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Société

Avec les 11 % de millennials qui se sentent « toujours seuls »

« Comment est-il possible de ne pas avoir d'amis à mon âge ? »

par Allie Conti; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
09 Septembre 2019, 6:41am

Maddie Byrne aimerait que sa vie ressemble davantage à un épisode de Friends, ou du moins à certaines stories Instagram de ses amis. Lorsque ses collègues plus âgés lui demandent quels sont ses projets du week-end, cette responsable clientèle de 22 ans a l'impression qu'ils s’attendent à ce qu’elle parte en voyage, fasse la tournée des bars ou rencontre des garçons. C'est ce qu’on attend culturellement de quelqu'un de son âge. « Si je ne fais rien le vendredi soir, mais que je vais sur les réseaux sociaux et que je vois dix personnes dehors dans les bars, j'ai l'impression de ne pas faire ce que je devrais faire, dit-elle. Je suis censée être jeune et libre. »

Byrne a deux ou trois amis proches qui passeraient la chercher si elle tombait en panne à 45 minutes de chez elle, cinq ou six amis réguliers qu'elle voit de temps en temps, et peut-être dix à vingt connaissances qu'elle croise tous les deux mois. Mais elle se considère comme faisant partie des 11 % de millenials récemment interrogés par YouGov qui disent se sentir « toujours » seuls. Publié le mois dernier, le rapport YouGov qualifiait les millennials de « génération la plus solitaire » : une personne sur cinq âgée de 23 à 35 ans a déclaré n'avoir aucun ami, et 25 % ont affirmé n’avoir aucune connaissance.

« Quand vous avez 18 ou 19 ans et que vous restez seul chez vous le samedi soir, cela peut être dévastateur. Mais si vous avez 90 ans, cela ne vous dérange sans doute pas tant que ça » – Beverley Fehr, psychologue

Lorsqu'une chercheuse de l'UCLA, Letitia Anne Peplau, a commencé à définir médicalement la solitude à la fin des années 1970 et au début des années 1980, elle a accordé une attention particulière à la façon dont ce problème affectait les personnes âgées, et à ce jour l'essentiel de la recherche sur ce sujet concerne la population âgée. Mais Peplau définit aussi la solitude comme un fossé pénible entre le nombre d'amis que l'on veut avoir et le nombre d’amis que l’on a réellement, un fossé que les jeunes ressentent particulièrement. Mais si les statistiques de YouGov semblent choquantes, les experts disent qu'il est normal que les jeunes se sentent isolés. Les « adultes émergents » ont longtemps été catégoriquement aussi seuls que leurs aînés, sinon plus. Ce qui est nouveau, c'est que ces sentiments ont été exacerbés par les réseaux sociaux et par les changements économiques et sociaux qui rendent plus difficile la création de liens avec les autres.

Et comme le dit Beverley Fehr, psychologue : « Quand vous avez 18 ou 19 ans et que vous restez seul chez vous le samedi soir, cela peut être dévastateur. Mais si vous avez 90 ans, cela ne vous dérange sans doute pas tant que ça. »

Byrne est membre d’une chaîne Discord littéralement appelée « Lonely » [« Solitaire », NDLR] qui comprend une constellation de forums et de chat rooms où les gens se réunissent pour obtenir des conseils sur la façon de rencontrer des gens et de communiquer avec les autres de manière anonyme et sans pression. « J’ai le cafard depuis environ un mois et je n'arrive pas à me connecter physiquement avec les gens autour de moi, dit Byrne à propos de la raison pour laquelle elle a rejoint Lonely. C'était comme si parler aux gens en ligne était un terrain d'entente où je pouvais trouver des liens sociaux sans avoir à approcher les gens dans la vraie vie. »

Bien que de nombreuses personnes dans ce type d'espaces prétendent que l'anxiété liée au nombre d'amis qu'elles pensent devoir avoir est régie par les réseaux sociaux, la géographie joue également un rôle important. Dans son livre The Great Good Place, publié en 1989, le sociologue Ray Oldenburg décrit en détail comment l'isolement se construit autour de l'expérience de la vie en banlieue. Selon lui, si vous devez conduire pour vous rendre n’importe où, vous êtes moins susceptible d'avoir l'occasion d'interagir avec les autres ou d'inclure un bar ou un café dans votre routine. Byrne a vécu toute sa vie en banlieue et, selon elle, elle n'a pas d'endroit où s'arrêter et intégrer une communauté.

L'économie moderne engendre aussi la solitude. Dans une société où un pourcentage croissant de jeunes professionnels travaillent à domicile, il n'y a pas de culture d'entreprise et donc pas de possibilités de créer des liens. Nat, âgée de 31 ans et originaire de Los Angeles, dit qu'elle fait partie des millennials qui ont zéro ami ou connaissance, ce qu'elle attribue au fait qu'elle travaille depuis chez elle. Nat a récemment publié sur un subreddit appelé r/nofriends, au sujet de son incapacité à entretenir des relations à long terme en dehors de sa famille – à l'exception d'un ex-copain – depuis le lycée.

Bien qu'elle puisse aller faire du shopping n'importe quel jour de la semaine, Nat n’y va que le dimanche dans l'espoir d'avoir une conversation avec un vendeur là-bas. En raison de la superficialité de sa profession – influenceuse –, elle n'a pas suffisamment confiance pour établir un lien réel avec ses pairs. « Il faut se méfier de ceux qui veulent se servir de toi, dit-elle. Je n'aime pas être trop proche de quelqu'un, parce que dans ce monde, les gens s'utilisent les uns les autres. Ils veulent peut-être être amis, bien sûr, mais ils sont probablement plus enclins à collaborer pour avoir plus de followers. »

Joey, 31 ans, travaille comme réceptionniste à Clifton, dans le New Jersey, dans une entreprise qui compte entre 40 et 50 employés, ce qui, selon elle, devrait lui donner de nombreuses occasions de se faire des amis. Elle n'en a pas eu un seul depuis qu'elle a rompu avec son fiancé, et maintenant, elle passe tout son temps à la maison avec son enfant. Aussi, elle faisait beaucoup la fête avant et craint que les gens pensent qu'elle est devenue ennuyeuse. Joey aimerait avoir une relation platonique avec quelqu'un afin de partager « des expériences, des souvenirs et des secrets », ce qui lui a manqué jusqu'à présent, étant donné que la plupart des gens qu'elle rencontre finissent par vouloir sortir avec elle.

Pour Fehr, la psychologue social, c'est logique : les personnes qui ne sont pas mariées ont tendance à se sentir plus seules que celles qui le sont. « Mais lorsque les chercheurs ont fait la différence entre différents types de relations hors mariage, comme les personnes qui n’ont jamais été mariées ou celles qui sont veuves ou divorcées, il a été démontré que le facteur qui influence le plus la solitude est la perte de cette relation intime. »

Si vous dressez un graphique de la solitude d'une personne tout au long de sa vie, vous constateriez un pic au début de l'âge adulte, alors qu'elle essaie de naviguer seule dans la société pour la première fois. Vous verriez aussi une augmentation de la solitude au cours des dernières années de la vie. « Une fois que les personnes de plus de 80 ans commencent à perdre des amis et des partenaires et se rendent compte qu'elles ne peuvent plus contrôler leur corps, c'est là que la solitude s'installe à nouveau », explique Ami Rokach, une chercheuse canadienne. Mais Rokach décrit la solitude du début de l'âge adulte comme une phase qui devrait diminuer au fil des ans.

Mais il y a un facteur caractéristique de la génération Y. Généralement, les personnes dans la trentaine ont trouvé une identité et un travail qui répond à leurs besoins sociaux. « Bref, le monde social des gens tend à se consolider vers la fin de la vie de jeune adulte », dit Fehr. Mais étant donné que les millennials signalent des niveaux élevés d'insatisfaction à l'égard de leur emploi et de leur vie en général, il se peut qu'une telle consolidation ne se produise pas.

Chris, par exemple, vient de célébrer son 32e anniversaire. Son mari et ses deux enfants lui ont offert un « tout petit gâteau », bien qu'elle eût aimé pouvoir aller à un concert avec des amis et prendre quelques verres à la place. « Comment est-il possible de ne pas avoir d'amis à mon âge ? » a-t-elle posté sur r/nofriends.

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