confinement voisin bruit coronavirus covid-19
Illustration de Pierre Thyss
Life

Le confinement m'a fait haïr mes voisins et toute idée de vie en communauté

« Aimer les autres et prendre soin d'eux, c'est agir avec humanité. Les comprendre, c'est agir avec vertu », écrivait Confucius – lequel n’a sans doute jamais été confiné en appartement.
Paul Douard
Paris, FR
21.4.21

L’expression “vie en communauté” a toujours raisonné en moi comme un abîme. Symbolisée par une promiscuité permanente et des « Ça vous dit on fait une liste des repas pour la semaine ? », le vivre ensemble m’apparaît davantage comme une crise hémorroïdaire qu’un coucher de soleil sur l’océan Pacifique. Cela est encore plus vrai quand on habite une ville où s’entassent 20 000 personnes au kilomètre carré. Le bruit des camions de livraison en sur-régime, les insultes des chauffeurs de taxi qui fusent depuis les habitacles et l’inquiétante quantité de Français qui écoutent de la musique sur le haut-parleur de leur téléphone rendent la ville inhospitalière. Selon une enquête, Paris serait la neuvième ville la plus bruyante au monde. Heureusement, il existe une échappatoire, un refuge, une arche où l’on peut a priori vivre coupé des autres : son logement.

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Jusque-là, mon appartement parisien coûtant tous les mois le prix d’une 206 d’occasion revêtait au moins la qualité de havre de paix. Face au monde extérieur, je savais qu’une fois la porte claquée, personne ne pouvait venir troubler ma quiétude. Il y avait bien quelques bruits, mais rien comparé à l’extérieur. Sur ce point, le début du confinement était jouissif puisque je passais plus de temps au calme chez moi que dans la rue où les gens urinent entre deux alertes Vinted. Je pensais profiter de mon intérieur parfaitement aspiré et rangé au milieu de deux millions d’habitants et autant de voitures. Enfin, c’est ce que je croyais. Car alors qu’un élan de solidarité s'était créé sous forme d’applaudissements à l’heure du dîner, les Français confinés ont progressivement glissé vers ce qu’ils savent faire de mieux : être insupportables.

J’ai toujours été une personne calme et raisonnée. Je n’élève jamais la voix, je ne m’énerve que contre mon ordinateur et j’ai tendance à passer outre les quelques désagréments d’une vie normale. Par exemple, je me plie volontiers à l’usage d’une caisse automatique de supermarché dont je sais pertinemment que son gyrophare va s’allumer pour signifier une erreur et l’intervention d’une hôtesse de caisse. Je fais face. Il est vrai que plus notre vie est remplie d’activités, plus les tracas du quotidien s’évaporent. Mais quand votre vie se réduit à une cage à poules sous des velux et qu’un enfant roi situé derrière le mur de chez vous joue au foot contre ledit mur toute la journée – sans doute sous les yeux émerveillés de ses parents adeptes d’une liberté totale pour favoriser sa créativité –, on peut perdre le contrôle de soi. 

Plus les semaines de confinement s’accumulaient, plus (en plus de me dissoudre en avatar Google Hangout) je subissais le niveau sonore en augmentation de mes voisins d’immeuble. D’ailleurs, un sondage IFOP de fin 2020 affirme que 50% des télétravailleurs se plaignent du bruit. Celui du dessous, par exemple, est au téléphone toute la journée. Tout le temps. Pour que sa journée de confiné ne soit pas si pénible, il ouvre bien sûr grand les fenêtres donnant sur une cour intérieure. Ainsi, je suis comme prisonnier d’un webinar startup neuf heures par jour, obligé de l’écouter parler de ses projets quelconque qui termineront peut-être dans un post LinkedIn. Il m’arrive d’avoir peur de me transformer en lui, de me réveiller un matin avec les cheveux mi-longs, un tee shirt porté sous une veste de costume et des baskets Veja blanches et vertes aux pieds. Mais comme souvent dans la vie, on se dit que c’est exceptionnel - au sens “rare”, un peu comme le crash d’un astéroïde sur la Terre. Enfermé dans mon appartement ainsi que dans le déni, je continuais de tout mettre sur le dos de la Covid-19. Après tout, la situation n’est pas simple et les gens doivent bien continuer de vivre. Je restais bienveillant. 

Seulement, à force de rester enfermé chez moi avec pour seul horizon les fenêtres de mes voisins – tel un condamné plongé dans le noir total – mes autres sens se sont développés. Mon ouïe a pris le relais de ma vision inutilisée faisant de moi un “The Sentinel”. Ainsi, je peux détecter chacun des faits et gestes de mes voisins à travers les murs, situer leurs déplacements, s’ils apprêtent à sortir ou à dormir. Plongé dans une nouvelle forme de paranoïa, tous les bruits des mes voisins se sont accentués. L’un d’eux d’ailleurs claque ses portes à chaque passage d’une pièce à l’autre. Sans raison apparente puisque quelqu’un a inventé la poignée de porte. Chaque nouveau claquement de porte agit comme une claque derrière ma tête accompagné de rires moqueurs.

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En descendant les poubelles, je cherchais à comprendre, est-ce qu’il y a une raison à un tel comportement ? Mais j’y arrivais pas, et avec l’enfermement, mon esprit commençait à me jouer des tours. Toutes ses portes sont peut-être en mauvais état ? Peut-être est-il sourd ? me demandai-je. Je n’osais pas aller le voir par peur d’engueuler une personne handicapée. Plus tard, en passant devant sa porte pour descendre mes poubelles, je constatais qu’il laissait ses baskets de running “sécher” sur le palier. Cela suffit à faire voler en éclats le peu de bienveillance qui m’animait jusque-là, et pris la décision de jeter ses baskets dans la poubelles jaune afin qu’elles soient recyclées en carton Amazon.

Si la journée donne l’impression d’habiter dans une usine de production textile, les soirées sont-elles aussi devenues affreuses. Avec le confinement, un lundi soir normalement réservé au silence et à l’ennui se transforme en une MJC de province. Titanic, Céline Dion et autres playlist Spotify “Rap années 2000” sont privilégiés par les anciens d’école de commerce qui inondent l’immeuble. Dans l'impossibilité de regarder Top Chef dans des conditions optimales, la patience me quittait.

Faire face à des voisins bruyants, qui plus est en pleine soirée, est un moment compliqué - surtout lorsque ces derniers hurlent et pissent par la fenêtre. Personne ne veut être le ringard de l’immeuble, celui qui descend en claquettes-jogging avec les yeux injectés de sang à cause du manque de sommeil et dire, « Excusez-moi, pouvez-vous baisser la musique ? » avec la voix qui tremble. Mais en même temps, tout le monde veut dormir et jouir de son loyer démentiel. C’est pour cette raison que 99 fois sur 100, je me contente de râler, de souffler fort dans ma chambre, de parfois aller jusqu’à me lever pour regarder par la fenêtre d’un air presque méchant. Je vais jusqu’à dire des choses comme “Non mais c’est abusé là on est d’accord ?”. Je tourne en rond, boit un verre d’eau, regarde de nouveau par la fenêtre et accepte l’idée étrange que “moi aussi j’ai eu 20 ans” avant de réintégrer mon lit avec un podcast de France Culture en signe de défaite.

Au milieu de ce chaos qui se répétait toutes les semaines, je commençais à être pris d’hallucinations. Autour de moi, les murs parlaient sans cesse et dessinaient des visages d’enfants roi aux rires gras. J’étais comme enfermé dans un asile géré par un BDE de Sup de Pub, cherchant le silence au fond de ma couette. Proche de la folie et d’un acte désespéré à la carabine 22 long rifle, j’ai de manière assez inexplicable choisi de me battre. Après avoir lâchement attendu jusqu’à deux heures du matin, je respirais et me lançais. Le confinement m’aura appris que malgré mes 67 kilos et mon mètre soixante-seize, un bon vieux “OH ! TU VAS LA FERMER TA FENÊTRE PUTAIN ?” hurlé en pleine nuit dans une forme de transe chamanique suffit à réduire au néant une troupe d’étudiants en théâtre qui picole au niveau du rez-de-chaussé. Inutile donc de rejoindre une brigade de “casseurs d’ambiances”. L’adrénaline revenue à son niveau normal, je me sentais comme surhumain. Dès lors on se dit que tout est possible. Bien sûr, il faut toujours vérifier qui on s’apprête à engueuler. Comme Mike Tyson le disait : « Tout le monde a un plan jusqu’à prendre une droite dans la bouche. »

Après tant d’agitation, les questions jaillissent : pourquoi les gens sont-ils si infernaux ? Comment peut-on vivre sans avoir conscience du monde qui nous entoure ? De l’architecture peu isolante des années 60 ? Du simple fait que parler fort est extrêmement énervant pour n’importe qui ? Il semble que les Français soient en fait les maîtres pour détruire tout espace de liberté commun. Fondement de notre société, ces derniers aiment jouir de leur liberté comme ils l’entendent et qu’importe les conséquences. La violence de ces épouvantables cyclistes équipés comme des CRS lancés à toute allure, ces touristes français qui ne veulent pas apprendre un mot d’une langue étrangère, ces plantations de trois carottes greffé sur un trottoir transformé en poubelles par ces derniers et maintenant nos appartements : les Français font ce qu’ils veulent. Surtout, le confinement a fait fusionner l’extérieur avec l’intérieur – même si ce processus était déjà bien en marche depuis qu’il était devenu ok de pisser n’importe d’où sur la voie publique. Enfermés chez eux au beau milieu d’une catastrophe mondiale, leur réflexe fut donc naturellement : 

“BAH QUOI ? DÉJÀ QU’ON PEUT PAS SORTIR ALORS JE PEUX BIEN FAIRE CE QUE JE VEUX CHEZ MOI!!!”

Nos voisins sont des gros cons

Un peu comme si au milieu d’un incendie, et alors que les pompiers les somment de partir en calme, mes voisins préfèreraient se faire un dernier karaoké sur « Les lacs du Connemara » de Michel Sardou. Une telle vision du monde devrait, sans toute vraisemblance, nous conduire à l’extinction de notre civilisation. Ce pseudo “charme à la française” qui veut que nous soyons au-dessus des règles, de la bienséance voire même de la politesse, ne fait plus effet. Ou alors j’ai dépassé la trentaine récemment et je suis vieux, allez savoir.

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