Life

Ce que ça fait de vivre dans un pays où le coronavirus est contenu

« Taïwan est un aperçu de l’avenir. Un avenir où le virus existe toujours, mais où il est géré avec compétence, efficacité et empathie. »
Sandra  Proutry-Skrzypek
Paris, FR
28.10.20
L’auteur (à gauche) et sa copine à Taïwan
L’auteur (à gauche) et sa copine à Taïwan. Photo : Adam Hopkins

Taïwan a annoncé son premier cas confirmé de Covid-19 le 21 janvier, un jour après que les États-Unis aient confirmé le leur. Depuis, l'île a signalé moins de 600 cas et seulement sept décès. Les magasins, les cinémas, les bars et les clubs sont ouverts et le niveau d'inquiétude du public est au minimum. Le quotidien à Taïwan nous montre ce que l'avenir nous réserve : un monde « post-coronavirus » dans lequel les précautions seront toujours de mise, mais où la peur d'attraper le virus sera pour beaucoup inexistante. Voici à quoi ressemble la vie là-bas.

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Le 8 août, l'auteur-compositeur-interprète taïwanais Eric Chou a donné un concert à la Taïpei Arena devant plus de 10 000 personnes. À première vue, entasser autant de personnes dans une même salle sans qu'aucune distance sociale ne soit imposée semble être la meilleure façon de propager le virus. Pourtant, plus de deux mois après le concert, aucune contamination n'a été signalée à Taïwan. En fait, à l'heure où nous écrivons ces lignes, aucun cas de contamination au coronavirus n’a été confirmé sur le territoire taïwanais depuis le 12 avril. Mais comment cela est-il possible ? Avec près de 24 millions d'habitants et une densité de population de 671 personnes par kilomètre carré (bien plus que la densité du Royaume-Uni ou des États-Unis), sans parler de sa proximité avec la Chine, on pourrait s'attendre à ce que Taïwan soit beaucoup plus gravement touché par la pandémie.

Si Taïwan a réussi à contenir le Covid-19, c'est grâce à une bonne préparation, à un leadership proactif et à une volonté du public de respecter toutes les restrictions en vigueur. En 2003, Taïwan a perdu 73 vies à cause du SRAS. Depuis, le pays s'est préparé à la prochaine grande épidémie et a réagi dès que les premiers cas de coronavirus ont été découverts à Wuhan en décembre dernier.

En imposant le port du masque dans les transports publics, en limitant la taille des rassemblements publics, en fermant les frontières et en introduisant une quarantaine obligatoire de 14 jours pour toute personne entrant dans le pays, Taïwan a réussi à freiner rapidement la propagation du virus sans qu'il soit nécessaire de confiner ou de modifier radicalement la vie quotidienne.

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J'ai mis un masque pour la première fois le 29 janvier en raison des craintes liées au virus. C'est cette semaine-là, au cours du Nouvel An chinois, que les habitants de Taïwan ont commencé à s'inquiéter. Pendant les deux semaines qui ont suivi, j'ai parlé à des amis en Chine, d'où j'avais déménagé au mois de mai précédent, et où la majorité des villes avaient été totalement confinées. Un ami de Shandong m'a montré l’autorisation qu'il devait présenter aux agents de sécurité pour pouvoir aller faire les courses, une autre m'a raconté qu'elle était bloquée à Guangdong, incapable de retourner à Shanghai en raison des interdictions de voyager entre les provinces. Avant le confinement, un ami américain est tombé malade en rentrant à Shanghai après avoir quitté Pékin. À une époque où le test n'était pas disponible, on lui a diagnostiqué une pneumonie et on lui a donné un médicament sans effet.

La carte de Taïpei montrant les endroits où se sont rendus les passagers potentiellement infectés du bateau de croisière Diamond Princess. Capture d'écran : Adam Hopkins

La carte de Taïpei montrant les endroits où se sont rendus les passagers potentiellement infectés du bateau de croisière Diamond Princess. Capture d'écran : Adam Hopkins

Le bateau de croisière Diamond Princess, qui a accosté à Keelung le 31 janvier, a montré à quel point Taïwan était préparé à cette épidémie. Environ une semaine plus tard, une fois les cas confirmés à bord du navire, tous les habitants de Taïpei ont reçu un message sur leur téléphone portable avec un lien vers une carte Google indiquant tous les endroits que les passagers potentiellement infectés avaient visités et quand. C'était aussi effrayant qu'impressionnant, mais cela m'a donné l’impression que les responsables savaient ce qu'ils faisaient. Depuis, toute personne dont on pense qu'elle a été en contact avec une personne infectée est immédiatement contactée et testée ou reçoit l'ordre de s'isoler, en fonction de son niveau de risque.

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Depuis le début de la pandémie, la vie ici a été normale, si je puis dire. Aucun cas extérieur connu du virus n'a infiltré la population locale pendant plus de six mois. Sur les 550 cas confirmés à Taïwan (chiffre exact au 26 octobre), moins de 100 ont été transmis sur le territoire national, la plupart provenant de l'étranger. Ces derniers mois, je me suis rendu dans des restaurants, des bars, des clubs, des expositions, des cinémas et des salles de concert, pratiquement sans souci. Bien sûr, il suffit d'une personne malade au mauvais endroit et au mauvais moment pour revenir en arrière, mais il y a des moments ici où l'on oublie vraiment que nous sommes en plein milieu d’une pandémie mondiale.

Mais il y a un effet secondaire, ici, à Taïwan : la culpabilité. Pendant un certain temps, le fait de publier sur Instagram une photo de moi à la plage ou en train de dîner me provoquait une légère sensation de honte, car je me disais que dans les autres pays, les gens ne pouvaient pas faire de même. Évidemment, je n’ai pas la moindre envie de subir les mesures de confinement ou les restrictions qui accompagnent le virus, mais, parfois, je ne peux pas m'empêcher de penser que ma liberté n'est pas méritée.

Bien sûr, ma culpabilité est irrationnelle et inutile. Je ne bénéficie d'aucun traitement particulier. Il se trouve juste que je vis dans un pays où les dirigeants comme les citoyens ont pris la situation incroyablement au sérieux dès le premier jour. Taïwan est un aperçu de l'avenir. Un avenir où le virus existe toujours, mais où il est géré avec compétence, efficacité et empathie.

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