J'ai été kidnappé, emprisonné puis torturé au Darfour

Documentariste chevronné, Phil Cox se rend très fréquemment au Darfour depuis 2004. Il nous raconte sa dernière visite dans cette région de l'ouest du Soudan, où rien ne s'est passé comme il le voulait.

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04 octobre 2017, 5:00am

En 2003, une guerre ethnique extrêmement violente met le Darfour à feu et à sang. Cette région désertique de l'ouest du Soudan qui vivait jusque-là dans un anonymat total fait subitement son apparition dans les radars médiatiques et les consciences occidentales, notamment américaines. Les États-Unis, alors en pleine croisade contre « l'axe du mal » cher à George Bush, viennent de lancer leur offensive en Irak. Certains journalistes et la grande majorité des activistes du pays sont déjà très critiques vis-à-vis de la politique de George W. Ils n'ont donc aucun mal à chauffer à blanc l'opinion publique quant à la crise catastrophique que traverse la Darfour. La campagne « Save Darfour » qui a déferlé sur la première puissance mondiale constitue même l'un des premiers exemples de communication virale à grande échelle dans le domaine de l'humanitaire.

Il faut bien dire que les enjeux étaient de taille pour le Soudan en général et le Darfour en particulier. De 2003 à 2008, le président Omar El-Bechir, aujourd'hui accusé de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité par la Cour Pénale Internationale, s'est allié aux milices arabes installées dans la région pour mener une campagne d'épuration contre trois ethnies, les Fours, les Masalit et les Zaghawa. Bilan de cette opération sanglante : 300 000 morts, un massacre que seuls quelques rares journalistes ont pu documenter. Parmi eux, Phil Cox, un Britannique, qui a longtemps suivi Daoud Hari, l'un des chefs des tribus Zaghawa, le plus souvent au péril de sa vie.

L'automne dernier, alors que Trump était en route pour la Maison-Blanche et que le monde avait les yeux braqués sur Daech et la crise des réfugiés, Cox a décidé de retourner au Darfour. Et il n'a pas fait le déplacement tout seul puisque Daoud Hari, devenu entre-temps chauffeur de taxi à New York, l'a accompagné dans son voyage, sans savoir qu'il les mènerait au bout de l'enfer. Les deux hommes, habitués à documenter le quotidien houleux et violent des habitants de la région, étaient venus en observateurs. Mais cette fois-ci, ils se sont retrouvés au centre de l'actualité puisque leur tête a été mise à prix. Sans qu'ils sachent comment, ils ont découvert a posteriori que des mouchards avaient été posés dans leurs portables, ce qui a facilité leur capture. Car oui, Cox et Hari ont été faits prisonniers et torturés lors de cette expédition au Darfour. On a pu s'entretenir avec Cox peu de temps après la sortie de Captured in Sudan, le film qu'il a consacré à cette expérience hors du commun.

VICE : Avant de parler du film, qui se concentre sur ta dernière expérience au Soudan, j'aimerais qu'on parle de ce que tu comptais faire lors de ce périple. Qu'en attendais-tu, au vu de la situation [les Nations Unies ont annoncé vouloir envoyer des forces supplémentaires au Soudan et les États-Unis envisagent de stopper les sanctions économiques,ndlr] ?
Phil Cox : Je suis parti au Soudan pour la première fois en 2004. Je n'y étais plus retourné depuis presque dix ans. Après une période de forte exposition médiatique, le Darfour était redevenu un trou noir sur lequel il est très compliqué d'avoir des informations. Pourtant, il s'y passe plein de choses au niveau politique et géopolitique. Pour réintégrer le Soudan dans le concert des nations dites stables et respectables de cette planète, l'Union Européenne, le Royaume-Uni et l'Allemagne participaient financièrement à un programme d'aide à l'immigration. Ce genre d'initiative est plutôt avisé quand on sait les lourdes accusations d'usage d'armes chimiques qui pèsent sur le gouvernement soudanais.

Comment es-tu parvenu à entrer au Soudan depuis le Tchad, et surtout, dans quelles conditions de sécurité ?
Mon premier voyage s'est déroulé au moment où les Soudanais bombardaient de l'autre côté de la frontière tchadienne. Les deux gouvernements étaient en conflit ouvert et la frontière était très poreuse – des dizaines de milliers de réfugiés l'ont traversée pour fuir les combats. J'ai débarqué dans le chaos absolu, puisqu'outre les tensions entre les deux États du Soudan et du Tchad, il y avait aussi l'armée de libération du Soudan, un groupe rebelle. Mais aujourd'hui, la situation est bien différente puisque les Soudanais et les Tchadiens travaillent main dans la main, ce qui est indispensable puisque le territoire est très dur à contrôler. Il est aussi immense que désertique.

Ce qui explique en partie les difficultés que tu as eues à fuir pour rejoindre le Tchad, j'imagine...
Absolument. Quand j'ai compris que ma tête était bel et bien mise à prix, je savais qu'il ne me restait plus d'option favorable. Si je retournais au Tchad, je me serais fait arrêter pour avoir passé la frontière. Je ne pouvais pas non plus remonter au nord, jusqu'en Libye, puisque la frontière était solidement gardée par les milices qui tiennent la région.

Daoud Hari (gauche) et Phil Cox (droite) à la frontière tchado-soudanaise en 2004. Photo publiée avec l'aimable autorisation de Native Voice Films.

Quelle approche as-tu privilégiée pour tourner tes documentaires au long cours sur ce conflit, aussi complexe que méconnu ?
J'ai pris le parti de privilégier l'aspect reportage plutôt que de suivre des personnages récurrents. Je cherchais simplement à répondre à ces questions : Est-ce qu'il y a bien eu recours à des armes chimiques ? Quelles personnes faut-il faire témoigner sur le sujet ? Est-il possible de faire porter leur voix auprès de l'opinion publique mondiale ?

Puis je me suis rapidement rendu compte à quel point il devenait compliqué de recueillir les témoignages d'habitants du Darfour. Les interroger sur ces sujets, c'était les mettre en danger. Alors je me suis dit que raconter ce qui nous était arrivé à Hari et à moi était un bon moyen de montrer à quel point le gouvernement soudanais était prêt à nous mettre des bâtons dans les roues. Et donc à cacher la réalité de ce qui se trame aujourd'hui encore au Darfour.

Dans le film, on te voit très surpris – à juste titre – d'apprendre que ta tête a été mise à prix. Mais à la lumière de ce que tu viens de dire, ce n'est finalement pas si surprenant...
J'étais choqué d'apprendre l'existence de cette prime, mais pas seulement. Je précise aussi qu'ils ont coupé tout le réseau cellulaire du sud du Darfour pour m'empêcher de communiquer. Pour vous faire une idée, le Darfour, c'est à peu près équivalent à la superficie de la France. Et c'est d'autant plus parlant qu'en temps normal, il est déjà très compliqué de parvenir à passer un coup de fil. C'est le désert, il n'y a que très peu de réseau. La réaction du gouvernement soudanais est assez incroyable.

Pourtant, vous avez vu le genre d'horreurs qu'ils étaient capables de perpétrer...
Justement ! Déployer autant d'efforts pour capturer un journaliste indépendant muni d'une simple caméra montre bien que le gouvernement veut à tout prix éviter que ce qui se passe au Darfour soit rendu public. Pour le Soudan, l'enjeu est de taille, avec la progressive levée des sanctions économiques imposées par les États-Unis. Alors ce ne sont pas Daoud et Phil qui vont tout faire foirer en rapportant les preuves de l'utilisation d'armes chimiques.

Est-ce que tu savais à l'avance que tu ferais un film sur les difficultés personnelles que tu as rencontrées ou est-ce que tu pensais pouvoir uniquement parler de la situation au Darfour ?
Je ne pensais pas tourner le film de cette manière non. Le Darfour est un immense territoire, et notre force résidait justement dans le fait qu'on soit deux fourmis dans le désert, insaisissables et introuvables. Mais la réalité en a décidé autrement. Il était impossible d'atteindre les montagnes où les armes chimiques sont censées avoir été utilisées. On s'en est approché à quelques kilomètres seulement, mais le Tchad et le Soudan avaient déployé des moyens si impressionnants pour nous retrouver qu'on n'a pas pu aller jusqu'au bout.

Quand t'es-tu rendu compte qu'il faudrait faire un film sur ton périple plutôt qu'un documentaire classique sur le Darfour en lui-même ?
Quand je me suis retrouvé prisonnier, je me suis dit que ce que je vivais pouvait valoir un documentaire. J'ai commencé à y réfléchir dès le premier jour de ma captivité, c'était le jour de Noël il me semble. C'était aussi un moyen pour moi de ne pas devenir une victime passive de ce qui m'arrivait, de m'approprier ces moments pour en revenir avec de la matière journalistique.

Justement, comment tu as réussi à accumuler toute cette matière ?
C'est assez simple, j'ai réussi à les filmer à leur insu de temps à autre en leur proposant de leur apprendre à filmer. Ça a aussi été une bonne manière de créer un lien avec nos ravisseurs et plus pragmatiquement de passer le temps.

Est-ce que tu avais des remords d'avoir ramené Hari dans ce pays où il est constamment en danger ?
On en a beaucoup parlé avant le départ. Je craignais par dessus tout qu'il soit capturé en imaginant bien ce qu'ils lui feraient. Daoud était très lucide sur le sujet lui aussi. Il était prêt à prendre le risque. Il en avait envie, je crois, et en tant qu'être humain, il était libre de faire ce choix.

Pendant votre captivité, vous avez été torturés avec des piques à bestiaux et d'autres instruments improvisés. Vous étiez séparés, mais est-ce que vous pouviez vous parler, ou vous vous entendiez crier ?
On a été brisés aussi bien psychologiquement et physiquement. On était détenus sur le même site, et j'entendais Daoud se faire battre. On l'a enduré chacun à notre manière. Lui gardait tout pour lui et essayait de montrer le moins de souffrance possible. Moi je criais beaucoup plus.

Quand vous entrez dans une logique de survie, vous retrouvez des comportements très animaux. Si vous montrez votre faiblesse et votre souffrance, vos bourreaux apprécient et arrêtent de vous battre la plupart du temps. Vous le comprenez et l'intégrez rapidement, alors vous abandonnez toute fierté et vous survivez, tout simplement.

Phil Cox aux côtés de l'armée de libration du Soudan au Darfour en 2005. Photo Native Voice Films

Est-ce que ça t'a aidé à tenir de savoir que vous étiez deux dans la même galère ?
Le problème, c'est qu'on a été interrogés séparément, et donc que les divergences entre nos deux versions pouvaient amener l'un ou l'autre à se faire torturer plus violemment. Daoud, qui avait déjà connu des séances de torture, m'avait donné ce conseil aussi basique qu'important : dis la vérité, ou alors, si tu mens, sois sûr de pouvoir le cacher. Le problème, c'est que malgré ce conseil avisé, quand bien même on dit la vérité, elle n'est pas toujours perçue comme telle. Et là, les ennuis commencent.

Tu as passé toute cette période de captivité à cacher ta carte mémoire avec tes rushs dans ton anus. Comment as-tu tenu ?
Comme je t'expliquais, j'ai tenu justement grâce au film. C'est ce qui m'a permis de conserver mon identité et ma flamme, de rester actif et de ne pas me laisser aller. Ça m'a donné une grande force qui aurait disparu si on m'avait confisqué ma caméra et ma carte mémoire. Dans ces situations, on se raccroche à ce qu'on peut. Moi, ça a été l'espoir de pouvoir tirer de cette captivité un documentaire de qualité.

Tu as frôlé la mort à plusieurs reprises, dont une fois où ils t'avaient ligoté et te menaçaient de te balancer depuis l'avion où tu te trouvais.
C'était le pire moment effectivement, d'autant que j'avais aussi les yeux bandés. Et quand tu ne vois rien et qu'on te menace, ton imagination s'emballe. J'ai eu peur subitement qu'ils me balancent dans le vide depuis l'avion. On n'avait pas encore décollé, mais ils me maintenaient devant la porte ouverte de l'appareil.

Tu penses qu'ils t'ont épargné parce que tu les suppliais, ou parce qu'ils n'avaient pas l'intention de te tuer ?
Maintenant, je me dis qu'ils n'avaient pas l'intention de me tuer. Mais sur le coup, je ne savais pas qu'ils voulaient me soumettre à un interrogatoire. Ils faisaient de la rétention d'information pour que je me sente constamment en danger. Ce dont je ne me rendais pas compte, c'est que j'étais une sorte de trophée pour eux. J'avais quand même été très exposé médiatiquement en 2004 et 2005 quand j'avais fait mes premiers reportages sur la région. J'étais passé à la télé britannique, américaine, ils savaient qui j'étais.

Parlons de ton expérience carcérale. Je sais que l'un de tes codétenus avait frappé un général et volé des voitures de l'armée. Mais y avait-il aussi des prisonniers politiques comme toi ? Comment s'est passée la vie avec tes compagnons d'infortune ?
Il y avait deux types de prison, l'une pour les prisonniers « standard » si l'on peut dire. Mais dans les cellules où j'étais, j'étais presque uniquement entouré de prisonniers politiques. Certains d'entre nous ne savaient même pas pourquoi ils étaient là et surtout combien de temps ils allaient rester là. Parmi eux, il y avait des professeurs d'universités, des hommes d'affaires.

T'ont-ils pris sous leur aile pour t'éviter trop d'ennuis ?
Au début, l'un d'entre eux est effectivement devenu mon protecteur en quelque sorte.

Y a-t-il eu un moment où, malgré la fatigue, les mauvais traitements, la prison et l'incertitude quant à ton avenir, tu t'es dit que tu avais un reportage de fou à faire ?
Tout à fait, c'est ce que je vous disais, ça m'a aidé à tenir au jour le jour. Je me disais que cette partie cachée du Soudan était inaccessible au reste des journalistes, donc que j'étais privilégié en quelque sorte. J'avais vraiment un témoignage de première main sur la politique de répression d'un régime autoritaire comme le Soudan, pour la simple et bonne raison que c'était le mien !

Cox et Hari en Novembre 2016 à la frontière tchado-soudanaise. Photo Native Voice Films

Concentrons-nous maintenant un peu plus sur la situation actuelle du Darfour. Comment a-t-elle évolué depuis ces quinze dernières années ? Est-ce que tu regrettes de ne pas avoir plus alerté l'opinion publique mondiale sur le contexte local et de ne pas avoir réussi à ramener des preuves de l'utilisation d'armes chimiques ?
Je crois que le gouvernement soudanais a remporté sa guerre contre les rebelles. Ils contrôlent une grande partie du Darfour, ce qui marque une différence majeure avec la situation de 2004/2005, où le gouvernement n'avait aucune emprise sur le territoire. Les témoignages des habitants concordent pour « Ici, le gouvernement opère dans l'impunité la plus totale. Il y a toujours des viols, toujours des assassinats. » Le meilleur exemple en étant malheureusement la sœur de Daoud, Noi, tuée deux semaines avant notre capture par un membre du groupe armé affilié au gouvernement qui nous pourchassait.

Ma première impression, c'est que ma mission était un échec. Objectivement, c'est le cas : non seulement nous n'avons pas atteint ces montagnes qui auraient pu nous livrer le secret de l'usage présumé des armes chimiques, mais en plus nous avons été capturés. Je vous assure qu'avoir été torturé ne constitue pas une fierté pour moi. Je l'ai même vécu comme une humiliation. En revanche, si mon expérience peut permettre de susciter le débat et d'attirer l'attention sur ce qu'il se passe au Darfour, je me dis que tout n'a pas été inutile et que nous avons respecté notre devoir de journaliste, à savoir recueillir des informations et les restituer, même si ça prend une forme plus personnelle, ce à quoi je ne m'attendais pas du tout.

Captured in Sudan a été réalisé par Phil Cox, Daoud Hari et Giovanna Stopponi. Le film est une coproduction Field of Vision et Channel 4.

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