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Une anthologie des meilleurs faits divers parisiens

Parapluie meurtrier et collabos psychopathes : le fanzine « C'est arrivé près d'ici » recense les histoires les plus sordides arrivées à Paris.

Une du Petit Journal daté du 25 août 1907

« Si les murs pouvaient parler... » Comme moi, vous vous êtes sans doute déjà demandé si des histoires glauques, sordides et sanglantes avaient eu lieu par le passé entre les quatre parois de votre appartement. Meurtres, assassinats, viols – les faits divers sont si nombreux qu'il est probable que l'âme d'une victime rôde autour de votre oreiller.

Si vous habitez Paris, vous trouverez une réponse à vos interrogations en poussant la porte des éditions Baleine, situées au 11 rue Muller. Dans les coins poussiéreux de cette maison d'édition indépendante, vous pouvez vous procurer des petits fanzines d'une cinquantaine de pages, intitulés « C'est arrive près d'ici », dans lesquels sont inventoriés meurtres, accidents, scandales et autres faits divers qui ont eu lieu dans différents quartiers.

Publiés depuis un an sur la base de recherches menées par Jean-François Platet, directeur des éditions Baleine, ces fascicules relatent grâce à des coupures de journaux d'époque les faits divers les plus loufoques et sombres s'étant déroulés dans la capitale. Financé grâce aux commerçants locaux, ce fanzine a déjà été décliné en trois numéros.

J'ai rencontré Jean-François Platet dans le sous-sol de sa boutique. J'ai voulu en savoir plus sur les histoires les plus lugubres sur lesquelles il était tombé pendant ses recherches, et pourquoi l'être humain se réjouissait toujours du malheur des autres.

Premier numéro du fanzine, édité par les Éditions Baleine

VICE : Bonjour Jean-François. Depuis quand publiez-vous cette série ?
Jean-François Platet : Ça fait un an et demi que j'ai commencé mes recherches. Le numéro 0 est sorti il y a un an, celui sur les Abbesses en octobre 2015 et celui sur Pigalle en février 2016. Le numéro 3, consacré à Lamarck-Caulaincourt, devrait sortir en mai.

Il n'est pas tellement difficile de trouver les articles, mais plutôt un financement. Avec le succès des numéros précédents, on a de plus en plus d'annonceurs qui viennent d'eux-mêmes, ce qui simplifie le travail commercial et nous permet de publier plus rapidement.

Comment vous est venue cette idée ?
Ma motivation de base était extrêmement égoïste : je cherchais à connaître les faits divers de mon quartier. Il se trouve qu'ici, au 11 rue Muller, un serrurier a été poignardé sur le boulevard de Clichy avec sa copine. Sinon, un crémier s'est pendu au premier étage. Au numéro 9, une veuve de guerre dépressive a tué sa fille de dix ans, « la petite Ginette », avant de se suicider. En face, au 18, un type est tombé dans un puits et s'est noyé. On peut remonter toute la rue comme ça, rien qu'avec des faits divers...

Nous recensons les histoires depuis les débuts de la presse quotidienne, c'est-à-dire 1860, jusqu'à 1945. Après cette période, cela peut poser des problèmes à certaines personnes, encore vivantes.

Comment procédez-vous dans vos recherches ?
Au départ, j'ai commencé avec ce que j'avais sous le coude, c'est-à-dire des livres. Je possède pas mal de bouquins historiques sur Montmartre, ainsi qu'un stock de vieux journaux. Après, je me suis mis à fouiller dans la base de données de différentes bibliothèques : la Bibliothèque nationale via Gallica, les autres bibliothèques de la ville de Paris, ainsi que des bibliothèques étrangères.

Après toutes ces recherches, il a fallu trier, car il y a beaucoup de « déchets ». Sur la rue Muller, par exemple, on a trouvé 2 000 articles, mais la plupart étaient de simples petites annonces. À la fin du premier tri, il en restait 300. Sur ces 300, il y avait des doublons. Je me souviens d'un type qui, un soir, a donné un coup de couteau dans la cuisse de sa maîtresse. Ce fait divers a donné lieu à de nombreux articles.

Dans un cas comme celui-ci, où il y a une dizaine d'articles, je n'en garde qu'un – voire aucun, comme pour cette histoire qui n'était pas passionnante. Dans la rue Muller, j'ai retrouvé la trace de 80 suicides, mais n'ai gardé que deux articles. Sinon, ça devient trop répétitif.

Une du Petit Journal daté du 5 mai 1912

Comment sélectionnez-vous les histoires que vous gardez ?
En général, je conserve les trucs qui me font délirer, qui sont comiques. Par exemple, rue Caulaincourt, je suis tombé sur l'assassinat d'une petite fille, avec sans doute un viol en prime. Je laisse tomber les histoires de ce type.

Y a-t-il un fait divers que vous avez en tête ?
Je dirais l'histoire de Paul Clavié, qui date de la Seconde Guerre mondial. C'était un truand, un type responsable de plusieurs braquages dans l'entre-deux-guerres, qui a fini par être incorporé dans la Gestapo française de la rue Lauriston – la bande Bonny-Lafont. En gros, il s'agissait d'anciens repris de justice collaborant avec les nazis.

Ce mec-là, Paul Clavié, était un vrai voyou et un dragueur de vieilles femmes. L'une des vieilles possédait 15 millions en lingots et Louis d'or planqués chez elle. Clavié était au courant, et l'invite à déjeuner un samedi à la campagne. Elle vient avec sa gouvernante. Au bout d'un moment, il craque et commence à la tabasser pour qu'elle avoue où est planqué son magot. Il s'en prend à la gouvernante, la viole, puis finit par la tuer. La vieille ne parle toujours pas, alors il la suspend au plafond par les bras et lui brûle les pieds. Toujours rien. Ça l'énerve, alors il la bat jusqu'à ce qu'elle meure.

Au final il a été fusillé avec les autres membres de la bande. Dans l'article que j'ai gardé, un journaliste relate le procès. Clavié a prononcé une seule phrase : « Je les ai fait bouillir pour mieux les désosser. » C'est tellement atroce et grunge que j'étais obligé de garder ce fait divers.

Je vois.
J'ai une autre histoire en tête. Dans le Nazir, un bar pas très loin d'ici, deux mecs s'embrouillent et sortent se battre. L'un des deux fait tomber son parapluie. L'autre le ramasse et lui jette dans la gueule. Le parapluie pénètre dans l'œil et touche le cerveau : le mec meurt sur le coup. Évidemment, l'autre prend la fuite. Mais ce qu'il faut savoir, c'est qu'à l'époque, tout le monde connaît tout le monde dans un quartier comme Montmartre. Tu ne pouvais pas t'enfuir. On te retrouvait forcément le lendemain.

Ça m'a mis sur la piste : j'ai voulu compter le nombre de personnes tuées à cause d'un parapluie. Pour l'instant, j'en dénombre cinq.

Exemple de fait divers évoqué dans le fanzine

Selon vous, pourquoi sommes-nous autant fascinés par les faits divers ?
C'est très simple : ce sont des emmerdes qui ne nous touchent pas. Dans ce sens, le fait divers est un divertissement.

Comptez-vous évoquer d'autres quartiers de Paris ?
En fait, on pourrait envisager d'évoquer Paris, la province, et même l'étranger ! En fouillant dans les journaux quotidiens, on trouve de tout. Je me suis intéressé à ce qui se passait à Montmartre parce que j'habite dans ce quartier, et parce qu'il y a encore une culture spécifique à cet endroit.

Quel regard portez-vous sur l'évolution de Montmartre ?
En fait, me plonger dans les faits divers m'a confirmé ce que je savais déjà : les riches ont revendu aux riches, dans des quartiers où il y a toujours eu beaucoup de pauvreté.

Pigalle a toujours été une plaque tournante du trafic de drogue et de la prostitution, alors que Blanche était le coin des musiciens. Aux Abbesses, c'était différent, puisque les faits divers touchaient surtout des commerçants assez aisés. De leur côté, les habitants de Caulaincourt – une rue remplie de riches – se faisaient dépouiller par les « pauvres » du « maquis ». Bref, chaque quartier connaissait ses propres soucis.

OK. Merci beaucoup, Jean-François.

Retrouvez le fanzine « C'est arrivé près d'ici » sur le site des éditions Baleine.

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