Avion taxe kerosene
Illustration : Lotte Peeters
climat

Si seulement l’État aidait tous les secteurs autant que celui de l’aviation

Depuis le début de la crise du Covid, 290 millions d’euros ont été alloués à Brussels Airlines, 7 milliards à Air France et 3,4 milliards à KLM – soit près de 29 milliards dans toute l’Europe.
Arkasha Keysers
Antwerp, BE
24.9.20

Il est plus que jamais temps d’agir. Ce 25 septembre, VICE Media Group publie exclusivement sur la crise climatique. Cliquez ici pour plus de contenu

Avec la crise du coronavirus, le secteur du transport aérien traverse une période difficile, et les États leur viennent en aide en leur prêtant de l'argent public en masse. C’est ce qu’on appelle l’Airline Bailout. Greenpeace a créé un « Bailout Tracker » grâce auquel on peut voir quelles sommes sont versées à quelles compagnies aériennes – ainsi que ce que ces dernières doivent faire pour les obtenir (ou pas).

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Le réchauffement climatique est une menace insidieuse à ne pas sous-estimer. À côté de ce que l'humanité et la nature vont devoir affronter dans les prochaines décennies à cause du climat, la Covid-19 est une crotte de nez. Des fonds sont désormais mis à disposition dans toute l'Europe pour la crise du coronavirus, mais ça reste plus compliqué pour la crise climatique ; en dépit des conséquences encore plus désastreuses attendues à long terme. Bien hélas, le système politique européen est greffé sur des solutions à court terme. Et cela vaut aussi pour le secteur de l'aviation, l'un des plus grands pollueurs d’Europe.

Certes, les subventions astronomiques versées par les autorités locales permettent de sauver beaucoup d'emplois à court terme, ce qui est important ; mais comme l’a déclaré l’ancien commissaire européen chargé de l'action climatique et de l'énergie Miguel Arias Cañete dans The Guardian : « S'il n'y a pas de conditions en échange, telles que le paiement de taxes équitables et la mise en œuvre de technologies plus écologiques pour l'aviation, alors on aura de nouveau un niveau d’émission de dioxyde de carbone aussi élevé, voire plus élevé après la crise du coronavirus. »

L'organisation indépendante à but non lucratif Transport & Environment (T&E) a également déclaré que « le soutien financier doit être prioritaire pour les salaires des milliers de travailleur·ses du secteur de l'aviation », mais que « l'argent des contribuables versé aux compagnies aériennes ne devrait être approuvé que si les pays s'assurent qu'ils commenceront plus tard à payer des impôts et à contribuer à des caisses publiques fortement sollicitées » et qu’il devrait être exigé des compagnies aériennes « qu'elles commencent à utiliser des carburants à faible teneur en carbone lorsque les conditions s'amélioreront. »

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Le risque, si ces conditions ne sont pas respectées, c’est que cette industrie va continuer à ruiner l'ensemble de l'écosystème, ce qui nous fera sans doute perdre encore plus d'emplois d'ici 20 ans. Pas de planète, pas d'emplois, n'est-ce pas ?

On fait quoi maintenant ?

Alors que les émissions de CO2 de l'industrie européenne dans son ensemble ont diminué de quelque 11,6% entre 2013 et 2018, elles ont augmenté de 26,3 % dans le secteur de l'aviation européenne. Malgré le fait que ce dernier est le pire élève en matière de réduction de ses émissions de CO2, le soutien dont il bénéficie d’un soutien est considérable.

Les gouvernements européens alimentent les caisses des compagnies aériennes l'aviation grâce à des allégements fiscaux et à un soutien public aux aéroports et aux infrastructures les reliant aux villes voisines, ainsi qu'à de lourds abattements fiscaux sur le kérosène. Rien qu'en Europe, ça représente l'équivalent de 27 milliards d'euros d'impôts non perçus. Selon un rapport qui a fait l'objet d'une fuite, la suppression de cet avantage fiscal réduirait les émissions de CO2 de 11 % et, surtout, elle n'aurait aucun impact net sur l'emploi ou l'économie dans son ensemble.

T&E affirme également que 24% des aéroports de Ryanair ne peuvent survivre qu'avec des aides d'État. L'organisation conseille à la Commission européenne de mettre fin aux aides d'État pour ces aéroports déficitaires, « tout comme elle a cessé de subventionner les mines de charbon il y a des années ».

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Ça veut dire quoi, « les sauver » ?

De son côté, Greenpeace comprend que les compagnies aériennes reçoivent du soutien pour des raisons économiques, mais l’organisation trouve également qu’il devrait y avoir une contrepartie : la promesse d'investir dans des solutions durables et moins polluantes et de payer des taxes équitables. Lorelei Limousin, militante pour le climat à Greenpeace déclare : « Les vols saut de puce doivent disparaître et les investissements doivent déployer des alternatives plus verte comme le train. ».

Gilles Dufrasne, responsable politique au sein de Carbon Market Watch, appuie : « Nous devons éviter une catastrophe sociale, mais les renflouements par chèque en blanc aux compagnies aériennes ne sont pas la solution. Ils ne feront que remettre le secteur sur une voie pas durable du tout. Tout renflouement doit être juste, tant sur le plan social qu'environnemental. »

Greenpeace, T&E et Carbon Market Watch énumèrent cinq exigences auxquelles, selon elles, l'aviation devrait se conformer lorsqu'elle demande un soutien gouvernemental :

  1. L'argent du renflouement doit aller au personnel de l'aviation pour assurer et protéger les revenus des travailleur·ses, leur santé et leurs moyens de subsistance.
  2. Une interdiction de trois ans sur les dividendes et les rachats d'actions, et aucune augmentation ou prime pour les PDG pour toute entreprise bénéficiant de ces renflouements.
  3. Le secteur de l'aviation doit se conformer à l'objectif de l'accord de Paris sur le climat de limiter le réchauffement climatique à 1,5°C, ce qui signifie une réduction annuelle des émissions de gaz à effet de serre,
  4. Interdire les vols à l'intérieur d'un pays et entre deux pays voisins lorsqu'il existe une alternative de bus ou de train avec des trajets de moins de six heures, ou qu’il existe un trajet avec train de nuit, ce dans le but de mettre fin à tous les vols court-courriers, à mesure que des alternatives se développent.
  5. Élaborer un plan global pour promouvoir un réseau européen d'infrastructures de transport plus propres, comme les vélos ou les trains, avec des mesures fiscales équitables qui réduisent les émissions et génèrent des revenus pour donner à chacun·e l'accès à une mobilité propre et à un tourisme  plus local plus important.
  6. 1.

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Qu’en est-il du côté des autorités européennes ?

Au moment de l’écriture de ces lignes, vous pouvez lire dans le Bailout Tracker que 24 gouvernements européens ont prêté de grosses sommes d'argent à leurs compagnies aériennes nationales pendant la crise du coronavirus. Toutefois, seules 4 d'entre elles sont soumises à des conditions modestes, dans les quatre cas elles concernent les dividendes pour les actionnaires et/ou des primes pour les managers. Seule Air France doit également remplir les conditions de durabilité (très limitées selon le Tracker).

Par conséquent, bien que ces compagnies aériennes soient en crise et qu'elles demandent – à juste titre – un soutien financier de l'État, leurs actionnaires, PDG et directeur·ices recevront toujours de l'argent qui vient indirectement des poches des contribuables, sans même qu’elles aient à oeuvrer pour un environnement de vie sain pour ces dernier·es.

Pour vous donner un exemple : Les Pays-Bas fourniront une aide totale de 700 millions d'euros (soit 0,7 milliard) à l'ensemble du secteur créatif et culturel néerlandais tandis que KLM recevra un prêt du gouvernement de 3,4 milliards, bien que  la compagnie aérienne n'ait pas de contraintes à respecter en termes de climat en retour.

Quelle serait une solution équitable ?

Outre ces cinq demandes, Greenpeace affirme que les plans de sauvetage devraient principalement se concentrer sur le soutien aux personnes. Selon Greenpeace, les plans devraient également mettre l’accent sur une élimination progressive de l'aviation et sur la stimulation des alternatives aux avions et aux voitures polluantes ; ce qui créerait de nombreux emplois durables.

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