Canada

Les policiers canadiens ressemblent de plus en plus à des militaires

D’ici le mois de mai, certains agents de la police municipale de Toronto (la plus grande du Canada) seront équipés de carabines C8, des armes semi-automatiques.

par Jake Bleiberg
22 Janvier 2016, 10:55am

Des membres du RCMP swat team pendant le G20 deToronto en 2010 (Photo par J.P. Moczulski/The Canadian Press)

Dans certains spots publicitaires, la carabine C8 est présentée comme ayant « une efficacité prouvée dans des environnements de combats difficiles… depuis plus de 25 ans », mais d'après la police de Toronto, la légèreté de cette arme et sa précision la rendent tout à fait adaptée aux environnements urbains du Canada. De plus, cette arme est capable de percer un blindage.

D'ici le mois de mai prochain, les services de police de Toronto — la plus grande police municipale du Canada — vont équiper certains de leurs agents avec des armes semi-automatiques. Ces agents monteront ensuite à bord d'une voiture de patrouille dans chaque district de la ville (soit 17 divisions). Cette mesure est le dernier exemple d'un phénomène nouveau d'armement des forces de police du Canada. En décembre dernier, la ville de Winnipeg a acheté un véhicule blindé, en partie suite à une fusillade qui a coûté la vie à plusieurs agents dans une ville de la côte est du pays, pendant que d'autres villes du Canada disposent de leurs propres fusils d'assaut C8 depuis longtemps.

Cette mesure fait partie de ce que certains observateurs désignent comme une tendance nord-américaine vers un plus grand usage des armes de guerre par des policiers. Toutefois, la police de Toronto estime que le fusil C8 est un outil en phase avec les exigences et les dangers du métier de policier — un outil qui gardera les civils et les policiers en sécurité.

« Dans une situation où vous pouvez être confronté à une menace, ce sont simplement de meilleurs outils », a indiqué à VICE News l'agent David Hopkinson. « Nous voyons les tendances mondiales telles qu'elles sont et nous devons nous préparer pour tout ce qui pourrait arriver ici. Nous avons observé une augmentation de l'usage de gilets pare-balles et d'autres choses comme ça, et nous devons y répondre. »

Au États-Unis, l'épidémie actuelle de tueries de masse, et de civils tués par la police — qui touche les hommes de couleur de manière disproportionnée — représente un casse-tête pour la lutte contre la violence, émanant à la fois des criminels et des policiers.

Mais au Canada, où le contrôle des armes à feu est plus strict et les taux de crimes violents plus faibles, la fusillade de 2014 à Moncton (dans le Nouveau-Brunswick) qui a visé cinq agents de la police montée royale du Canada (RCMP) a suscité un débat autour du niveau d'équipement des forces de l'ordre du pays face à des tireurs lourdement armés. Trois des cinq cavaliers ont été tués dans ces fusillades et un rapport interne de la RCMP a suggéré que les agents puissent bénéficier de plus d'entraînement sur l'usage de gilets pare-balles et des armes de patrouille de cette force — qui incluent le fusil C8.

Dans les 18 mois qui ont suivi l'incident de Moncton, les budgets de la police ont connu une hausse — comme celle de Toronto qui a reçu une enveloppe de 27 millions de dollars canadiens supplémentaires pour un budget total de plus d'un milliard de dollars canadiens (environ 920 millions d'euros) — alors que les forces de police ont mis en place de nouveaux équipements dans l'espoir de protéger les agents. Dans le cas de Winnipeg, cela comprend les 7,7 tonnes d'acier et de verre ultrarésistants d'un nouveau camion blindé — qui aurait été acheté, en partie suite aux fusillades du Nouveau-Brunswick, d'après le commissaire de police de Winnipeg.

« En fin de compte, nous avons eu des agents et une partie du public mis dans une situation très périlleuse lors d'opérations [contre des fusillades ouvertes] », a déclaré le commissaire Gord Perrier au journal The Winnipeg Free Press, afin d'expliquer l'achat de ce camion d'une valeur de 343 000 dollars canadiens (près de 315 000 euros).

La plupart des grandes villes canadiennes ont acheté un véhicule blindé comme ce camion, plusieurs années avant la fusillade de Moncton. D'après Kevin Walby, professeur de criminologie à l'Unviersité de Winnipeg, le risque de dérives policières — comme lors des opérations autour du G20 de Toronto en 2010 ou la mort par balle de Michael Brown à Ferguson dans le Missouri — devrait faire office de mise en garde contre la prolifération de matériel militaire dans les forces de police. Il craint également qu'un usage plus répandu d'armes jusque-là réservées aux forces tactiques puisse générer des risques supplémentaires.

« Une leçon que l'on peut tirer des États-Unis c'est que plus les forces d'intervention sontappelées pour des activités policières de routine, plus de gens innocents meurent des mains de la police », a déclaré Kevin Walby lors d'une interview.

Les fusils C8 en passe de rejoindre l'arsenal des voitures de patrouille de la police de Toronto sont utilisés par la police de cette ville depuis plus d'une décennie. Mais d'après David Hopkinson, ils équipaient jusque-là certaines unités comme la brigade contre le crime organisé et les forces d'intervention d'urgence. Ils vont désormais servir d'alternative au fusil à pompe pour les policiers dans la rue.

La ville de Toronto élargit par ailleurs l'usage d'armes moins mortelles. Les fusils à pompe désormais obsolètes seront remplacés par des « fusils à chaussette », qui tirent des sachets de kevlar non-pénétrants et seront placés à l'intérieur des voitures de patrouilles aux côtés des fusils C8. D'après Hopkinson, les agents concernés suivront une formation supplémentaire sur l'usage de ces nouvelles armes.

Peter Kraska, un professeur de la Eastern Kentucky University spécialisé dans la militarisation des forces de police aux États-Unis, a déclaré que cet usage élargi du fusil C8 représente un compromis. D'un côté, ces fusils permettent aux agents en première ligne de mieux gérer les situations dangereuses. Mais cette démonstration de force peut pousser le grand public à percevoir la police comme une force d'occupation tout en modifiant la façon dont les agents se voient eux-mêmes.

« L'état d'esprit qui vient avec ce type d'arme pourrait, et c'est souvent le cas, mener à des conséquences indésirables… Les agents se voient plus comme des guerriers que comme des gardien », a indiqué Kraska.


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