société

« Une ville, c’est un bidonville qui a réussi »

Un an après la fermeture de la « jungle » de Calais, on est revenu sur son démantèlement avec Antoine Hennion, sociologue.

par Inès Khaldi
25 Octobre 2017, 5:00am

Calais, octobre 2016. Photo : Pierre Longeray

Il y a un an, la « jungle » de Calais était évacuée. Environ 7 000 migrants quittèrent ce qui était alors leur foyer. Problème sécuritaire et/ou humanitaire, cet immense campement provisoire avait eu pour conséquence de mettre une grande partie de la classe politique – du moins, les partis dits « de gouvernement » – d'accord. À leurs yeux, l'évacuation était inévitable. Trois mois plus tard, et malgré une communication intensive autour du « démantèlement » d'un lieu insalubre, plusieurs centaines de migrants – entre 200 et 300, selon plusieurs associations – étaient de retour sur place.

Depuis, les polémiques et tensions n'ont jamais quitté l'enceinte de la ville des Hauts-de-France. La maire de Calais Natacha Bouchart, membre des Républicains, est allée jusqu'à interdire la distribution de repas aux migrants en mars 2017, craignant un « appel d'air ». De leur côté, les habitants de la ville, interrogés par Europe 1, évoquent désormais leur crainte face à une population de migrants qui croît de nouveau, et qui serait constituée de gens plus jeunes, plus violents, et souvent alcoolisés. Aujourd'hui, alors que les conditions demeurent insalubres pour les 500 à 700 migrants présents sur place, et à la vue d'interventions policières souvent brutales pour empêcher les migrants de « se fixer » dans le Calaisis, le démantèlement est régulièrement critiqué par nombre d'acteurs.

Le Pôle d'exploration des ressources urbaines – ou PEROU – fait parti de ceux-là. Composée d'urbanistes, d'architectes et de chercheurs en sciences sociales, cette association dénonce des politiques absurdes et violentes et milite pour la création d'une ville nouvelle, à laquelle œuvreraient migrants et Calaisiens. Convaincu qu'une « ville-monde » se dessine sur ce territoire, le collectif souhaite faire entendre sa voix. Pour mieux comprendre ce qu'il a en tête, nous avons rencontré son secrétaire, Antoine Hennion, sociologue de formation.

La « jungle » de Calais. Auteur inconnu

VICE : Pouvez-vous nous expliquer ce que fait concrètement le PEROU ?
Antoine Hennion : Par le passé, nous sommes intervenus dans des campements de Roms. Nous y avons agi concrètement, en posant des claies et en dégageant des allées, par exemple. D'un seul coup, un campement ressemblait à un village. Dans l'un d'eux, nous avons aidé les habitants à construire des petites baraques en bois ainsi qu'une « ambassade ». C'était une cabane assez grande, qui permettait aux gens de danser, de faire la fête et d'accueillir les bénévoles dans un endroit dont ils pouvaient être fiers. Les gens finissaient par habiter dans un lieu.

Au lieu de programmer d'en haut des mesures qui, le plus souvent, ne font qu'aggraver la situation en cours, le PEROU avance que les gens touchés sont les plus capables d'agir, car ils ont l'expérience des choses. Nous faisons l'hypothèse qu'ils ont déjà trouvé des réponses, et nous choisissons d'accompagner ce geste collectif. Partir de ce qui existe, c'est un peu le résumé de nos actions.

Et pouvez-vous nous parler de votre travail dans la « jungle » de Calais ?
Ce lieu est un concentré de tous les problèmes contemporains. Symbole du capitalisme moderne – entre commerce, désindustrialisation et violence – après sa destruction, la « jungle » ressemblait de plus en plus à un camp de concentration. À droite, on avait l'idée qu'il fallait tous les virer, et à gauche, que c'était indigne de vivre comme ils vivaient. C'est parce que nous voulions nous éloigner de la nécessité de détruire la « jungle » que nous nous sommes intéressés à Calais.

La thématique entourant ce camp ressemble au problème de la pauvreté au XIXe siècle : cachez cette misère que je ne saurais voir. Ce n'est pas parce qu'on vit dans un endroit sale, où les conditions sont dures, que l'on n'est pas digne, et surtout que l'on ne met pas en place des formes de vie. Le PEROU veut mettre en avant l'ingéniosité des habitants : la « jungle » était devenue une ville, avec ses commerces, ses rues et ses habitations. Une route principale avait été tracée et des constructions avaient vu le jour. Il faut comprendre aussi que ce camp, ce n'était pas seulement les migrants. La moitié de la population était constituée de visiteurs : des militants, des bénévoles, des citoyens venus de toute l'Europe, et de plus loin encore. Il ne s'agit pas de l'idéaliser, mais de soutenir ce qui s'y inventait.

L'urgence était de comprendre ce qui se passait et d'en témoigner. D'où l'idée de lancer des enquêtes. Plusieurs ont été menées par des équipes mêlant architectes, sociologues, anthropologues, photographes. Nous avons conduit une enquête urbaine et architecturale analysant les stratégies constructives déployées et les modes d'organisation de ce que l'on nomme une « ville potentielle ». Nous avons également étudié la dimension paysagère du lieu, ou encore les relations entre les Calaisiens et les migrants.

Plan d'un restaurant dans le camp de Calais. Collectif « Sans plus attendre », pour le PEROU

Quelles sont les conclusions que vous avez pu tirer de vos études sur Calais ?
En tant que sociologue, j'ai plus particulièrement travaillé sur la ville et ses habitants. Les Calaisiens ont bien conscience que même en rasant la « jungle », les camps existeront toujours. Comme ils disent, Calais restera toujours à 30 kilomètres de l'Angleterre. Ils savent que c'est une ville d'immigration. Nous ne leur demandions pas s'ils étaient pour ou contre les migrants, mais de raconter leurs expériences. Pour cela, nous traînions dans des bars, des commerces et les rues. Nous nous sommes vraiment focalisés sur les gestes, les rapports réels.

Les gens peuvent fustiger la présence des migrants tout en les aidant – en déposant des vêtements ou en les prenant en stop par exemple. On a noté des réactions de rejet, et puis aussitôt une remarque inverse : « Remarquez, vu ce qu'ils ont vécu… » « Calais n'a pas attendu les migrants pour avoir des problèmes », comme me l'a dit un commerçant. S'il y a bien à Calais une forte hostilité, elle vise d'abord les politiques. Il y a une incompréhension face à la non prise en charge du problème.

Vous jugez que l'évacuation de Calais n'était pas la bonne solution.
Le raisonnement qui a abouti à la « nécessaire destruction de la jungle » était très étrange. Il était souvent fondé sur un soupçon d'indignité, avec l'idée de lutter contre la pauvreté. Est-ce lutter contre la pauvreté que de la rendre invisible ? Nous voulions rendre aux migrants leur présence, et ne pas nous contenter d'être dans la compassion.

Et comment faire ?
Nous rejetons l'idée simple selon laquelle c'est en aidant les pays de départ des migrants que l'on réglera le problème. C'est une façon de se défausser de la situation présente. C'est une solution à très long terme – en attendant, les migrants sont là. L'idée forte était de rendre compte de leur capacité à réagir d'eux-mêmes. Ce n'est pas avec des décisions politiques éloignées de la réalité que l'on réglera le problème des camps. Les campements ne disparaîtront que si on les remplace par des constructions. On pourrait résumer notre action à Calais par un des leitmotive du PEROU : « Une ville, c'est un bidonville qui a réussi. »

Église de la « jungle » de Calais. Photo : Antoine Hennion

Vous appelez souvent de vos vœux l'avènement d'une « ville-monde », ayant pour origine les déplacements de population. De telles villes ne couteraient-elles pas une fortune ?
De vraies études seraient nécessaires pour répondre sérieusement à votre question. Mais qui veut les mener ? Aujourd'hui, ce que l'on sait, c'est que le coût de la mise sous surveillance de la « jungle » était énorme. On ne s'en rend pas forcément compte, vu que le budget est extrêmement dispersé. On n'additionne pas les coûts entraînés par les frais hospitaliers, d'interventions des CRS, du survol des hélicoptères, de la mise en place de grillages autour du camp, etc.

En préservant et « pérennisant » ces bidonvilles, ne ferions-nous pas la même erreur qu'avec les banlieues ? C'est-à-dire : stigmatiser, ghettoïser des populations.
Le rapprochement est juste. L'apparition de « la banlieue » – une zone où se rassemblent de nombreux immigrés – résultait de la volonté de régler dans l'urgence la présence de bidonvilles autour de Nanterre. On note toujours cette volonté ambiguë d'installation des populations dans des endroits plus dignes, et un même court-termisme coûteux. On construit, certes, mais on isole et rend invisible – tout en sachant que cela ne réglera rien.

Après, ce qui différencie la banlieue du camp, c'est la présence de milliers de personnes venues du monde entier, de passage. La « jungle » de Calais a toujours été un lieu de passage. L'idée de soutenir ce qui s'invente dans les camps existants ne revient donc pas à séparer les populations, mais à maximiser les relations.

Dessin prospectif d'une rue de la « jungle » de Calais. Charlotte Cauwer, pour le PEROU

Dans un autre registre, ne peut-on pas dire que sans « histoire commune », les risques de friction sont innombrables ? J'entends par là : comment intégrer sans heurts des populations nouvelles à côté de communautés sédentarisées ?
Bien sûr, à Calais, il y a eu des frictions. Celles-ci sont inévitables dans toutes les sociétés car elles sont le résultat de notre monde moderne.

Mais comment réussir à intégrer les camps quand le voisinage y est hostile ?
Est-ce que le voisinage y est réellement hostile ? Notre enquête a révélé que les Calaisiens n'étaient pas forcément hostiles à la « jungle ». Comme je le disais, ces gens ont conscience que leur ville est, de toute manière, un lieu de passage pour l'Angleterre. De plus, la plupart des gens n'ont pas d'opinion ferme. Ils voient des problèmes non résolus et râlent, mais ce n'est pas une opinion. À Calais, le nombre d'initiatives de soutien aux migrants est énorme ! Depuis l'ouverture de la « jungle », il n'y a jamais eu autant de propositions de bénévolat auprès du Secours Catholique, par exemple. Je ne dirais donc pas que Calais est une ville hostile.

Votre projet n'est-il pas quelque peu utopique ?
C'est drôle que vous utilisiez ce mot-là, car pour moi, c'est l'anti-PEROU. L'utopie correspond en grec à un « lieu idéal », ou à un « non lieu ». L'utopie est un pays qui n'existe pas, une fiction permettant aux philosophes de montrer les paradoxes des mondes réels. L'utopie réalisée, c'est celle des programmes politiques conçus par de brillants technocrates calculant le bonheur de l'humanité. Vous obtenez logiquement des gens traités en robots, quand ce ne sont pas des désastres urbains.

Nous sommes à l'opposé de l'utopie. Nous ne rêvons pas d'un ailleurs. Partir de la réalité telle qu'elle est sous nos yeux, c'est aussi accepter l'idée que l'on ne la connaît pas, qu'on ne peut s'y attaquer qu'ensemble. Ce serait cela, une politique en matière de migrations. On en est loin.

Merci beaucoup.

Inès Khaldi est sur Twitter.