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UN ENTRETIEN AVEC AMEN DUNES

Amen Dunes est le projet de l'américain Damon McMahon, artiste au parcours atypique qui a sorti en avril 2009 un premier album DIA sur le label Locust et en juin dernier le EP Murder Dull Mind sur Sacred Bones Records. Cet entretien a été réalisé il y a deux mois, en août 2010.

Je me suis toujours demandé quelle était la signification de ton nom Amen Dunes ?

Ca fait longtemps que je fais de la musique. Avant d'enregistrer DIA en 2006, j'avais déjà été dans des groupes à N.Y. et à Philadelphie (où je suis né), alors que j'avais aux alentours de 20 ans. Avant ça, j'écrivais des chansons tout seul alors que j'étais encore adolescent. Je n'ai probablement enregistré qu'un dixième des chansons que j'ai écrites, elles sont toutes dans un sac plastique planqué dans ma chambre. Donc la musique pour moi a toujours été quelque chose de personnel, je l'écris et l'enregistre pour moi-même, pas tant pour la sortir et plaire à un public. DIA partait de ce principe jusqu'à ce qu'un ami ne l'écoute et me demande de l'envoyer à Locust, le label qui l'a sorti.

Le nom Amen Dunes n'a pas de réelle signification, j'aimais surtout la combinaison visuelle de ces deux mots, mais je suppose aussi qu'une partie de moi trouvait que le mot Amen avait un côté gothique qui semblait coller à la musique, tout comme l'image des dunes de sable.

Je sais que tu as beaucoup bougé, tu as vécu dans différents pays, c'est une volonté ou plus un besoin ? T'habites où maintenant ?

Je vis à nouveau à New York, mais j'ai vachement bougé, c'est vraiment un besoin. Je pense que j'écris de la musique en rapport avec mon environnement, donc être dans un nouvel endroit me donne envie de faire de la nouvelle musique. L'album DIA a été complètement écrit et enregistré quand j'étais à Catskills, dans le nord de l'état de New York, où je suis resté un mois, et le EP Murder Dull Mind date de l'époque où j'habitais en Chine. Chacun d'entre eux reflète l'ambiance dans laquelle je me trouvais à l'époque. La première était plutôt claustro et désagréable, je m'enfermais dans ma tête, alors qu'en Chine la vie était lente et surtout, je me sentais loin de chez moi. Je peux presque entendre ces différentes ambiances dans chacun des disques.

Tu as besoin de t'isoler pour composer.

D'une certaine manière il faut se sentir libre de toute responsabilité et détaché des gens, et donc oui, être seul aide totalement à écrire. Dès que je me sens trop impliqué je ne compose pas autant. Donc c'est vraiment pas évident d'écrire à N.Y, c'est un peu un tue l'inspiration ici pour moi. Mais j'y ai aussi passé beaucoup de temps dans ma vie et c'est ici que vivent les gens avec qui je préfère jouer, donc pour l'instant c'est chez moi.

Tu as écrit DIA aux États-Unis et Murder Dull Mind à Pékin, raconte-moi un peu ces deux sessions.

Elles étaient très différentes. Pour DIA j'en avais marre de la scène musicale de N.Y et du microcosme des groupes, donc j'ai décidé d'arrêter de faire des concerts et de partir vers le nord dans la forêt pendant un moment pour enregistrer avec aucune intention de sortir quoi que ce soit, simplement pour moi. J'avais plus ou moins décidé de quitter le milieu de la musique, vu que j'avais déjà décidé de partir pour la Chine à la fin de l'année 2006 et que je comptais y rester pendant environ 4 ans. Amen Dunes n'existait pas à l'époque, d'ailleurs c'était juste le nom d'une chanson - NDLR : premier morceau sur l'album DIA.

En novembre 2006 j'ai loué une cabane près du village de Shandaken, dans les bois, et j'y ai ramené un magnéto à bande et de quoi enregistrer. Et en gros chaque jour, je commençais à enregistrer à peine sorti du lit, en ne m'arrêtant que pour cuisiner, sinon je ne faisais qu'écrire et enregistrer toute la journée. C'était l'hiver, la nuit tombait peu après mon réveil , je restais enfermé quasiment tout le temps à part pour chercher de la bouffe et m'acheter des clopes. Il n'y avait pas de téléphone, pas de télé, pas d'internet ni rien, donc je n'avais pas trop le choix. J'ai été là bas tout seul pendant un mois complet et ça a donné une musique dont j'étais très fier, mais je dois dire que ça n'a pas été facile non plus. Vivre comme ça finit par t'atteindre au bout d'un moment..

Oui j'imagine. Et du coup Pékin ça devait être un autre truc, en comparaison.

Oui pour Murder Dull Mind, bien que ces morceaux - tout comme ceux de DIA - ont tous été faits en une prise, je ne les ai pas faits en une session mais tout au long des deux années où j'ai vécu là bas. Donc je pense que ces morceaux sont moins liés à un moment précis que ceux de DIA, mais ils parlent plus de comment j'ai vécu en Chine pendant ces deux ans. Bien que j'en ai enregistré quelques-uns sur un magnéto cassette que j'ai trouvé, j'ai fait les autres directement sur mon laptop avec le micro intégré dans mon appart. Il n'y avait pas de véritables studios où aller - de toute façon je n'aime pas ça - et je n'avais amené aucun matériel d'enregistrement en Chine, donc j'ai fait avec les moyens du bord. C'est pour ça que l'album est si dépouillé et silencieux.

Ça en fait presque peur, des fois.

En plus j'habitais dans des logements communaux et je faisais déjà un peu flipper mes voisins, donc bon, je ne voulais pas empirer les choses. Pour ce qui est de l'ambiance des morceaux, ils sont tous beaucoup plus ouverts et libres que sur DIA je crois, les États-Unis me manquaient pas mal.

Quand tu vis pendant un moment dans un autre pays, tu passes beaucoup de temps à penser aux gens et à la vie que tu as laissé derrière toi, donc un certain nombre de ces chansons parlent de mes proches et de ma vie aux USA. Je crois que c'est aussi pour ça que j'ai choisi de reprendre le morceau d'Hector Lavoe comme morceau d'ouverture. Sa musique - c'était un des piliers de la scène Salsa new-yorkaise des années 1970 - me faisait tellement penser à la maison et que je voulais écrire une chanson sur la nostalgie d'être loin de chez soi, et qui n'aurait pas pu être plus éloigné de mon quotidien en Chine. Voilà, c'est ça qu'on entend.

Amen Dunes - Diane

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Quand j'écoute tes disques, j'ai le sentiment que c'est bien plus que « juste » de la musique. Y'a quelque chose d'indéfinissable qui semble toucher une vérité. Ta manière de chanter ressemble presque à des incantations, et les mots se transforment en syllabes qui s'étirent au maximum pour devenir complètement abstraites. Tu cherches autre chose que simplement écrire des morceaux ?

Oui, complètement. Mes chansons et le fait de chanter sont avant tout un remède, comme une sorte de méditation. Parfois une chanson, ou la chanter une fois écrite, est une manière d'attaquer les gens ou de me venger d'une certaine manière, et parfois c'est juste pour me calmer ou m'apaiser, c'est une échappatoire. Avant j'écrivais des paroles mais ces derniers temps, penser à des mots pour coller à une mélodie ou un son de ma voix me semble artificiel donc j'ai plus ou moins arrêté de le faire. C'est plus agréable de juste chanter un sentiment. J'adore les gens qui écrivent des paroles mais c'est quelque chose avec lequel je ne suis plus à l'aise.

J'ai l'impression que la musique en général t'influence de moins en moins.

Je dirais que d'autres musiques m'ont bien évidemment influencé ces dernières années, mais je ne crois pas que ces influences aient autant d'importance aujourd'hui. Écrire et jouer sont devenus si naturel que je ne crois pas que ce que j'écoute affecte réellement ma musique. Je fais juste mon truc. Même si le son ou le style de musique que j'écoute ne se ressent plus vraiment dans ma musique, le sentiment persiste.

J'ai découvert par hasard quelques photos incroyables de rites Vaudou à Haïti, et je suis tombé sur la photo que tu as utilisée pour ta pochette DIA - tu fais toi-même tes propres pochettes, je crois ? Et j'ai trouvé le lien entre ces photos, le Vaudou et la musique assez intéressant. C'était intentionnel ?

Ouais, je fais tous les artworks de mes albums et je trouve ça hyper important. Ça suggère à l'auditeur comment écouter le disque, et aussi à quoi pensait l'auteur quand il l'a fait. La couv de DIA est une photo d'un rituel vaudou haïtien oui, mais à la base, je l'ai trouvé sur un arrêt sur image du film de Maya Deren « Divine Horsemen ». Pour coller avec DIA j'étais plus intéressé par les films de Maya que par le vaudou haïtien en soi, mais j'ai trouvé que ce film et cette image étaient appropriés. La photo de ce visage était une représentation totalement volontaire de ma musique et aussi la façon dont j'écrivais et chantais sur ce disque ainsi que mon état d'esprit à l'époque.

La cover de Murder Dull Mind est assez incroyable, aussi.

C'est une photo que j'ai prise en Chine à la frontière avec le Tadjikistan, juste au nord de la frontière avec l'Afghanistan, dans une ville qui s'appelle Tashkurgan. J'essayais d'aller au Pakistan mais on ne me laissait pas rentrer donc j'ai dû rester dans cette ville frontière pendant plusieurs jours. Elle représente très bien l'ambiance du disque.

Tu vas bientôt sortir d'autres trucs ?

Je sors un split EP cet hiver avec un groupe belge incroyable qui s'appelle Razen, sur le label Kraak. J'ai essayé de reprendre note pour note certaines de mes chansons éthiopiennes préférées. Le disque est terminé et j'en suis très content. J'enregistre aussi quelques trucs pour un label spécialisé tapes que mes potes Taylor Richardson et Greg de Gary War sont en train de lancer. Et aussi, un nouvel album de Locust.

C'est fou que tu parles de musique éthiopienne parce que la première fois que j'ai écouté ta musique, j'ai tout de suite fait le lien avec la musique d'Afrique sub-Saharienne et Éthiopienne, genre Mulatu Astatke, ou des trucs plus spirituels, limite blues.

Cette question est cool. Je crois que j'ai été influencé par la musique « ethnique » - c'est probablement un terme que les gens n'aiment pas, mais c'est pratique - tout au long de ma vie, en plusieurs phases.

Ma grand-mère était une chanteuse country, elle avait un groupe qui chantait à la radio en Virginie, donc ma plus lointaine connexion à la musique remonte à la Country, sans doute grâce à elle. Après ça j'ai découvert le blues acoustique au collège. Je n'ai jamais été un grand fan du blues électrique mais j'adorais les vieux musiciens de blues country quand j'étais ado. Des gens comme Tommy Johnson, Henry Thomas, Mississippi John Hurt, etc. Leur façon simple de plaquer un accord ou de jouer en arpège a été la première chose que j'ai apprise à la guitare quand j'avais 14 ans. J'ai fait un voyage dans le sud pendant quelques mois vers mes 17 ans, et ça m'a marqué. La musique éthiopienne que je reprends provient intégralement de cassettes que mon pote Josh a dégotées à D.C., où vit une grande communauté éthiopienne. J'en suis tombé amoureux à la première écoute. Le son complètement décousu, fucked-up, funky et qui sonne à la fois comme un truc vraiment mélancolique, c'est un truc rare. On entend jamais ça. Je ne lui rends certainement pas justice dans mes reprises, mais j'ai quand même adoré les faire.

Donc c'est bien ça, j'ai toujours lu qu'on t'associait principalement à la musique psychédélique, Syd Barrett en premier lieu. Je trouve ça un peu léger comme référence, et pas tellement fondé finalement quand on écoute bien.

Je n'ai jamais été dans la musique strictement psychédélique. Ce que j'aime en revanche, c'est ce qu'ont certaines musiques psychédéliques et la plupart des musiques spirituelles internationales - une transcendance méditative. C'est ce qui manque à la plupart des disques psyché obscurs, et c'est pour cette raison que je n'ai jamais été à fond dans ce genre de musique.

Oui, c'est toujours du « rock », quoi.

J'ai toujours adoré les musiques de temple, notamment pendant mes trois années passées en Chine, mais aussi par exemple la musique classique du sud de l'Inde, les chants religieux du Moyen-Orient, tout ça m'a beaucoup plus marqué. Je crois que ce qui rend certaines musiques psychédéliques intéressantes, les meilleures, c'est quand elles transmettent aussi ce sentiment de transcendance. Mais tu peux le retrouver dans presque n'importe quel genre musical, de la Chicago House à la musique éthiopienne, même les débuts de Madonna... Ma musique ne représente pas le style que je préfère nécessairement, c'est juste la façon dont j'ai appris à canaliser au mieux cette transcendance méditative pour moi-même.

INTERVIEW : VINCENT MARGUERY

TRADUCTION : LAURA SAGLIO

MERCI À AMEN DUNES POUR L'INTERVIEW ET LES ILLUSTRATIONS