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Crime

Les Yakusas sont sur le sentier de la guerre

La plus grande famille des Yakusas vient de se déchirer avec la scission de plusieurs familles.
22.9.15
Photo par Franck Robichon/EPA

Au début du mois de septembre, le gratin de la National Police Agency japonaise a tenu une réunion d'urgence afin de préparer une crise qui leur apparaissait comme imminente. L'organisation criminelle la plus importante du pays — la plus grande famille des Yakusa, les Yamaguchi-gumi qui compte 24 000 membres — venait de se séparer. La police nippone craignait alors les éventuels excès de violence qui pourraient accompagner cette scission.

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« On a encore jamais vu de guerres de gangs où on se servait de drones pour lâcher des bombes dans les bureaux de ses rivaux, » explique à VICE News, un détective du Hyogo Police Department, qui s'exprime sous couvert d'anonymat. « Depuis quelques années, il est possible de fabriquer des pistolets avec une imprimante 3D. Donc même si un gang ne possède pas d'armes, ils ont simplement besoin d'avoir le bon équipement. Vous imprimez l'arme, vous tuez, puis vous faites fondre le pistolet. Ces nouvelles armes sont quasiment impossibles à tracer… L'escalade de violence pourrait être rapide et sanglante. »

Une rivalité ancienne entre Yakuzas

Il y a 30 ans, une lutte pour le pouvoir au sein des Yamaguchi-gumi a contraint le numéro 2 de l'organisation criminelle de former son propre groupe, les Ichiwa-kai. Un membre de ce groupe nouvellement formé avait par la suite assassiné le leader des Yamaguchi-gumi dans l'appartement de sa maîtresse. Une guerre intergangs s'est alors immanquablement déclenchée, au cours de laquelle de nombreux membres ont été arrêtés à Hawaï, alors qu'ils essayaient de se procurer des pistolets, des mitrailleuses — et des lance-roquettes.

Le groupe des Ichiwa-kai s'est finalement dissous et la guerre a pu prendre fin en 1989, après que les Yamaguchi-gumi ont récupéré d'anciens membres des Ichiwa-kai — notamment en leur proposant de lucratives retraites. Aujourd'hui, les responsables de l'organisation criminelle peuvent partir à la retraite avec une enveloppe de 500 000 dollars.

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Les considérations financières pourraient justement bien être le dernier rempart contre une nouvelle guerre entre Yakusas. Le régime juridique japonais prévoit qu'un chef Yakusa peut être tenu responsable financièrement pour les crimes commis par ses vassaux. En 2012, un ancien responsable, Tadamasa Goto, s'était entendu avec la famille d'une victime de ses hommes. Goto a alors versé 1,2 million de dollars aux proches de l'agent immobilier assassiné par ses subalternes.

Pour les yakusas, l'argent est plus important que le sang. Mais aujourd'hui, il est possible que l'argent ne soit pas suffisant pour empêcher une nouvelle effusion d'hémoglobine chez les Yamaguchi-gumi.

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Les yakusas sont composés de 21 organisations différentes. Les Yamaguchi-gumi reste néanmoins celle que la police craint le plus. Plus de la moitié du crime organisé au Japon est directement ou indirectement sous le contrôle des Yamaguchi-gumi.

L'organisation a été fondée comme un bureau de recrutement d'ouvriers, en 1915 à Kobé, par un groupe de dockers, mais elle a étendu son activité au business criminel sans tarder. En 1946, Kazuo Taoka a formellement pris le contrôle du groupe pour rapidement le faire grandir. Ce qui était à l'origine un groupe de 30 personnes, est devenu une organisation nationale, absorbant d'autres syndicats, constituant même une agence de talents ou encore des firmes de BTP. Taoka avait pour devise de dire à ses gangsters, « Vous devez tous vous trouver un boulot légitime. »

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Les yakusas sont contrôlés et surveillés par les autorités japonaises — les organisations ne sont pas illégales en elles-mêmes. Les adresses de leurs quartiers généraux respectifs sont disponibles sur le site Internet de la National Police Agency japonaise. Les chefs des yakusas ont des cartes de visite avec des logos d'entreprise et deux fanzines mensuels sont dédiés aux yakusas. Ils apparaissant aussi régulièrement dans les bandes dessinées et les jeux vidéo.

Les yakusas se disent être des groupes humanistes qui oeuvrent pour la promotion des valeurs traditionnelles nipponnes, et en cas de besoin, ils seraient les premiers à apporter de l'aide et des vivres. Cependant, la plupart de leurs membres gagnent leurs vies grâce aux extorsions de fonds, au chantage, au racket, au trafic, aux paris et par le biais d'autres activités frauduleuses.

Après la fin de la guerre en 1989, Yoshinori Watanabe — de la faction des Yamaken-gumi — est devenu le chef de l'organisation criminelle des Yamaguchi-gumi. La faction, qui compte aujourd'hui 2 000 membres, a été la plus puissante jusqu'en 2005, quand Tsukasa Shinobu, de la faction Kodo-kai, a pris la succession de Watanabe. Les Kodo-kai ont alors tout fait pour affaiblir les Yamaken-gumi.

Le règne des Kodo-kai n'a pas été de bon augure pour les 71 autres factions qui composent cette organisation criminelle tentaculaire des Yamaguchi-gumi — et principalement pour les Yamaken-gumi. De nombreuses plaintes ont émaillé la souveraineté des Kodo-kai. Les autres factions devaient payer d'importantes cotisations. D'anciens chefs yakusas expliquent aussi que les groupes yakusas de bas étage ont été forcés d'acheter du matériel au quartier général pour des prix exorbitants. De cette manière, les Yamaguchi-gumi pouvaient blanchir de l'argent et alimenter leurs comptes en liquidités fraîches.

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Les États-Unis ne sont pas non plus fans des Kodo-kai. En avril dernier, le pays a imposé des sanctions spéciales uniquement destinées à cette faction.

Un nouveau conflit ?

Fin août, cette année 2015, le temps de la rébellion est venu. Ce sont les Yamaken-gumi qui l'ont menée, en créant une nouvelle organisation, baptisée le Kobe Yamaguchi, avec l'aide de 12 autres factions. L'étincelle qui a relancé le conflit, ce serait les rumeurs de retraite de Tsukasa, actuel chef des Yamaguchi-gumi, qui aurait alors souhaité passer la main à un autre leader des Kodo-kai.

Les Yamaguchi-gumi ont alors appelé à une réunion d'urgence le 27 août dernier, au cours de laquelle ils ont expulsé les 13 leaders sécessionnistes et leurs factions — donc les Yamaken-gumi et les 12 autres factions qui avaient décidé de les accompagner dans leur tentative de rébellion. Cette tentative de révolte n'a absolument pas été du goût des Yamaguchi-gumi qui ont diffusé un communiqué pour condamner la tentative de rébellion.

« C'est seulement une question de temps avant que ceux qui se sont trompés de route soient remis dans le droit chemin, » peut-on y lire.

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La majorité de la police nipponne soutient — stratégiquement — la tentative des Kobe Yamaguchi, ont fait savoir à VICE News des sources proches de la police et du nouveau groupe contestataire. En réalité, les rebelles avaient informé le Hyogo Police Department, avant de faire sécession des Yamaguchi-gumi. La police avait alors commencé à monter la garde devant leur quartier général avant même que la séparation ne soit actée. En réalité, la police essaye de se débarrasser des Kodo-kai depuis 2009, quand la National Police Agency a déclaré la guerre à cette faction, déclarant à l'époque, « Nous allons les rayer de la société. »

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Les Kodo-kai ont toujours été connus pour être une faction antiautoritaire des Yamaguchi-gumi — cherchant à défier dans le même temps, la police nippone et le gouvernement japonais, tout en mettant en oeuvre une série de règles connue comme les « Trois non ». Aucun membre ne doit confesser de crime. Aucun policier ne peut rentrer dans les bureaux. Aucune coopération avec la police n'est permise.

Cela ne paraît pas ressembler aux comportements classiques des gangsters, mais au Japon, ça l'est. Il était fréquent que les détectives chargés du crime organisé viennent rendre visite à différents groupes yakusas dans leurs bureaux, pour discuter, prendre un thé et se tenir au courant des dernières nouvelles. Les échanges étaient cordiaux. S'il y avait de la violence entre gangs, les yakusas offraient à la police la possibilité d'arrêter quelqu'un. Avant que la police ne perquisitionne les bureaux de yakusas, ils prenaient rendez-vous pour les prévenir de leur arrivée. En échange, les yakusas s'assuraient de préparer des boîtes en cartons remplis de documents, pour que les photographes qui attendaient à l'extérieur aient quelque chose à photographier.

Dans les arcanes de la politique

Les Kodo-kai ont décidé de ne pas se plier à ce système de collaboration cordiale avec la police.

Dans cette faction, il y a un grand nombre de membres d'origine coréenne. Dans la police nippone, comme de partout au Japon, il existe un sentiment à peine voilé d'anti-coréenanisme. Dans une rare interview accordée en 2011 au Sankei Shimbun, Tsukasa explique cela, « Nous offrons un refuge pour ceux qui sont mis à la marge de la société japonaise — les parias, les Nippons coréens ou encore ceux qui sont issus de familles éclatées. On les rend plus forts, et on les empêche d'embêter les gens ordinaires. »

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Les Kodo-kai sont aussi des critiques du Premier ministre japonais, Shinzo Abe, qu'ils accusent de pousser la nation nippone dans les bras du fascisme. Cependant, dans l'intimité, il apparaît que les Yamaguchi-gumi et le gouvernement d'Abe maintiennent de drôles de relations. Un Yakusa qui a aidé à fonder l'empire de sex-shops des Kodo-kai a aussi créé un groupe de soutien pour Hakubun Shimomura, le ministre japonais de l'Éducation et des Sciences. Plus tôt cette année, il a été révélé que Shimomura avait reçu des dons — pour en faire une utilisation politique — de la part d'une compagnie-écran tenue par les Yamaguchi-gumi. Shimomura serait aussi proche d'un financier de la mafia.

Shimomura est connu au Japon pour promouvoir « l'éducation morale. »

La scission au sein des Yamaguchi-gumi pourrait devenir un sacré casse-tête pour l'administration d'Abe. Quand les gangsters sentent qu'ils peuvent en tirer quelque chose, ils n'hésitent pas à balancer les affaires louches de leurs alliés politiques. Si la faction Kodo-kai semble avoir des amis dans le gouvernement d'Abe, les Kodo-kai sont rejetés par la police. Voilà pourquoi les factions sécessionnistes et la police travaillent ensemble.

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Dans un article publié ce mois-ci dans le Nikkan Gendai, un membre du groupe rebelle explique qu'il n'y aura pas de bain de sang, parce que la police va attaquer les Kodo-kai à leur place. Leur arme de prédilection ? Les accusations d'évasion fiscale. Et les autorités pourraient même obtenir des preuves de cette fraude fiscale grâce aux factions sécessionnistes.

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Parmi les 13 factions qui ont souhaité se séparer des Yamaguchi-gumi, on retrouve les Takumi-gumi, qui sont dirigés par Tadashi Irie. Depuis des années, il est le chef du quartier général des Yamaguchi-gumi — le numéro 3 de l'organisation criminelle et aussi celui qui contrôle l'argent. Un membre des Yamaguchi-gumi a expliqué au Nikkan Gendai, « Nous avons le banquier de notre côté. Il sait d'où vient l'argent et où il va. On donne des informations à la police, et ils vont détruire les Kodo-kai. Ils vont attraper Tsukasa pour évasion fiscale — fin de l'histoire. »

Au Japon, les différentes forces de police ne partagent pas toutes les mêmes opinions sur les yakusas — et le conflit qui se joue. La National Police Agency considère les Kodo-kai comme un problème, alors que la police d'Osaka nourrit depuis de longues années une aversion pour les Yamaken-gumi, la faction à l'origine de la sécession. La police a perquisitionné le quartier général des Yamaken-gumi à Kobé, le 9 septembre dernier, pour soupçons de fraude. Il s'agit du premier raid de la police contre le groupe depuis sa fondation.

Sur le sentier de la guerre

La perquisition a permis à la police de rassembler des informations sur le nouveau groupe, mais a aussi servi de rappel pour tout le monde : les sécessionnistes ne sont pas les nobles parias qu'ils disent être. Pourtant, la police de Hyogo conserve des relations cordiales avec les rebelles. On ne laisse pas passer l'occasion d'affaiblir sérieusement les Yamaguchi-gumi.

Il y a cependant un problème avec le plan mis au point par les rebelles — à savoir, laisser la police aller tourmenter les Kodo-kai avec des histoires d'évasion fiscale. Irie, l'homme en charge des finances des Yamaguchi-gumi, a pour projet de prendre sa retraite, d'après diverses sources concordantes. Il est connu pour être un gangster relativement honnête et loyal, alors que la plupart des ses confrères sont des spécialistes du double jeu. Irie risque donc de rester muet — ce qui va compliquer l'obtention de preuves d'évasion fiscale. Si la police ne peut pas dissoudre les Kodo-kai par le biais de la loi, il est alors possible que les rebelles prennent les armes pour parvenir à leur fin.

Suivez Jake Adelstein sur Twitter: @jakeadelstein