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Société

3 personnes queer et musulmanes sur leur identité et leurs convictions

« C’est déjà assez compliqué d’être queer avec l’homophobie que tu te bouffes depuis toujours, mais quand tu combines ça à l’islamophobie, ça peut faire trop. »
Fatima Jabateh
Spa, BE
Ingrid Bourgault
illustrations Ingrid Bourgault
Brussels, BE
26.5.21

L’orientation sexuelle est un sujet sensible au sein des religions monothéistes, y compris dans l’islam. Pour beaucoup, être musulman·e et queer est tout simplement incompatible. L’interprétation patriarcale du Coran, celle qui domine, laisse en effet peu de place aux identités et orientations plurielles et les récits dominants niveau expériences personnelles sont ceux de personnes LGBTQIA+ musulmanes rejetées par leur famille et leur communauté.

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Mais ces histoires, aussi réelles et accablantes qu’elles soient, sont souvent teintées d’un sentiment de supériorité de la part de l'Occident : « Nous, on est émancipé·e, et vous êtes arriéré·es et fermé·es d’esprit ». 

Pour apporter un peu de nuance à ce débat, VICE a demandé à Fary* (22 ans), Iliass* (21 ans) et Rim* (20 ans) comment iels embrassent leur identité et leurs convictions religieuses, et les difficultés que ça implique. 

Fary* (22 ans), étudiant en mode

« J’ai grandi avec l’Islam. J’ai la foi, même si elle vacille parfois. Par contre, mes opinions personnelles font que je ne peux pas me considérer comme musulman “pratiquant”. J’ai pas de problème avec la religion en tant que telle, mais j’ai un problème avec certaines personnes religieuses.

J’ai toujours su que j’étais un garçon différent, mais ce n’est qu’à l'adolescence que j’ai compris que cette différence avait un nom. Pendant longtemps, je me mentais à moi-même et je me disais que je pouvais changer, que la religion pouvait m’y aider. Sauf qu’à un certain âge, tu dois décider de vivre ta vie comme tu l’entends. Depuis, j’aime ce que je suis et je n’essaye plus d’être le gars viril et discret que je me forçais à être constamment.

« J’ai du mal à conjuguer ma foi et mon identité, car rester religieux alors qu’on te promet l’enfer parce que t’es comme t’es, ça demande beaucoup de force et de conviction.  »

Ma famille sait sans le savoir. Dans les familles arabes, notre fléau, c’est les tabous. Du coup, tant que c’est pas verbalisé, y’a pas de problème. Mais si t’assumes et que les gens commencent à parler, les problèmes commencent. Mes parents (surtout ma mère) accordent malheureusement beaucoup d’importance au regard des autres. D’un côté, j’aimerais pouvoir être moi-même à 100% avec ma famille, mais de l’autre, je suis heureux de pouvoir préserver ma vie privée et je trouve ma liberté ailleurs que dans le cercle familial.

J’ai du mal à conjuguer ma foi et mon identité, car rester religieux alors qu’on te promet l’enfer parce que t’es comme t’es, ça demande beaucoup de force et de conviction. Je ne me sens pas rejeté, mais plutôt masqué, pas représenté. Après, la communauté LGBTQ+ a aussi ses torts. En tant que rebeu gay, t’es direct assimilé à des clichés ; t’es un fétiche pour beaucoup. On te dit aussi très vite : “Tes parents en pensent quoi ? Parce qu'on sait que c’est compliqué chez vous. On t’a pas mis dehors ?”. 

« La communauté LGBTQ+ a aussi ses torts. En tant que rebeu gay, t’es direct assimilé à des clichés ; t’es un fétiche pour beaucoup. »

C’est déjà assez compliqué d’être queer avec l’homophobie que tu te bouffes depuis toujours, mais quand tu combines ça à l’islamophobie, ça peut faire trop. En soi, je reste un homme, donc je ne vis pas aussi fort l’islamophobie que mes sœurs ; mais on peut dire que l’homophobie que je vis compense. »

Rim* (20 ans), étudiante en droit

« J’ai grandi dans une famille très religieuse, donc j’étais bien dedans pendant une période. Mais en grandissant, je m’en suis un peu détachée, je ne sais pas vraiment comment, ni pourquoi. Je pense que quand t’es née dans l’islam, t’as pas cette chance d’embrasser la religion comme il le faudrait. On ne nous l’enseigne pas vraiment, on nous jette dedans. Du coup, on s’en détache plus facilement. Je ne nie en aucun cas ma foi, mais pour le moment je ne suis plus dedans et je ne veux surtout pas faire semblant de la pratiquer.

Je me suis projetée avec des femmes déjà très jeune, mais de manière très innocente. En fait, j’étais grave le genre d’enfant qui adorait se faire plein d’histoires : je m’imaginais dans les séries de Disney Channel en couple avec Selena Gomez ou encore avec Vanessa Hudgens, et pas avec Zac Efron. Pour moi, c'était normal. Vers le début de mes secondaires, j’ai commencé à fréquenter un garçon, sauf que dans ma tête, je me faisais toujours des scénarios avec des femmes. Ça me faisait peur, parce qu'à cet âge, je savais que ma religion me l’interdisait. Je me suis rassurée en me disant que tant que ça restait dans ma tête, c'était pas grave. J’ai refoulé, simplement. 

« Mon naturel m’ouvre les portes de l’enfer, mais ça n’a jamais freiné l’amour que j’ai pour cette religion. C’est un peu une guerre dans ma tête. »

Si ça ne tenait qu'à moi, je dirais que mon identité et ma foi sont compatibles. Perso, ma foi est bel et bien là. Cependant, ma religion interdit une chose qui ne définit pas nécessairement qui je suis, mais qui fait partie de moi ; une chose que je n’ai pas choisie. Mon naturel m’ouvre les portes de l’enfer, mais ça n'a jamais freiné l’amour que j’ai pour cette religion. C’est un peu une guerre dans ma tête. 

Ma famille est au courant depuis peu, mais comme dans beaucoup de familles d’origines africaines, quand quelque chose est tabou, on fait comme si ça n’existait pas. Sauf que dans les regards, on lit la déception, la peur, la tristesse. Iels l’ont appris par accident, et cet événement a juste confirmé leurs soupçons. Dans l’ensemble, ça s’est mieux passé que ce que j’imaginais. Je suis toujours chez moi, je sens juste que l’ambiance est un peu amère. C’est trop calme. J’ai l’impression qu'à tout moment, un imam va venir m'exorciser ! Je connais le cœur de mes parents ; iels m’aiment, je n’en doute pas, mais iels aiment Dieu avant tout. 

« Avec le temps, je me suis dit que ma mission était de prouver que peu importe nos croyances, notre identité ne devrait pas être un frein. Et que vivre sa réalité malgré les autres est possible. »

Sur le point mental, c’est dur de décevoir sa famille, vraiment. Je me sens égoïste de vivre ma vérité, car elle détruit les gens que j’aime le plus. J’ai tenté de mettre fin à mes jours plusieurs fois parce que je ne peux pas changer et devenir la jeune fille que ma mère voulait. Mais avec le temps, je me suis dit que ma mission était de prouver que peu importe nos croyances, notre identité ne devrait pas être un frein. Et que vivre sa réalité malgré les autres est possible. J’espère sincèrement que mes parents réussiront à le tolérer, car je ne veux pas m'en éloigner. »

Iliass* (21 ans), étudiant en commerce

« Je suis musulman pratiquant et je sais que je suis queer depuis très jeune. En fait, je l'ai toujours su ; déjà à l'école primaire. Je savais aussi que ce n’était pas considéré comme “normal” par la société, donc je me suis juste dit que j’allais devoir me cacher. Je me sens toujours rejeté par ma communauté, mais j'ai appris à voir la religion autrement. Une religion de paix et d'amour devrait-elle vraiment me condamner parce que j'éprouve de l'amour et de l'attirance pour une création de Dieu ? On verra le jour du jugement dernier ce qu'il en est. 

Pour ce qui est de ma famille, je pars du principe qu’iels l’ont compris ; iels ne sont pas débiles. En plus, aujourd’hui, je m'assume en public. Par contre, je ne le dis pas clairement, parce que personne n'est Dieu pour donner son avis sur ma vie. Et dans tous les cas, je me fous totalement de ce qu’iels pourraient penser. 

« Je me sens toujours rejeté par ma communauté, mais j'ai appris à voir la religion autrement. »

Le plus difficile, c’est pas les autres ; c’est d’accepter que les gens n’ont pas à dicter notre vie. C’est d’un jour se lever, se bouger et s'affirmer, prendre sa place dans une société qui ne cessera jamais de nous pointer du doigt ; c'est résister aux insultes, aux clichés, aux remarques, aux envies suicidaires… C'est se lever chaque jour en se demandant si aujourd'hui je rentrerais à la maison sain et sauf, même si les marques les plus douloureuses restent celles dans nos têtes. Faire semblant tous les jours, jouer à un jeu, ne pas vivre sereinement, avoir toujours une boule au ventre et le cœur brisé. L’homosexualité n’est pourtant qu’un petit aspect de ma vie parmi tant d’autres. 

Quand quelqu'un utilise des mots forts pour nous descendre, je peux te jurer qu'on reste debout et qu'on encaisse. Mais le soir, quand tout ressurgit, tu ne peux en parler à personne. Au final, à quoi bon ? 

 « Le plus difficile, c’est faire semblant tous les jours, jouer à un jeu, ne pas vivre sereinement, avoir toujours une boule au ventre et le cœur brisé. L’homosexualité n’est pourtant qu’un petit aspect de ma vie parmi tant d’autres. »

 Tout ce chemin était difficile, je ne sais pas ce qui m'a fait tenir et je ne sais pas ce qui me fait encore tenir. Sûrement ma foi ? Ma foi me donne aussi de l'espoir quand je pense à demain. Je sais qu'un jour viendra où les gens s'accepteront et des témoignages comme le mien n'existeront plus. J’aurais peut-être 30 ans à ce moment-là, ou peut-être 89 ? Qu'importe, j'espère que ce jour viendra. »

*Noms d’emprunt. Leurs noms sont connus de la rédaction.

Dans le livre Habibi: het lief en leed van lgbt-moslims (les joies et les peines des musulmans LGBT NDLR.), l'anthropologue et écrivain Wim Peumans s'entretient avec les personnes musulmanes queer de Belgique et des Pays-Bas qu'il avait interviewées 10 ans plus tôt dans le cadre de sa recherche doctorale. 

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