Intersectionnalité convergence des luttes
Société

Les luttes climatiques, raciales, féministes et LGBTQ+ sont indissociables

La militante queer antiraciste Ruth Grâce Paluku-Atoka remet la lutte pour le climat dans son contexte.
Souria Cheurfi
Brussels, BE
25.9.20

Il est plus que jamais temps d’agir. Ce 25 septembre, VICE Media Group publie exclusivement sur la crise climatique. Cliquez ici pour plus de contenu.

Si les questions décoloniales, d’identité et écologiques sont vivement débattues, elles le sont de manière très ségréguées. Comme s’il s’agissait de combats profondément différents sans véritables racines communes. Au mieux, on peut lire quelques messages éco-féministes à une manif pour le climat, ou un « Black Trans Lives Matter » à une manif contre le racisme. Mais ces bribes d’intersectionnalité restent bien trop rares. Les mouvements environnementaux et climatiques actuels reproduisent souvent une vision coloniale de l'écologie et sont aveugles aux dominations qui existent en leur sein, maintenant de facto une quasi-absence de personnes issues des minorités dans les débats environnementaux.

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Le colonialisme, les injustices sociales et la destruction de nos écosystèmes sont inextricablement liés depuis leur origine et de plus en plus de voix se font entendre pour souligner la nécessité de penser les luttes écologiques dans une perspective radicale, en revenant aux racines du problème.

Ruth Grâce Paluku-Atoka (23 ans) est militant·e queer antiraciste et co-organisatrice du Climate Justice Camp, un événement annuel mettant en avant l’intersectionnalité de l’écologie et prônant que la lutte climatique est indissociable de la lutte raciale, anticapitaliste et pour les droits des femmes et des personnes LGBTQ+.

On lui a demandé comment tous ces combats étaient liés.

VICE : Salut Ruth. Tu peux commencer par expliquer le lien entre la décolonisation et les luttes climatiques ?
Ruth : Il y a d’abord le point de vue historique : la colonisation, c’est quoi ? C’est une occupation de terres qui sont ensuite mises en exploitation, comme l’exploitation minière belge au Congo, par exemple. Le principe, c’est qu’un pays en occupe un autre au climat favorable pour produire ou extraire intensément un produit. Et cela va bien sûr de pair avec l’exploitation en masse de la population pour la mettre au service de cette exploitation – d’où l’esclavage, l’exportation d’esclaves et les génocides de populations indigènes. La colonisation est non seulement indissociable de l’exploitation humaine, mais c’est aussi un désastre écologique.

« La colonisation est non seulement indissociable de l’exploitation humaine, mais c’est aussi un désastre écologique. »

Et outre ce point de vue historique ?
D’un point de vue plus actuel, les mouvements écologiques sont complètement déconnectés de la question de la décolonisation et se basent sur des théories très blanches, des théories tentent de pallier un système qui n’est pas fonctionnel. On parle de moins consommer par-ci, par-là pour ajuster des variables dont les bases sont souillées. On parle de décroissance, qui est un concept intéressant pour pallier certaines réalités, mais on ne remet jamais en question la production excessive de denrées que l’on finit pas jeter. Les éco-gestes, la réduction des déchets etc. ce sont des visions blanches qui ont été créées dans le milieu académique et militant. Ça marche à l’échelle d’une commune, d’une ville ou éventuellement d’un pays, mais c’est pas la petite commune verte qui va avoir un impact sur les 70 % d’émissions de gaz à effet de serre. Va falloir commencer à toucher aux néocolonialisme, aux plantations dans les Caraïbes et autres.

Les diasporas et personnes racisées ont déjà formulé des solutions, mais elles ne sont pas nommées comme climatiques. Par exemple, les luttes d'agriculteur·ices indigènes sont des luttes écologiques mais elles ne se nomment pas comme telles. Idem pour la souveraineté alimentaire ou les terres volées. Prenons l’exemple de la réserve indigène Standing rock aux États-Unis où une grosse exploitation minière s’est installée. La lutte indigène sera perçue comme une lutte décoloniale, mais en réalité, elle est clairement écologique. Stopper l’exploitation minière intensive d’une terre volée, c’est un combat climatique, mais on préfère le mettre de côté.

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Aujourd’hui on parle très souvent la Chine comme étant l’un des plus gros pollueurs, pourtant elle a été elle-même « semi-colonisée ». Elle repose également sur ce système colonial dont tu parles ?
Sur quelle base fait-on ces calculs ? La Belgique a lancé une entreprise minière au temps de la colonisation dans différentes régions et elle est toujours en activité à l’heure actuelle. Cette entreprise est à l’origine de pollutions, mais aussi d’insécurités politiques, travail des enfants, etc. Pourtant, les émissions de cette entreprise ne sont pas considérées comme de la pollution belge, car elle est délocalisée. La question nationaliste de savoir quel pays fait quoi m’intéresse peu si elle n’est pas abordée à la racine. Oui la Chine pollue énormément, mais ce qui m’intéresse c’est de savoir quand on va pouvoir tacler ces pays sur leur colonialisme en même temps que leur pollution.

Au final, la Chine produit énormément pour notre consommation à nous, Européen·nes… 
Oui. Quand on parle l’industrie du textile, on pense tout de suite à la Chine et à l’Inde, et on va appliquer ces même raisonnements et éco-gestes dont j’ai parlé plus haut. On va parler de slow fashion car la production des t-shirts et des jeans consomme trop d’eau, mais cette production est intrinsèquement liée à l’exploitation humaine et de femmes qui travaillent dans des conditions inhumaines. À chaque fois qu’on parle du combat écologique, on le déconnecte de l’humain et des personnes racisées. Mais ce n’est pas uniquement une question de consommation d’eau. Et la morale de l’histoire, c’est toujours de ne plus acheter ce t-shirt. Or des personnes vivent de ces exploitations, même dans des conditions inhumaines. La question c’est de savoir comment créer des solidarités. Faut-il vraiment boycotter ou est-ce qu’on peut enrayer le système de cette entreprise d’une autre manière ? Comment réellement aider ces personnes qui vivent de ces t-shirts à 5 euros ? Ce raisonnement manque cruellement aux stratégies de lutte climatique.

« Des personnes vivent de ces exploitations, même dans des conditions inhumaines. La question c’est de savoir comment créer des solidarités. Faut-il vraiment boycotter ou est-ce qu’on peut enrayer le système de cette entreprise d’une autre manière ? »

C’est vrai que personnellement j’ai tendance à boycotter les grandes marques. T’as des solutions concrètes ?
J’en suis plutôt à un stade de réflexion. Pour moi il faut créer des solidarités dans les enrayements des entreprises. Si on mène une action contre H&M, comment peut-on créer une solidarité avec les travailleur·ses sur place et les militant·es qui mènent l’action ? C’est là qu’on doit poser le débat. Le boycott est une solution trop facile.

La situation des Antilles françaises revient souvent lorsque l’on parle de lutte climatique décoloniale. Tu peux m’en dire plus sur ce cas d’étude ?
Oui, cette ancienne colonie française est entièrement polluée, autant ses sols que ses habitant·es. Le scandale du chlordécone a explosé il y a quelques années, mais il ne s’agit pas du seul produit qui pollue le pays. Durant la colonisation, des monocultures de bananes, communément appelées plantations, ont été mises en place en Martinique et en Guadeloupe. Des hectares de terre ont été rasés pour laisser place à ces exploitations gigantesques.

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Ces produits phytosanitaires tels que le chlordécone sont utilisés pour accélérer la production des plantations, et tout ce qui en ressort est pollué : les bananes, les eaux, les sols, et du coup les personnes aussi. Plus de 90% de la population est contaminée par cet insecticide, avec pour conséquence des cancers virulents, un taux de mortalité élevé chez les personnes racisées du pays, et un développement sexuel prématuré qui entraîne aussi l’hypersexualisation des jeunes filles et des taux d’agressions sexuelles élevés. Tout cela paraît déconnecté de la lutte pour le climat, et pourtant tout est lié à l’exploitation des terres. Les Antilles sont un exemple emblématique de cette question car les plantations sont encore très actives. Les Martiniquais·es et Guadeloupéen·nes dépendent de ces plantations et l’exploitation humaine y est encore une réalité. Cette situation a donné naissance à un activisme mené sur le plan légal, mais beaucoup d’actions sont réprimées par les forces de l’ordre françaises.

On parlait des femmes qui sont généralement exploitées dans l’industrie du textile. C’est un exemple probant où la lutte se veut éco-féministe. Comment tu lies le féminisme au climat ?
Qu’il s’agisse de la Martinique, du Congo, ou la fast fashion en Inde ou en Chine, ce sont souvent les femmes qui vont exécuter certaines tâches. Dans les plantations en Martinique, elles répandent les produits et les hommes s’occupent de la récoltes. Les femmes doivent souvent travailler même pendant leur grossesse. Pareil pour la fast-fashion comme on l’a dit tout à l’heure.

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La question du genre se pose dans l’exploitation, mais aussi dans la question de qui propose les solutions. Comme les femmes sont souvent très touchées par ces problématiques, elles deviennent militantes et tentent d’apporter des solutions. Pourtant, elles vont être complètement invisibilisées. Pour reprendre le cas du chlordécone, on parlera facilement d’un homme qui s’est fait agresser par un policier suite à une action. Mais en fait, une femme qui doit porter un·e enfant dans les plantations alors qu’elle sait pertinemment qu’iel sera contaminé·e, c’est une répercussion tout aussi violente.

Ensuite il y a la question de la responsabilité. Belgique, si on reprend l’exemple des éco-gestes, c’est souvent la femme qui va les instaurer au sein d’une famille. C’est à la femme qu’on va reléguer ce lien avec la nature.

De manière générale, les femmes sont au premier rang des luttes climatiques, donc elles cherchent des solutions. Et ce lien est souvent rabaissé à : « Ah c’est la nature, la femme est connectée à la terre. C’est un peu comme un instinct maternel. » Alors que c’est le virilisme qui crée une déconnexion totale entre l’homme et la terre. Mais bref.

En Amazonie, en Amérique Centrale ou au Kenya, il y a beaucoup de sociétés matriarcales en charge de grandes étendues de nature encore préservées. L'idée c’est tout simplement : « On va arrêter de se faire exploiter sur nos terres et on va s’organiser entre femmes pour préserver ces terres. » Il y a donc de nombreuses figures éco-féministes au Kenya — notamment la célèbre Wangari Maathai –, mais encore une fois, elles ne se nomment pas comme telles, parce qu’en tant que personnes racisées, c’est une question culturelle et de survie qui se pose.

« Dans quel environnement évoluent les personnes racisées en Belgique ? Comment mangent-elles dans les écoles – beaucoup de personnes qui vivent en milieux précaires sautent des repas ? Ont-elles accès à des espaces verts ? Il faudrait vraiment commencer à creuser ces questions. »

Et pour ce qui est des questions LGBTQ+ ?
À la base avec Climate Justice Camp, on a simplement lancé le défi de se pencher sur cette question, sans trop savoir où on allait. Et la question qui s’est soulevée, c’est notamment de savoir comment les personnes LGBTQ+ font face aux catastrophes climatiques telles que l’ouragan Katrina par exemple.

La fragilité des communautés queer résultent souvent sur l’isolement d’un « support system », donc d’une structure — familiale, de sang ou non. Car une personne queer a plus de chance d’entretenir un lien fragile avec sa famille. Lors de catastrophes naturelles, beaucoup de personnes doivent être déplacées, et les personnes queer se retrouvent encore plus isolées . Les personnes non-queer vont plus facilement trouver une solution grâce à leur support system, alors que ce support system est plus fragile pour une personne queer, qui risque d’être plus longtemps sans logement.

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Il faut savoir que le lien familial est un capital, un pouvoir économique. Certes, ces liens sont souvent remplacés par une forte appartenance à la communauté, qui fait parfois office de famille, mais cette structure n’a pas forcément de capital. Durablement, les communautés LGBTQ+ ont donc plus de mal à se reconstruire. Ensuite s’ajoutent toutes les questions de santé mentale, plus fragile au sein de cette communauté.

Il existe encore plein d’autres théories académiques sur l’écologie queer. Les communautés queer vivent en général en ville. Il y a un réel exode rural ; si t’habites dans un trou perdu en Belgique, tu veux vivre à Bruxelles, parce que c’est là que la culture queer s’exprime, et que tu as accès à une vie sociale et même médicale. Dans les années 1980, des communautés queer aux États-Unis ont décidé d’aller vivre à la campagne ou de créer une communauté de rencontre tous les x mois et de prendre soin de ce lieu. Ces mouvements existent aussi en Europe aujourd’hui. La notion de prendre soin de l’autre est très présente dans la communauté queer, et ce mouvement la transpose simplement aux terres.

On a beaucoup parlé de pays étrangers, mais ces questions sont transposables en Belgique ?
Bien sûr. Ici, les personnes issues de la diasporas vivant majoritairement dans des milieux populaires, souvent près de grandes industries où l’air est pollué et l’isolement des bâtiments toxique. Dans quel environnement évoluent les personnes racisées en Belgique ? Comment mangent-elles dans les écoles – beaucoup de personnes qui vivent en milieux précaires sautent des repas ? Ont-elles accès à des espaces verts ? Il faudrait vraiment commencer à creuser ces questions.

Plus qu’à allier toutes ces luttes, merci Ruth.

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