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En mémoire de Woodstock 1999, le Pire Festival De Tous Les Temps

3 jours d'incendies, de nü-metal et d'agressions sexuelles dont on se souviendra à jamais comme le moment le plus foncièrement dégueulasse des années 1990.

par Emma Garland
31 Octobre 2017, 6:42pm

Le nom « Woodstock » a une connotation extrêmement forte. Il est gravé dans l'inconscient culturel de toute une frange de la population - celle qui est en gros assez âgée pour reconnaître Ronald Reagan sur une photo, mais assez jeune pour ne pas avoir voté pour lui. Plus qu'un événement, Woodstock on s'en souvient avant tout comme d'une idéologie, ou d'une série d'images : celles de Jimi Hendrix, de gens qui dansent dans un état troisième, de pantalons atroces. Le Woodstock originel, dont le sous-titre était « 3 Jours de Paix et de Musique », a plus ou moins symbolisé la mort de la contre-culture d'après-guerre. Il a incarné à la fois l'idéal hippie de la deuxième moitié des années 60 et sa chute, de l'assassinat de John Kennedy à Altamont.

Un truc qui ne vient pas tout de suite à l'esprit quand on pense à Woodstock, en revanche, c'est l'image de Kid Rock faisant une entrée grandiloquente sur scène, sapé comme un pimp de Blaxploitation, avant de se lancer dans une version particulièrement complaisante de « Bawitaba ». C'est pourtant ce qu'il s'est passé à Woodstock 1999, également connu comme le Pire Festival de Tous Les Temps, Pour L'Éternité.

Après l'édition historique de 1969, il y a eu pas moins de 4 autres Woodstock : un en 1979, un en 1989, un en 1994, et le dernier en 1999. A chaque fois, le line-up réunissait, comme le festival originel, les artistes incontournables de l'époque, ce qui, en 1999, signifiait Creed, Insane Clown Posse et Cyclefly. Et si le Woodstock de 1969 avait eu lieu sur les champs d'une ferme laitière des montagnes, celui de 1999 était organisé sur une base de l'armée de l'air, sans un arbre à l'horizon, entièrement couverte de tarmac et de béton. La pizza coûtait 12$. Une veillée aux chandelles qui devait avoir lieu pendant le set des Red Hot Chili Peppers a dégénéré en une série d'incendies incontrôlables, qu'Anthony Kiedis a comparé à une scène digne d' Apocalypse Now. L'événement était censé célébrer le 30ème anniversaire du « Peace & Love » et s'est finalement imposé comme « le festival qui a sonné le glas des 90's ».

Ce qui est un peu injuste, je trouve. Si on considère Woodstock 1969 comme la synthèse de de l'esprit contre-culturel d'après-guerre, alors Woodstock '99 est clairement son pendant pour la Génération X. Paix, amour, bonheur d'un côté ; CRS, incendies et retransmission live sur chaînes payantes de l'autre. Grateful Dead, Janis Joplin et Jefferson Airplane en 1969 ; Limp Bizkit, Kid Rock et Korn en 1999. Vous voyez ? Les mêmes. Je suis convaincue qu'avec le temps, nous finirons par comprendre que les années 90 ont définitivement été la pire des décennies, mais pour l'instant, apprécions au moins le fait que si Woodstock 1999 a échoué dans son objectif de rendre hommage à l'esprit originel du festival, il n'en était pas moins une véritable transposition, dans la mesure où il a parfaitement reflété l'essence de la décennie dans sa globalité. C'est juste que la décennie était nulle à chier.

Attardons-nous, si vous le voulez bien, sur quelques-unes des performances les plus mémorables de ce week-end infernal.

KID ROCK

Kid Rock était « chaud cacao » en 1999, au sommet de sa période « rap rock » – c'est à dire juste après « Devil Without A Cause » et juste avant « Cowboy ». Il venait d'être certifié double platine, ce qui est une information qu'il faut fort certainement garder à l'esprit lorsqu'on le voit – après s'être débarrassé de l'énorme manteau de fourrure, du chapeau haut-de-forme et de la canne qu'il n'a littéralement arboré que le temps d'arriver au milieu de la scène – se chauffer de la manière suivante :

Puis annoncer son nom à l'aide d'une gestuelle aviaire déconcertante et de que quelques jets de vapeur, comme suit :

Avant de démarrer un morceau et d'inciter un public constitué de plusieurs milliers de blancs à « aller dans le pit et essayer de se donner de l'amour à quelqu'un », ce à quoi plusieurs milliers de dégénérés ont répondu en se foutant à poil et en se mettant sur la gueule comme des sauvages. En gros, on a eu tous les indices annonçant la future élection de Trump en moins de 5 minutes, et avec 17 ans d'avance. Vous branliez quoi, les analystes politiques ?

LIMP BIZKIT

Qu'est-ce qui fait, dans le rap metal, que 1/ les intros sont toujours interminables et 2/ les filles dans le public se sentent toujours obligées de montrer leurs seins ? Est-ce que Limp Bizkit est un groupe sexy ? Est-ce que les gens baisent en écoutant Limp Bizkit ? J'aimerais comprendre

Ce concert est tout simplement LE CONCERT DE LIMP BIZKIT LE PLUS « LIMP BIZKIT » DE TOUS LES TEMPS. Les gens slamment debout sur des planches de contreplaqué arrachées à la scène, auxquelles ils foutront ensuite le feu. Fred Durst pète un plomb sur son micro. Sa prestation pendant les couplets sonne littéralement comme ma mère imitant un rappeur pour se foutre de ma gueule. Sentant que le pit commençait à devenir vraiment dangereux et redoutant qu'on le désigne comme responsable d'éventuels dérapages, Fred a encouragé la foule à émettre des « bonnes vibes » pour les téléspectateurs regardant le concert depuis leur canapé, tout en faisant des petits bonds moqueurs en levant les mains. Mais la situation était depuis longtemps hors de contrôle, et les choses ont fini par dégénérer en une déferlante de violence machiste qui donnera lieu à de nombreuses agressions sexuelles, à la destruction de la tour de retransmission télé MoreMusic et à 10 000 demandes de soins médicaux pendant la durée du festival. Trop cool les 90's, les mecs !

LIT

Il semblerait que l'été 1999 ait été une période particulièrement faste pour le groupe de pop-punk le plus sérieux d'Amérique. Cette fois-ci, A. Jay Popoff a remisé son emblématique marcel blanc au placard, et est monté sur scène torse-nu. Il a entamé ce morceau en enchaînant quelques moves de type moulin à vent à la Pete Townsend, mais sans guitare, et a décidé de se plier à l'ambiance générale « Parental Advisory, Explicit Content / T-shirt Le Goëland / Dortoir d'internat » en changeant le texte en « kick the living FUCK outta me! » Un peu de tenue, voyons.

BUCKCHERRY

Je suis tellement heureuse de ne pas avoir été ado en 1999, parce que j'aurais certainement eu un faible pour ce Ville Valo californien aux cheveux gras avec le mot CHAOS tatoué en travers de l'estomac, qui donne vraiment l'impression d'avoir un de ces gros aliens gonflables dans sa piaule. Il semble tout à fait logique que Buckcherry ait fait une tournée avec Papa Roach et Avenged Sevenfold, parce que, je sais pas, ça saute aux yeux, bordel. Ils incarnent un espèce d'étrange mélange de From First To Last + AFI + Velvet Revolver dont je ne suis vraiment pas sûre de savoir quoi faire. Et je n'ai pas l'impression que qui que ce soit à Woodstock avait une réponse à cette question, honnêtement - ce qui a au moins le mérité d'être intéressant.

EVERCLEAR

Ce à quoi vous êtes maintenant en train d'assister, c'est au spectacle de cinq types de plus de 30 ans en chemises d'écolier sans manches, avec des cravates noires et différents styles de barbes tous aussi malheureux les uns que les autres, jouant du Bon Gros Rock (qui ressemble un peu à « Yakkity Yak »). « Putain, on se croirait au paradis ! » lance le chanteur Art Alexakis, sans ironie, avec le ton d'un animateur de croisières, « Regardez-moi ça ! Des filles en bikinis ! » Oui. Super. Sauvage. D'une voix désespérée et éraillée, il implore ensuite à plusieurs reprises la foule de « rentrer à la maison avec lui », comme un père récemment divorcé planté devant un pub, qui hurle seul, pour personne, pour tout le monde, après avoir enchaîné les pintes. J'ai froid, si froid.

CREED

Il y a au moins UNE PERSONNE, dans ce festival oublié de Dieu, qui a tenté de ne pas blasphémer contre les décennies précédentes. On pouvait en effet compter sur la Voix de Creed, Détenteur d'un Grammy Award, Scott Stapp, pour se pointer à l'événement le plus #alternatif de tous les temps en chemise blanche bouffante, jeans baggy et coupe de cheveux à la Charles Manson - mais en plus sain. Au cas où vous ne l'auriez pas compris en le voyant pointer l'horizon du doigt et frapper son retour à coups de desert boots, au son d'un bon rock chrétien born-again des familles, sa foi est réelle, intense, et repose sur un socle inébranlable – et la foule, habillée des pieds à la tête, adore ça. Ils lancent du PQ ! Scott Stapp secoue la tête comme un cheval qui voudrait se débarrasser de son harnais ! Il se penche en avant, un bras derrière le dos, comme quand votre patron, qui joue dans un groupe de reprises, donne tout ce qu'il a pendant le karaoké annuel de la boîte ! Je suis un peu triste pour Creed, sincèrement. À les voir et à les entendre, on se dit qu'ils auraient aimé être là pour l'explosion grunge, mais qu'ils sont arrivés quelques années trop tard, et qu'ils se sont du coup retrouvés complètement à côté de la plaque - trop soft, trop propres, comme le gamin à l'école qui écoutait Mudhoney, mais qui portait des polaires Go Sport, et était ravi de passer ses week-ends à faire du camping avec ses parents. Malheureusement pour eux, Creed ont fini mis dans le même sac que tous les autres porteurs de boucs des 90's, et ont enchaîné les tournées avec Bush et Godsmack.

RED HOT CHILI PEPPERS

C'est exactement à ce moment-là que tout à commencé à prendre feu, ce qui est plutôt étonnant, dans la mesure où ce morceau était plutôt censé faire retomber la pression - et pas inciter les gens à provoquer des incendies criminels. Ce qui est encore plus étonnant, c'est le fait qu'une meuf ait décidé de se foutre seins à l'air pendant un morceau qui parle d'isolation et de refuge dans la drogue. Ce qui n'est pas étonnant du tout, c'est le mec qu'on voit fixer la nana en question, avec une main sur le cœur, comme s'il prêtait serment d'allégeance au fait d'être un énorme puceau dégueulasse.

L'image de Flea à poil et de John Frusciante avec un t-shirt à manches longues sous le t-shirt à manches courtes, entrain de croiser leurs instruments en faisant résonner les notes finales de « Under The Brigde », qui laisse place à celle d'un énorme feu de camp allumé par le public, alimenté par du contreplaqué arraché à la scène, a vraiment quelque chose de prophétique. Le reste de l'année aurait tout aussi bien ne pas avoir eu lieu. Franchement, regardez ça. Anthony Kiedis s'est décoloré les cheveux. Chad Smith se fume une putain de clope sur scène. Les gens applaudissent alors qu'il y a un incendie devant la scène. Un bon nombre de gens ont vu leurs vies réduites à néant à cause de certains actes de violences ayant eu lieu pendant le festival, mais tout ce qu'on voit ici, c'est une foule en délire face au danger imminent, les poings en l'air. Peu importe ce que vous dira Bret Easton Ellis : ceci restera pour toujours l'image la plus symbolique des années 1990.

KORN

Dites-vous bien une chose : tous les gens présents dans le public sur la vidéo ci-dessus ont maintenant des enfants. Tous.


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