole ne m'empêche pas d'avoir des goûts musicaux éclectiques, de mon maître David Bowie à la très nunuche Lana del Rey. De la même manière, je ne passe pas mes soirées en boîte de nuit à choper tout ce qui bouge et à cumuler les plans culs. À vrai dire, la religion occupe une grande place dans ma vie et je n'ai connu que très peu d'hommes. Par ailleurs, je n'aime pas beaucoup sortir en boîte, sauf quand je suis vraiment saoule et que mes amis m'embarquent. Je préfère me poser au Bar du Marché, au Petit Nice ou au Red Lion, les bars incontournables de mon quartier.

À mes yeux, il y a une différence subtile mais importante entre une poufiasse et une cagole. La première, on peut la rencontrer aux quatre coins du monde, mais sortez la cagole de son habitat naturel – Marseille – et elle est perdue. Depuis peu, j'ai entamé des études sur Paris et la vie là-bas a complètement bouleversé mes habitudes et ma façon de communiquer avec les gens. Entrez dans un bar pour vous accouder au comptoir et commander une mauresque dans votre plus beau marseillais, vous verrez le malaise qui s'installe dans la pièce. Aborder des inconnus à Paris, ça ne se fait pas non plus – c'est très mal vu.

Mon identité est profondément liée à la ville dans laquelle j'ai grandi. Mon caractère, mon accent, mes provocations intempestives, tout ça c'est un peu comme la ville de Marseille – extrême et bruyante, à prendre ou à laisser.

Cet article a été rédigé en partenariat avec CANAL + dans le cadre de la sortie du documentaire Cagole Forever, diffusé le mercredi 15 février à 22h50. Cliquez
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* Le nom a été changé à la demande de l'auteure.