Illustration de Jigsaw
Image: Cathryn Virginia/Motherboard

Jigsaw, le déchet toxique de Google qui devait sauver la planète

Le grand projet de Google pour un internet libre a d'abord attiré les éloges. Mais certains employés ont divulgué des documents et des messages internes qui révèlent une sinistre réalité.
06 novembre 2019, 7:22am

Au mois d'août 2017 chez Google, une note interne sexiste écrite par l’ingénieur Jame Damore, a fait le buzz. Elle a rapidement déclenché une crise dans l'entreprise américaine. En interne et sur les réseaux sociaux, les plaintes ont fusé contre le contenu de cette note. Certains employés ont rappelé que ce n’était pas un incident isolé mais « une manifestation de tous les maux de la Silicon Valley ». Peu après, les cadres et les managers d’Alphabet, la société mère de Google, ont réagi. Ils ont montré leur désaccord avec Damore et envoyé des messages de soutien aux femmes de l'entreprise.

Quand nos collègues de VICE à New York ont diffusé l'information, le fondateur et PDG de Jigsaw, incubateur de Google, était en voyage en Papouasie-Nouvelle-Guinée, dans la région de Chimbu. Pendant son voyage, il a passé du temps avec une tribu indigène dont les membres s’enduisaient de peinture pour participer à une danse rituelle. Ils lui ont demandé de se joindre à eux. Les indigènes ont peint tout le corps de Cohen en noir avec des lignes blanches qui soulignaient ses côtes. Son visage était peint en blanc avec des cercles noirs sur les côtés et autour du nez. Sur sa tête, il portait une coiffe de plumes démesurée. Puis il a pris un selfie.

Mardi 7 août, seulement deux jours après la divulgation publique de la note de Damore, Cohen a envoyé la photo à son équipe avec un petit message. « Je suis le premier visiteur qu’ils aient jamais peint, » a écrit Cohen. L’email, lu par VICE, ne mentionnait pas la note de Damore. Le lendemain, Sundar Pichai, PDG de Google, est rentré plus tôt de vacances pour gérer le chaos que l’ingénieur avait provoqué.

Quelques employés de Jigsaw, toujours sous le choc de la note de Damore, ont été atterrés que Cohen ignore le problème. « L’équipe affronte une crise. Encore une fois le patron est aux abonnés absents et la première communication que nous obtenons de lui se résume à une photo de vacances le visage peint en noir ? Je ne suis pas sûr qu’on ait pu mieux faire la sourde oreille, » a confié à VICE un ancien employé de Jigsaw.

Jared Cohen

Jared Cohen, le PDG de Jigsaw. Photo Adam Berry/Getty Images

Les confidences d’un autre ancien employé, qui ne parlait pas de cet incident, y font écho. « Jared [Cohen] se prend pour quelqu’un de très sage. Ça fait partie de son numéro. En fin de compte, il est aussi sage qu’une bonne partie de ses confrères de la technologie. C’est une sagesse condescendante. », a-t-il ajouté.

Le problème de Cohen, a dit un autre ancien employé, c’est qu’il pense qu’il peut débarquer comme un « chevalier blanc dans son armure étincelante » et résoudre des problèmes très complexes avec lesquels des pays en voie de développement luttent depuis des siècles. « Jared a le complexe du sauveur blanc, a conclu l’ancien employé. La mission de son équipe est de sauver la mise des pauvres basanés. »

Selon d’autres employés, le timing et le contenu de son email illustrent à nouveau à quel point Cohen est déconnecté. C’était aussi un symptôme des problèmes largement répandus à l’intérieur de Jigsaw, cette plateforme utopique créée par Google en 2010. D’abord appelée Google Ideas, elle avait pour mission d'utiliser la technologie pour lutter contre les extrémismes, de San Salvador jusqu'au Moyen-Orient ; d'enquêter sur la traite des humains, le terrorisme et le cybercrime ; de développer un logiciel pour organiser le premier sondage d’opinion en Somalie.

Au fil des années, il semble que Jigsaw ait fait une course infinie aux apparitions éblouissantes dans la presse. La compagnie a reçu le titre de « ligue de la justice d’internet », a été qualifiée « d’élite think tank » et est considérée comme une équipe qui « lutte contre les recoins les plus sombres d’Internet. »

Même si essayer de sauver Internet des extrémistes et des hackers peut sembler un des meilleurs boulots dans la technologie, plus d’une douzaine d’employés de Jigsaw ont révélé à VICE que la réalité était peu réjouissante. VICE a conservé l’anonymat des témoins pour qu’ils puissent parler librement des questions sensibles, protégées par la clause de confidentialité, et aussi pour éviter les représailles, problème très présent à Jigsaw, selon les sources.

« J'espère que mon départ, comme les nombreux qui sont venus avant moi et qui viendront après moi, inspirera le changement dont Jigsaw a besoin pour être à la hauteur de sa promesse »

Les employés de Jigsaw décrivent un environnement de travail toxique, des problèmes administratifs, une mauvaise direction, des plaintes au RH vaines, des représailles contre des employés qui osent s’exprimer et un échec chronique à garder les talents, en particulier les ingénieures et les chercheuses. Les sources décrivent un endroit empli de personnes bien intentionnées qui sont sapées par leurs chefs. Malgré les titres éblouissants qui l’ont couronnée, cette organisation a en réalité bien peu fait pour rendre Internet meilleur.

Les problèmes internes à Jigsaw font fuir ses employés. Depuis 2018, d’après des sources de l’équipe, une vingtaine d’employés environ ont démissionné de Jigsaw. Maintenant, la compagnie compte environ 60 employés, selon une source travaillant toujours à Jigsaw.

En avril, c’est Lucas Dixon, tout premier ingénieur de Jigsaw, en poste depuis 2012, qui a quitté la compagnie. « Tout ce qui importe pour moi maintenant, c’est "d’être réel"… Cela s’applique à la culture d'équipe, au travail technique et le but est d’avoir un impact sur le monde, a écrit Dixon à ses collaborateurs dans un email d’adieu auquel VICE a eu accès. Cela demande d’avoir un espace exempt de représailles, et surtout, de peur. Même de la peur de la peur. Il est trop facile de glisser dans une culture de « positivité » où l’on réécrit l’histoire à notre avantage, en cachant les côtés difficiles et en mettant en valeur les messages qui flattent notre ego. »

La semaine dernière, un nouvel employé a déposé sa démission et a envoyé un email d’adieu touchant. « Jigsaw est un endroit vraiment spécial avec un énorme potentiel pour aider les personnes en danger. Utiliser la technologie en faveur de ceux qui sont généralement laissés de côté est tout à fait inspirant. En théorie, cela rend le travail très attirant. Beaucoup de personnes utilisent Jigsaw comme antidote pour lutter contre leurs désillusions de l’industrie technologique. Moi y compris », disait l’email, auquel VICE a eu accès. Il a ensuite continué en pointant du doigt le cancer qui ronge Jigsaw : « En relevant la tête et en ouvrant les yeux sur le fonctionnement interne de l'entreprise, j’ai remarqué que quelques individus profitaient des objectifs [de Jigsaw] pour justifier leur course au pouvoir, au détriment de la dignité et de l’amour propre de leurs pairs. J’espère au moins que mon départ, comme les nombreux qui sont survenus avant moi et qui viendront après moi, inspireront le changement dont Jigsaw a besoin pour être à la hauteur de sa promesse. »

En 2010, Erick Schmidt, PDG de Google à l'époque, a fait de Cohen le leader de Google Ideas pour enquêter sur les problèmes au croisement de la technologie et de la géopolitique. L’objectif était resté globalement le même quand, en 2016, Schmidt a annoncé dans un article de blog que Google Ideas changeait de nom pour Jigsaw. « Pourquoi Jigsaw ? D’une part, le nouveau nom appréhende le monde comme un puzzle de challenges physiques et numériques. De l’autre, il met en lumière notre conviction que la résolution collaborative des conflits donne les meilleurs résultats. », écrit Schmidt.

Avant de travailler pour Jigsaw, Cohen a étudié à l’Université de Stanford et a obtenu la bourse de Rhodes à Oxford, permettant d’y étudier gratuitement pendant un an. Son livre, Children of Jihad (Les Enfants du Djihad), non traduit en français à ce jour, aborde « les voyages d’un jeune américain dans la jeunesse du Moyen-Orient. » Au milieu des années 2000, Cohen a travaillé pour le département d’État sous Condoleezza Rice, autrement dit aux affaires étrangères des États-Unis. « Il a créé des réseaux sociaux pour que les gens puissent échanger sur les moyens de combattre le terrorisme à une échelle mondiale. Il a réussi à mettre ça en place à peu près tout seul », a commenté le New York Times Magazine en 2010.

Ensuite, quand Barack Obama était président et qu’Hilary Clinton était aux Affaires étrangères, Cohen est devenu le plus jeune membre du conseil stratégique. En travaillant pour Hilary Clinton, il est devenu l’emblème de ce que certains appelaient la « diplomatie numérique » ou « l’habileté politique du 21e siècle », effort de grande envergure pour moderniser la politique étrangère du gouvernement des États-Unis en utilisant la technologie et les réseaux sociaux.

Après l’avoir rencontré en 2010, le PDG d’eBay de l’époque, John Donahoe, a annoncé que « c’était des gars comme Jared [qui allaient] changer le monde. » Un an plus tard, le Washington Post l’a qualifié d'« homme d’action averti qui transforme des savoirs variés en grandes actions. » Et en 2013, le Time Magazine l’a placé dans le top 100 des personnes les plus influentes au monde, faisant de lui l’« un des plus éminents navigateurs du monde connecté. » Cette année, il a co-écrit The New Digital Age avec le patron de Google Erik Schmidt, un livre décrit comme une « brillante analyse de ce à quoi ressemblera bientôt notre monde ultra-connecté, par deux des personnalités publiques les plus informées et les plus visionnaires de notre époque. »

Cohen semblait être l’homme de la situation pour diriger Jigsaw, avec ses immenses ambitions pour changer le monde - surtout à un moment où la presse et le monde de la technologie étaient devenus plus sceptiques de Google. Alors que Google a plus de pouvoir sur Internet qu’aucune autre entreprise de la planète, on a vu s’assombrir son motto « ne fais pas le mal ».

« Chaque jour, je veux que nous sentions le fardeau de la responsabilité que nous assumons », a dit Cohen au magazine Wired en 2016, faisant référence à la mission de Jigsaw de protéger les populations les plus faibles sur Internet.

Jigsaw a proposé une série de produits montrant Google sous un jour plus juste, voulant garder un internet libre et gratuit. Parmi eux, on trouve notamment Project Shield, un service gratuit permettant de mettre fin aux attaques par déni de service distribuées (DDoS) ; Outline, un VPN controversé et utilisé par 50 000 personnes sous des régimes de censure, selon une source connaissant le produit ; un algorithme d’intelligence artificielle, chargé de lutter contre les propos haineux, qui détecte et modère les commentaires « toxiques », utilisé par le New York Times ; et Redirect Method, programme pour détourner les internautes du contenu extrémiste violent.

Plus récemment, Jigsaw a annoncé à des journalistes son dernier projet de recherche en date, aussi confus que controversé.

Des chercheurs de Jigsaw et une entreprise de sécurité partenaire ont versé environ 220 euros à une entreprise russe spécialisée dans les campagnes de désinformation. Jigsaw a ensuite créé un faux site critiquant Joseph Staline, et l’usine à troll russe a réagi en lançant une campagne de désinformation de deux semaines sur Twitter, sur des forums et via des fausses pages web pour contrer ce "faux" site. L’objectif de cette expérience était précisément de montrer à quel point il est facile d’organiser des campagnes de désinformation sur Internet. Les critiques ont fustigé l’expérience de Jigsaw, qui a payé une armée de troll russe afin d’orchestrer une campagne de désinformation. Pour certains, c’était une tentative malavisée pour documenter le problème de la désinformation et des fake news.

Ces projets ont fait beaucoup de bruit à leur lancement, mais aucun n’a été significatif pour Internet. Selon les experts, on ne voit pas clairement si Jigsaw a vraiment changé quelque chose.
« Je ne crois pas que Jigsaw ait été particulièrement efficace comparé à d’autres dans le domaine. Certes, ils ont des outils populaires (comme uProxy), mais d’autres, comme Perspective, sont un problème en eux-mêmes et ils continuent pourtant d’être développés, sans participation plus large de la société civile. Dans l’ensemble, je pense que Jigsaw pourrait gagner à être plus ouvert et connecté avec la communauté », a soufflé Jillian York, directeur de la branche pour la liberté d’expression internationale à Electronic Frontier Foundation. Quant à leur motivation « rendre internet meilleur » - je pense que la question à poser serait plutôt : est-ce que Jigsaw a fait une recherche empirique de l’efficacité de ses méthodes ? »

Des mois avant que la note de Damore n’ébranle Google, Jigsaw avait déjà des comptes à rendre.

Au printemps 2016, après avoir quitté l'entreprise, un ancien employé de Jigsaw est retourné au bureau pour parler de son travail à l'occasion d'une réunion d’équipe. Il a raconté son voyage au Moyen-Orient qu’il avait fait quand il était encore dans l'entreprise, avec Yasmin Green, directrice des recherches de Jigsaw. Il a décrit leurs interviews avec des radicaux et extrémistes en prison et a plaisanté en disant que Green portait « trop peu » de vêtements, provoquant le rire dans la salle. Un employé toujours en poste a voulu ajouter son grain de sel et a raconté à son tour un récent voyage dans une prison irakienne où, là non plus, Green ne portait pas assez de vêtements. La salle a redoublé de rires.

Green n’était pas présente à la réunion. Mais Scott Carpenter, le directeur général de Jigsaw, était bien là et il n’a rien fait pour arrêter les remarques sexistes. Une source présente à la réunion a décrit cet épisode à VICE, et deux sources non présentes mais au courant ont confirmé les circonstances de la réunion. « C’était profondément misogyne », a commenté l’ancien employé ayant assisté à la réunion. « C'était juste grossier. »

Des semaines plus tard, début 2017, un employé de Jigsaw a publié un message destiné aux femmes ingénieures sur gwe-anon, une plateforme de messagerie anonyme interne à Google. La publication encourageait les employés de Google à postuler à Jigsaw où « il serait génial d’avoir plus de fortes femmes dans l’équipe. » Le fil de discussion a rapidement dévié, devenant un espace où les employés de Jigsaw mettaient en garde les femmes, leur disant de rester à l’écart, et où ils vidaient leur sac sur les conditions de travail à l’intérieur de l’équipe.

« Faites attention », mettait en garde le premier commentaire. Un autre employé de Jigsaw a écrit : « la politique de cette équipe est accablante, la culture est toxique et les femmes quittent l’équipe précisément à cause de la manière dont y sont traitées les femmes. » « Environnement atroce », a conclu un autre employé, qui se plaignait du climat de travail « incroyablement toxique ».