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Environnement

Pourquoi l'Amazonie brûle et va continuer de brûler

Nous avons rencontré les « Gardiens de la forêt » d'Arariboia afin de documenter les lignes de front de la tristement célèbre saison des incendies.

par Agnes Walton; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
18 Novembre 2019, 7:54am

Un indigène Guajajara à Arariboia. Photo : Daniel Vergara

Amazonie, Brésil. La terre indigène de l'État du Maranhão abrite des milliers d’autochtones Guajajara et, au cœur de son épaisse forêt tropicale, une tribu isolée. Fin septembre, des incendies ont éclaté dans la région d’Arariboia. Dès qu'un feu s’éteignait, un autre démarrait.

Daniel fait partie des « Gardiens de la forêt » d'Arariboia, une équipe de 20 hommes qui patrouille sur le territoire afin de repousser les bûcherons, les chasseurs et les incendies. Nous les avons rencontrés afin de documenter les lignes de front de la tristement célèbre saison des incendies.

Debout sur une crête surplombant une vallée où les flammes se répandent à travers les arbres et où la fumée noire remplit l'air, Daniel et son équipe évaluent leur stratégie.

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Des indigènes Guajajara essayent d'éteindre un incendie à Arariboia. Photo : Daniel Vergara.

« C’est un grand incendie, dit-il. On a appelé les pompiers en renfort, mais on ne sait pas s’ils vont venir, alors on cherche un moyen de passer derrière les flammes et de les empêcher de s'étendre plus loin dans la forêt et de toucher la tribu isolée. »

Ce jour-là, les Gardiens se frayent un chemin à travers la forêt dense pour empêcher un mur de feu, qui peut atteindre jusqu'à 4 mètres de haut, de se propager davantage. Armés uniquement de machettes et de morceaux de bois, ils défrichent des sentiers dans le sous-bois dans l'espoir que le feu s’éteindra à ses bords.

La recrudescence des feux en Amazonie va de pair avec la déforestation. De janvier à fin septembre, 85 % de forêts tropicales humides ont été abattues en plus qu'à la même période l'année dernière, ce qui s'est traduit par plus de 70 000 incendies, soit une augmentation de 30 % par rapport à 2018.

Bon nombre de ces incendies sont allumés par des gens. Dans le cycle d'agriculture sur brûlis de la région, les arbres sont abattus, puis les troncs et les sous-bois sont brûlés pour défricher la terre pour les vaches. Certains incendies s'échappent dans la forêt vierge, menaçant ceux qui y vivent, y compris les Guajajara.

Cette année, le cycle de destruction ne peut être ignoré. En août, une épaisse fumée recouvrait São Paulo, obscurcissant le ciel au milieu de la journée et provoquant l'indignation nationale, puis internationale. Les dirigeants du monde entier se sont impliqués en offrant de l'argent pour lutter contre les incendies et en critiquant publiquement le président populiste brésilien Jair Bolsonaro pour son inaction.

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Un soldat regarde le feu à Novo Progresso, à deux heures de route dans la forêt. Photo : Daniel Vergara.

Pour ceux qui veulent exploiter l'Amazonie, les incendies ne sont pas une source d'indignation. Pour certains, ils sont même devenus un symbole de fierté et de défi patriotique face à un programme de conservation qui, selon eux, freine le pays.

Le 10 août, dans la ville isolée de Novo Progresso, au cœur de la forêt amazonienne brésilienne, un acte criminel a été commis. C'est ce qu'on a appelé le « Jour du feu » : une série d'incendies coordonnés et délibérés qui ont été allumés en signe de soutien à Bolsonaro et à ses promesses répétées de supprimer la protection de la forêt tropicale pour mieux l'exploiter.

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Un homme guajajara observe un incendie de forêt à Arariboia. Photo : Daniel Vergara.

Lorsque le Jour du Feu a atteint la presse internationale, il est devenu le symbole d'un dangereux sentiment d'impunité parmi les éleveurs et les envahisseurs de terres aux commandes de cette nouvelle vague de destruction de l'Amazonie.

Dans tout le pays, le lobby de l'agro-industrie brésilienne est de plus en plus puissant et il reçoit l'attention du président. L'administration de Bolsonaro a promis des changements majeurs pour assouplir les restrictions sur le défrichement des terres et a adopté une rhétorique ferme contre les ONG travaillant à la conservation de la forêt.

La campagne de Bolsonaro a été alimentée par le caucus politique des « BBB » : « Bible, balles, boeuf ». Autrement dit : une association de religieux évangéliques, de militaires et de grands propriétaires terriens.

Ce changement est incarné par la montée en puissance de l'animateur vedette de rodéo Cuiabano Lima, un ami proche du président, que nous avons accompagné à un de ses récents événements. Taureaux, concours de lasso et musique country étaient au rendez-vous – le Brésil compte maintenant parmi les meilleurs rodéos du monde. « L’agro-industrie fait sans aucun doute partie de la vie des Brésiliens, dit Lima. Les grandes villes comme Rio et São Paulo oublient toujours que c'est ce qui fait circuler le sang, c’est le cœur du Brésil. Et cela nous rend fiers de notre pays. »

Cette fierté et cette mentalité de type « America First », se font sentir dans l'Amazonie brésilienne, où des éleveurs comme Jair Oliveria considèrent Bolsonaro comme l'homme qui fera passer le pays au stade suivant du développement. Oliveira possède 3 000 têtes de bétail et des ranchs sur des terres qui étaient boisées il y a seulement 15 ans.

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Un bûcheron abat un arbre dans les profondeurs de la forêt. Photo : Daniel Vergara.

Malgré des analyses récentes montrant qu'au moins 172 000 terrains forestiers ont été défrichés et brûlés en 2019, Oliveira est du même avis que le président brésilien et estime que le problème des incendies est exagéré. « C’est politique. Le but est d’en faire un problème international pour créer des problèmes au président. Bolsonaro est un très bon président. Il veut aider tout le monde. »

Aux dirigeants du monde qui exhortent le Brésil à prendre des mesures plus énergiques en Amazonie pour aider à lutter contre les changements climatiques, Oliveira lance le message suivant : « Si le climat change, ce n'est pas la responsabilité du Brésil, c'est la responsabilité du monde entier. Si Macron veut que je garde ma forêt, qu'il me paie. »

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