Un homme lit un journal dans l’épais brouillard de Skopje
Un homme lit un journal dans l’épais brouillard de Skopje. Photo : Nake Batev/Anadolu Agency/Getty images

L’air de la Macédoine est irrespirable

Skopje, la capitale, est tellement polluée qu'elle pue en hiver. Les habitants blâment des décennies de corruption et d'inaction du gouvernement.
4.9.20

Toni Nikushevski observe avec sévérité les deux vieux camions à ordures qui gravissent la colline jusqu'à la décharge de Drisla, l'une des plus grandes d'Europe, prêts à y déverser leur cargaison du jour. Il fait partie de la centaine de militants écologistes qui se sont réunis ce matin de février 2019 pour dénoncer les normes dangereusement basses de la décharge, le manque de transparence dans sa gestion et la pollution qu'elle engendre dans les environs de Skopje, la capitale de la Macédoine. « Nous exigeons un changement immédiat dans le traitement des déchets au sein de cette institution, dit Nikushevski aux journalistes. La décharge de Drisla est un des principaux pollueurs de cette ville et de ce pays. »

Un camion à ordures se fraye un chemin jusqu'à Drisla. Photo publiée avec l'aimable autorisation de Jana Cholakovska

Un camion à ordures se fraye un chemin jusqu'à Drisla. Photo publiée avec l'aimable autorisation de Jana Cholakovska

Deux semaines plus tôt, Skopje a enregistré un indice de qualité de l'air qui était 8,6 fois supérieur à ce que les responsables de la santé mondiale considèrent comme sans danger, dépassant New Delhi en Inde et Dhaka au Bangladesh en tant que ville la plus polluée du monde.

Cette année, alors que les niveaux de pollution de l'air ont chuté de façon spectaculaire dans toute l'Europe grâce à des mesures strictes destinées à contenir la pandémie de Covid-19, la Macédoine a dépassé les limites fixées à plusieurs reprises. La crise de la pollution atmosphérique du pays, qui a coûté la vie à 3 580 Macédoniens en 2019, pourrait s'avérer encore plus meurtrière cette année : des chercheurs de Harvard ont établi un lien entre la pollution atmosphérique et le nombre plus élevé d'hospitalisations et de décès dus aux coronavirus. Le taux de mortalité due au coronavirus en Macédoine est de 4,4 %, c’est l'un des plus élevés de la région.

Au cours des trois dernières décennies, la Macédoine a non seulement lutté contre sa pollution atmosphérique, mais aussi contre les défis qui accompagnent le lent et parfois douloureux processus de démocratisation. Après l'effondrement de l'Union soviétique en 1991, une vague de libéralisation politique et économique a déferlé sur l'Europe du Sud-Est et la Macédoine a déclaré son indépendance de la Yougoslavie. Alors qu’il essayait de trouver sa place dans le monde, le gouvernement nord-macédonien n'avait ni la capacité ni les ressources nécessaires pour assurer des pratiques durables adéquates. De nombreuses institutions publiques, comme la décharge de Drisla, ont ainsi été négligées.

« J’ai du mal à respirer maintenant. J'ai parfois l'impression que je vais exploser. C'est comme si quelqu'un était assis sur ma poitrine. Cette sensation crée non seulement de la douleur, mais aussi de la panique » – Petre Nikolovski

Sasho Todorovski, le directeur exécutif de Drisla, qui travaille à la décharge depuis son ouverture en 1994, est fier de son travail. « Il ne faut pas oublier que nous sommes encore la seule décharge de Macédoine qui utilise un processus technologique », dit-il.

Les travailleurs empilent les déchets solides, les compactent et les recouvrent d'argile, à la fois pour isoler les polluants potentiels et masquer les odeurs. Drisla collecte, identifie, pèse et traite la plupart des matières dangereuses du pays, et collecte et brûle la moitié de ses déchets médicaux.

Le traitement des déchets dangereux à Drisla a suscité la colère du public. Les travailleurs collectent les seringues, les pilules périmées, les gants usagés et les placent dans de grands sacs scellés qui sont ensuite découpés en morceaux les plus petits possibles et jetés dans l'incinérateur de la décharge. Cette machine de seconde main, offerte par le gouvernement britannique en 2001 et considérée comme une aide humanitaire, était très polluante et interdite par les normes européennes. Des pièces supplémentaires auraient permis de rendre la machine plus durable, mais le prix était bien trop élevé pour la Macédoine.

Quels que soient les problèmes que l'incinérateur a apportés à Skopje, ils étaient moins pire que ce qui était en place avant son arrivée : une pratique archaïque consistant à empiler les déchets toxiques au milieu de la décharge et à y mettre le feu. Dijana Veljanoska, chef d'équipe de Drisla, reconnaît les défauts de la décharge. « Elle n'était pas conforme à toutes les normes environnementales, dit-elle. Mais c'était le mieux que nous puissions faire. »

Pendant trente ans, Drisla a survécu grâce à des budgets serrés, mais sans fonctionner correctement. Lorsque l'incinérateur est arrivé, Drisla était sous contrôle municipal. Mais la ville s'est vite révélée être un terrible gestionnaire : on ne pouvait même pas effectuer l'un des processus les plus élémentaires de la gestion des déchets, à savoir séparer les déchets en catégories comme  solides, organiques ou recyclables. Veljanovska décrit cette époque comme n'ayant « aucune norme ».

Dans les années qui ont suivi, Drisla a connu plusieurs restructurations. Entre 2009 et 2010, la décharge était une entité privée, autofinancée et prospère, avant qu'un projet parrainé par la Banque mondiale ne la fasse évoluer vers un partenariat public-privé : une société internationale de gestion des déchets détiendrait 80 % des actions et assurerait des investissements réguliers, tandis que la ville fonctionnerait avec les 20 % restants et conserverait le contrôle institutionnel.

Ce qui devait être le début d'une Drisla plus rationnelle et plus écologique s'est avéré être tout le contraire. C’est FCL Ambiante, une société italienne inconnue, qui a été retenue pour gérer la décharge, face à deux des principales entreprises européennes de gestion des déchets : la société allemande Scholz AG et la société autrichienne Asa International Environmental Services. Balkan Insight a révélé par la suite que FCL Ambiente avait été créée trois jours seulement avant la date limite de l'appel d'offres, alors que les entreprises intéressées devaient présenter à la fois des bénéfices annuels d'au moins 21,7 millions de dollars et un chiffre d'affaires minimum de 271 millions de dollars pour les cinq années précédentes. Les irrégularités et les actes illicites commis au cours du processus de candidature ont déclenché une longue bataille juridique. Au cours de la décennie suivante, ces difficultés ont servi de prétexte au FCL Ambiente, qui n'a pas investi les 86,1 millions de dollars prévus dans le contrat.

Ces événements ont été un tournant pour la Macédoine. L'hiver 2014 a été marqué par des protestations environnementales qui ont suscité un débat national sur la pollution de l'air. Gorjan Jovanovski, ingénieur en informatique et créateur de la célèbre application de surveillance de la qualité de l'air AirCare, explique qu'il n'était pas conscient de la gravité de la pollution à ce moment-là. « Nous l'appelions l'odeur de l'hiver, dit-il. Nous ne savions pas que cette odeur de smog correspondait à d'énormes quantités de pollution. »

L'odeur caractéristique de cendres et de produits chimiques de Skopje provient en fait de la présence de matières particulaires, de microscopiques solides ou liquides dangereux en suspension dans l'air. Bien que petites, les particules sont lourdes. Pendant les mois d'hiver, l'air chaud pousse l'air plus lourd et plus froid plus loin dans la vallée, emprisonnant les particules et créant une épaisse couche de brouillard et de pollution.

Les montagnes escarpées qui gardent une grande partie des villes de Macédoine offrent des conditions parfaites : elles rendent les vallées pratiquement impénétrables aux rafales de vent qui pourraient autrement expulser ces lourdes particules polluantes. Le seul remède est un printemps plus chaud et plus pluvieux.

Selon l'Agence européenne pour l'environnement (AEE), la pollution de l'air est le plus grand risque environnemental pour la santé car les particules diminuent le bon fonctionnement du système immunitaire et exacerbent des maladies chroniques comme l'asthme et l'hypertension artérielle.

Petre Nikolovski fait partie des nombreux habitants dont la santé a été affectée de façon permanente par l'air pollué de la Macédoine. Cet ingénieur électricien à la retraite a passé la plus grande partie de sa carrière à travailler près de complexes industriels très polluants et largement non réglementés. Et à la fin des années 1990, Nikolovski et sa famille ont accidentellement traversé un nuage de chlore gazeux toxique après qu'une installation de plomberie a explosé près de sa maison. L'accident a considérablement réduit la fonction pulmonaire déjà faible de Nikolovski. « J’ai du mal à respirer maintenant, dit-il. J'ai parfois l'impression que je vais exploser. C'est comme si quelqu'un était assis sur ma poitrine. Cette sensation crée non seulement de la douleur, mais aussi de la panique. »

Nikolovski vit aujourd'hui dans la banlieue de Skopje. Il espérait que la concentration de particules serait nettement plus faible en dehors des limites de la ville. Mais depuis deux ans, il constate que le smog gris familier s'approche de plus en plus de son refuge en banlieue.

L'UE et l'OMS ont toutes deux fixé des limites légales pour les particules. Mais les 18 stations de surveillance officielles décrétées par la Macédoine ont largement dépassé ces normes au cours des dernières années.

Le ministre adjoint de l'environnement et de l'aménagement du territoire, Jani Makraduli, soutient le projet du gouvernement qui consiste à investir principalement dans l'identification et l'élimination des pollueurs potentiels, plutôt que dans un nouveau système de surveillance. « Nous nous concentrons sur les sources de pollution, dit Makraduli. Et d'après nos informations, c'est le chauffage domestique. C'est là que nous devons chercher une solution. »

Le chauffage domestique et les gaz d'échappement des véhicules sont parmi les principales causes des niveaux dangereux de pollution atmosphérique, car un chauffage durable et une nouvelle voiture ne sont tout simplement pas une option pour la plupart des habitants d'un pays où le salaire mensuel moyen tourne autour de 450 euros.

La pollution atmosphérique est l'un des problèmes les plus épineux de la Macédoine. Bien que le pays ait reçu son premier système de surveillance de l'air en 1998, certains de ces instruments sont encore utilisés aujourd'hui. L'ancienne technologie est difficile à entretenir et à réparer et n'est souvent utilisée que pendant quelques mois à la fois. Si l'on ne remplace pas le système de surveillance et qu'on ne le laisse pas fonctionner en permanence, la Macédoine ne peut pas vraiment être sûre qu'elle suit correctement et précisément ses niveaux de pollution atmosphérique.

De plus, le ministère est toujours le seul organisme accrédité, de sorte que ses données sont celles que l'AEE et l'OMS utilisent dans leurs propres rapports.

Même Jovanovski s'appuie sur les données du gouvernement pour son application. « Même si le chauffage domestique et les vieilles voitures engendrent de la pollution, ils ne peuvent pas y contribuer à ce point, estime Jovanovski. Le fait d’ignorer les véritables responsables de la pollution de l'air est le vrai problème ici. Ils vivent dans un monde sans données. »

Makraduli admet ses préoccupations et déclare que les stations de surveillance sont réparées à tout moment et aussi vite que possible. Il note également qu'une révision systématique complète, ce que demandent les militants environnementaux, nécessitera beaucoup plus d'argent. « Les demandes des militants existent déjà sous une forme ou une autre dans les documents du ministère, dit-il. Personne ne dit que ce type de projet ne devrait pas exister. Mais il est tout simplement trop coûteux. »

Tout comme le système national, l'instrument de contrôle de Drisla fonctionne à temps partiel. Selon Veljanoska, la responsable du personnel de la décharge, il serait impossible de faire fonctionner l'appareil en permanence. « Ce serait trop cher, ne nous faisons pas d'illusions », dit-elle.

Les coûts ne cessent d'augmenter, ce qui constitue un obstacle à la lutte contre la pollution de l'air. « Dans les pays pauvres comme la Macédoine, il est vraiment difficile de mener le combat pour l'environnement, déplore Makraduli. Ce que nous devons faire en tant que pays, c'est nous demander : comment la Macédoine pourra-t-elle se maintenir énergétiquement à l'avenir ? Comment allons-nous équilibrer le développement économique et la protection de l'environnement ? »

Cet équilibre est incroyablement difficile à maintenir. Mais l'Accord de Paris stipule que les gouvernements des pays en développement doivent s'engager à assurer une « transition juste ». Pour Makraduli, c'est l'un des aspects les plus cruciaux de son travail. Comme la transition vers des modes de vie plus durables entraîne des pertes d'emplois, il estime que le changement doit être stratégique.

À ce jour, Drisla n'a pas la capacité de transformer ses déchets en énergie. Mais Markraduli et Nikushevski sont convaincus que c'est la voie à suivre. Une révision complète nécessiterait beaucoup plus de transparence, d'investissements et d'engagement de la part des institutions de l'État, des militants et des citoyens.

Drisla et la Macédoine ont déjà fait des progrès substantiels au cours des derniers mois. En janvier, la décharge a finalement rompu le contrat avec son partenaire italien et, en juin, s'est débarrassée de son incinérateur. À la place, elle s'est procuré un nouveau stérilisateur qui permettra de rationaliser la manière dont les déchets médicaux sont traités. Et en mars, après trois décennies d'incertitude, le pays est officiellement devenu le 30e membre de l'OTAN et a reçu une invitation à entamer des pourparlers d'adhésion à l'UE. « L'entrée dans l'UE nous aiderait vraiment, dit Makraduli. C'est quelque chose qui nous pousserait à aller plus loin, à élever nos normes. Ce n'est pas que nous ne savons pas ce qu'il faut faire. Ni que nous ne voulons pas le faire. Mais cela coûte de l'argent. Je suis optimiste et je pense que l'entrée dans l'UE va complètement changer notre société. Alors il n'y aura plus d'excuses. Pas d'alibi. Seulement du travail. »

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