Etats-Unis

Des vendeurs d'armes offrent des silencieux à des scouts américains

Derrière le cadeau, une manière de relancer l'industrie des armes à feu, dont le développement repose de plus en plus sur les accessoires.

par Olivia Becker
10 Août 2015, 11:55am

Photo par Larry W. Smith pour EPA

Un camp de scouts de l'État du Maine, aux États-Unis, utilise désormais des silencieux — qui étouffent le bruit des balles — dans le cadre de leur entraînement au tir. Aux États-Unis, il est effectivement commun que des scouts suivent une formation de tir. Ces silencieux sont fournis et payés par des fabricants d'armes et des groupes de lobby pro-silencieux qui se sont créés ces dernières années aux États-Unis.

En juillet, le camp William Hind, établi dans le Maine, a commencé à utiliser 10 silencieux offerts par deux des plus importants producteurs de silencieux — Gemtech et SilencerCo — a expliqué à VICE News, Eric Tarbox, le responsable du camp de scouts. Huit fusils et des munitions ont aussi été offerts aux scouts du camp. Les entraînements au tir sont une part importante du programme des Boy-Scouts américains depuis des décennies, mais le camp William Hind — qui dépend du Pine Tree Council des Boy-Scouts of America — est le premier à utiliser des silencieux.

La NRA (National Rifle Association, l'association reine de la défense du port d'armes aux États-Unis), a mis Eric Tarbox en contact avec l'American Suppressor Association (ASA), un groupe qui milite pour l'utilisation des silencieux. Un porte-parole de la NRA, Lars Dalseide, a expliqué à VICE News que l'ASA avait fait la liaison entre les Boy-Scouts et les fabricants d'armes, après que le Pine Tree Council a montré un intérêt certain pour l'achat de silencieux.

Les silencieux — que l'on appelle aussi « suppressors » aux États-Unis — sont arrivés au camp William Hind, peu de temps après que le camp s'est agrandi d'une vingtaine d'hectares et qu'un nouveau stand de tir a été installé, nous a expliqué Tarbox. Il explique que les chefs scouts voulaient des silencieux pour faire moins de bruit, le camp étant situé à proximité d'une zone protégée.

« Le bruit des tirs peut parfois déranger ceux qui souhaitent simplement apprécier la nature, » a expliqué Tarbox à VICE News. « Nous voulions vraiment respecter nos voisins, et adopter un état d'esprit de respect envers la nature. »

En plus de faire moins de bruit, les silencieux permettent aussi de « prévenir les problèmes d'audition, » ajoute Tarbox. 

Les silencieux sont aussi un moyen de rendre les activités des scouts plus intéressantes, explique à VICE News, le président de l'ASA, Knox Williams. « Pour ces enfants, pour ces jeunes scouts, pouvoir dire qu'ils ont fait un truc vraiment cool, comme utiliser un silencieux, c'est quand même vraiment sympa, » nous dit Williams. « Quand j'étais scout, j'aurais vraiment aimé en utiliser un. »

Brevetée en 1909, la technologie des silencieux avait d'abord été vendue comme un moyen pour les passionnés de tirs de pratiquer leur passion dans le calme. La technologie a ensuite été rapidement adoptée par les militaires. Les silencieux sont aussi associés dans l'imaginaire commun aux gangsters, aux criminels et aux assassins. La possession et la fabrication de silencieux sont strictement encadrées par la National Firearm Act de 1934 — une loi adoptée après le Massacre de la Saint Valentin de 1929, où 6 mafieux et un mécanicien avaient été assassinés à Chicago. Cette loi permet notamment de limiter l'utilisation d'armes automatiques et de fusils au canon scié.

Si les silencieux traînent une réputation peu envieuse — à savoir être un outil pour les tueurs à gages — peu de groupes qui militent pour la non-prolifération des armes à feu ont une position arrêtée sur l'utilisation des silencieux. Un de ces groupes, la Brady Campaign to Prevent Gun Violence, a refusé de s'exprimer sur la question, expliquant que le groupe n'avait pas de position arrêtée sur l'utilisation des silencieux. Autre groupe qui lutte contre la prolifération des armes, le Violence Policy Center, n'a pas non plus souhaité répondre à nos questions. 

« Quand j'étais scout, j'aurais vraiment aimé en utiliser un. » 

Le New Yorkers Against Gun Violence n'a pas non plus d'avis arrêté sur la question, mais la directrice du groupe, Leah Gunn Barrett, a expliqué à VICE News que les silencieux sont « utilisés par des gens qui veulent en éliminer d'autres sans se faire remarquer. Ce type d'outil, mis dans les mains de civils, est définitivement dangereux. »

Les vendeurs d'armes « vont vous dire que [les silencieux] c'est bien, parce que cela permet de réduire la pollution sonore, » continue Gunn Barrett, « alors qu'en réalité, les silencieux sont responsables de la prolifération des armes et des blessures liées à celle-ci. »

Un exemple de jeune scout s'entraînant au tir. Photo via Flickr / Kirt Edblom

Une explosion de silencieux

Le camp de scout William Hind est la dernière illustration en date de ce phénomène de prolifération des silencieux qui se joue depuis quelques années. Le nombre de silencieux enregistrés aux États-Unis a augmenté de 177 pour cent entre 2010 et 2015, d'après les derniers chiffres diffusés par le Bureau of Alcohol, Tobacco, Firearms and Explosives (qui encadre l'utilisation des armes et est aussi connu sous l'acronyme ATF). L'année passée, les enregistrements de silencieux auprès de l'ATF ont augmenté de près de 40 pour cent.

Cela s'explique notamment par le fait que la majeure partie des États américains autorisent désormais les civils à utiliser des silencieux : 41 États américains ont rendu cette utilisation légale. Le Minnesota et le Vermont viennent d'adopter cette disposition en juin dernier.

Pourtant, il n'est pas si simple d'obtenir un silencieux. Si vous voulez acheter légalement un silencieux, il faut vous soumettre à une vérification approfondie de vos antécédents judiciaires au niveau fédéral, obtenir l'autorisation écrite du directeur de la police duquel vous dépendez, enregistrer le silencieux devant l'ATF, et payer une taxe de 200 dollars (182 euros). Ce qui peut prendre entre 9 mois et un an.

Pour faciliter l'obtention de silencieux, la compagnie SilencerCo — une des entreprises qui a fourni les scouts — propose de vous accompagner dans la procédure contre 130 dollars (118 euros). 

Des silencieux, dont le SilencerCo Osprey 9, le SWR Octane 45 et le SilencerCo Sarker 5.56 (Photo via Wikimedia Commons) 

Depuis plusieurs années, la NRA s'exprimait rarement sur les silencieux — notamment à cause de la mauvaise image à laquelle était associé l'outil. Mais tout a changé en 2011, quand la NRA a soutenu un groupe de fabricants d'armes — dont Gemtech et SilencerCo — pour les aider à former l'American Suppressor Association (ASA). L'objectif premier de l'ASA, d'après leur site Internet, est de « sensibiliser le public aux avantages et mérites des silencieux dans le cadre d'une campagne de sensibilisation. » En d'autres termes, il s'agit de se débarrasser de l'image du silencieux — vu par certains comme le meilleur ami du tueur à gages — pour en faire un outil assurant la sécurité des tireurs. 

« Des milliards de dollars sont dépensés chaque année dans notre système de santé pour des gens qui ont perdu l'audition, à cause notamment du bruit des tirs, » expliquait en 2011, la NRA, dans un article intitulé « Les silencieux — Bons pour votre audition… Et les sports de tirs. »

« Le silencieux est un outil qui permet de protéger votre audition. De plus en plus de personnes en utilisent dans le pays, » pouvait-on lire dans l'article.

Mettre des silencieux dans les mains de Boy-Scouts est la dernière illustration en date de la normalisation des silencieux qui se joue depuis l'époque d'Al Capone. D'après Leah Gunn Barrett du New Yorkers Against Gun Violence, le fait de fournir des silencieux à des scouts est une manière de relancer l'achat d'armes dans le pays. « Le marché est en baisse, et l'industrie des armes à feu essaye de limiter la casse, » explique Barrett. Donner des munitions et des silencieux à des scouts est « une des dernières tentatives désespérées de l'industrie pour relancer les ventes d'armes. »

La NRA ne nie pas le fait d'utiliser cette stratégie décrite par Barrett. En 2011, un porte-parole de la NRA a expliqué que les silencieux permettaient de conquérir de nouveaux marchés, « d'avoir des utilisateurs plus jeunes, » d'après le magazine Salon.

Les entreprises d'armes à feu « vont faire tout ce qu'elles peuvent » pour amasser de l'argent, et les silencieux sont très rentables, explique Barrett. Puisque les armes à feu ne s'usent plus, l'industrie doit désormais vendre des accessoires, des munitions et autres gadgets pour continuer à perdurer. Ces compagnies récupèrent beaucoup d'argent grâce à la vente d'accessoires — il arrive même parfois que les ventes d'accessoires dépassent les ventes d'armes elles-mêmes.

« Il y a forcément une volonté de communication derrière tout ça, » explique Knox Williams quant à la décision de fournir des silencieux aux scouts. « On aimerait voir chaque fusil de Boy-Scout avec un silencieux au bout, ainsi que toutes les armes avec lesquelles ils vont tirer, » conclut Williams.

Suivez Olivia Becker sur Twitter : @obecker928

Regardez le reportage de VICE News, La nouvelle vie de l'AK-47 :