Société

Ce que ça fait d'être queer et musulman au Pakistan

Aziz Sohail, Abdullah Qureshi et Zulfikar Ali Bhutto travaillent ensemble pour promouvoir la visibilité des communautés LGBTQ de leurs pays respectifs.

par Pallavi Pundir; traduit par Marina Mestchersky
31 Juillet 2019, 7:23am

Oeuvres de Zulfikar Ali Bhutto Jr: Flora Bazooka (à gauche) et Zhayedan Dulha. Avec l'aimable autorisation de Zulfikar Ali Bhutto Jr 

« hey
too sexy to be a enemy
Never got to kiss a Pakistani hehe (sic) »

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« Aap apna tashreef lekar dafa ho jaye yaha se
Hafiz saeed ki jihadi aulad
Salaam walikhum
(You pick up your ass and get out of here, you jihadi son of Hafiz Saeed. Peace be upon you). »

Aziz Sohail m’a envoyé un PDF qui comprenait certains extraits semblables à ceux cités ci-dessus. Ils proviennent de ce qu’il appelle son « Journal Grindr », a créé l’été dernier alors qu’il visitait New Delhi. Le contenu, comme on peut le voir, est « sensible ». Ce sont des échanges secrets qu'il a eus avec des hommes rencontrés sur Grindr, la fameuse appli de rencontre LGBT. Or, Sohail est pakistanais, et les messages ci-dessus, que l’on pourrait lire comme les versets d’un poème, montrent très crûment ce que ça fait d’être en marge d’une société déjà marginalisée.

En Asie du Sud, être queer, c’est faire face à de nombreux challenges, qui vont au-delà de la visibilité seule. Les stéréotypes et discriminations anti-LGBT sont au cœur de l’identité et de la politique des personnes LGBT. Et dans la société majoritairement islamique du Pakistan – dont les lois ont rendu illégale l’homosexualité, et qui font du pays l’un des 73 pays au monde à rendre illégal l’acte sexuel consensuel entre deux individus du même sexe – les identités politiques queer ne sont pas seulement reléguées aux marges de la société, elles sont aussi constamment menacées.

Ici, les attaques homophobes et transphobes sont monnaie courante et les coupables ne sont jamais inquiétés par la justice. Le Human Rights Watch World Report 2018 (analyse annuelle de l’Observatoire des Droits de l’Homme) a rapporté une violence continue contre les femmes intersexes et trans, malgré la loi votée par le gouvernement pakistanais l’année dernière, qui confère des droits fondamentaux aux citoyens trans et qui interdit les discriminations anti-LGBT.

Et puis, il y a le fait d’être Pakistanais, qui rajoute un peu plus de complexité. Dans ce contexte, toute voix hors norme devient révolutionnaire.

C’est là qu’intervient l’œuvre de Sohail, qui s'inscrit dans le cadre d'une collaboration avec les artistes Abdullah Qureshi et Zulfikar Ali Bhutto Jr. Ces dernières années, les trois artistes ont, dans leur travail, subverti le discours établi de l’identité queer, d’un point de vue musulman et pakistanais.

En travaillant de concert depuis différents pays – Qureshi vit à Helsinki, en Finlande, alors que Bhutto Jr et Sohail sont en Californie, aux États-Unis – les trois hommes ont adopté la technologie pour leur première exposition qui porte bien son nom « Unruly Politics », qui s'est tenue l’année dernière, à Philadelphie. Cette dernière comprenait l’œuvre de Sohail. Cette collaboration a été suivie par « At Midnight There Was No Border », qui comprenait « CharBagh » (Four Gardens), l’œuvre de Qureshi, une installation artistique inspirée par les récits d’un réfugié irakien homosexuel.

Pakistan artist Zulfikar Ali Bhutto Jr
Falluda Islam est le double Drag Queen de Zulfikar Ali Bhutto Jr. Photo : Nabil Vega

Dans le même temps, la performance et les œuvres visuelles de Bhutto Jr ont été saluées par la critique, qui l’a identifié comme étant bien plus que le simple petit-fils de Zulfikar Ali Bhutto, le fondateur du Pakistan People’s Party (plus tard renversé par un coup d’état militaire et exécuté en 1979), c’est-à-dire un artiste qui travaille pour représenter les politiques des différentes sexualités au sein de l’Islam moderne. Surtout dans le contexte d’une crise islamophobe globale.

« Trop de gens pensent encore qu’on ne peut pas être à la fois queer et musulman »

Grandir en étant queer au Pakistan, c’est devoir faire face à la dure réalité des menaces constantes qui pèsent non seulement sur la vie des personnes LGBT, mais aussi sur celle de leurs familles. « Grandir au Pakistan a bien évidemment été très difficile, car j’ai dû faire face à beaucoup de harcèlement au primaire et au lycée, se souvient Sohail. Je luttais déjà avec mon identité bien avant d’aller à l’université aux États-Unis. J’y suis revenu en 2013, après avoir obtenu mon diplôme, et j'y ai travaillé cinq ans. D’ailleurs, pendant longtemps le fait d’être queer n’a eu aucun impact sur ma vie professionnelle. »

artist queer pakistan
Un détail de « Flora Bazooka » de Zulfikar Ali Bhutto Jr. Avec l’aimable autorisation de Zulfikar Ali Bhutto Jr

À cause d’une désinformation et d’une compréhension linéaire de la nature de l’Islam, il y a un paradoxe acquis entre le fait d’être à la fois queer et musulman. La plupart du temps, on ne voit pas les deux identités cohabiter ensemble. « C’est surtout parce que beaucoup de gens, y compris de nombreux musulmans et pakistanais, pensent que, d’une certaine manière, être queer, musulman ET pakistanais, ce n’est pas possible. Et au début, je le pensais aussi », explique Abdullah.

« Et c’était difficile, parce que je croyais qu’il fallait que je choisisse l’un ou l’autre. Mais à force de rencontrer des gens comme moi, j'ai compris qu’il n’y avait aucun paradoxe dans le fait d’être les deux à la fois. Et de toute façon, oublions un peu le fait d’être queer et regardons les identités musulmanes et pakistanaises. Ce sont deux termes qui impliquent beaucoup de choses et qui sont très complexes. Y-a-t-il une seule définition unique pour ces deux termes ? »

D’ailleurs, Qureshi ne s'était jamais demandé en quoi cette identité queer pouvait affecter son art avant de réemménager au Pakistan en 2012. « J'ai été frappé par le fait que les pakistanais rejettent les mots comme "gay". Dès lors, parler du fait d’être queer est devenu quelque chose de vital pour moi, et ce n’est pas une surprise que cela ait aussi nourri mon travail artistique. »

pakistani artist grindr
Extrait du journal Grindr d'Aziz Sohail. Avec l'aimable autorisation d'Aziz Sohail

« Nous travaillons tous sur des projets avec d’autres artistes queer qui bossent dans les mêmes styles, et la collaboration permet de véhiculer les messages de chacun, d’une manière ou d’une autre », dit Qureshi.

C’était peut-être parce que les trois compères ont commencé leurs enquêtes en étant à l’étranger, que leurs pays d’origine sont devenus si intrinsèques à leur travail. Qureshi, par exemple, a d’abord pensé à son identité pakistanaise alors qu’il était à l’université à Londres. « Je n’avais jamais réfléchi au fait d’être à la fois pakistanais et musulman. En y repensant, je pense qu’à l’époque, je fuyais ces deux identités que je découvrais et contre lesquelles je luttais en même temps, explique-t-il. C’est comme si, pour moi, elles s’opposaient à mon identité sexuelle ; que je découvrais et avec laquelle je luttais également. » C’est très tôt après son retour au Pakistan, en 2012, qu’il s’est mis à rencontrer et à sympathiser avec d’autres communautés marginalisées du Pakistan.

Pakistani artist Aziz Sohail
L'artiste Aziz Sohail. Avec l'aimable autorisation de Naiza Khan

Bhutto Jr, qui est « entièrement libanais du côté de sa mère, et iranien et pakistanais du côté de son père » a vraiment été touché par l’« occupation, les agressions, et la guerre » lors de l’invasion israélienne du Liban en 2006, et par les « double standards perturbants » en Israël. « À l’époque, il était devenu clair que les corps bruns et arabes ne valaient pas le coup d’être sauvés. Ça a été une expérience fondamentale pour mon travail ; qui ressort les histoires de la guerre, de la résistance et des guérillas menées en Asie du Sud, en Afrique du Nord, au Moyen-Orient et en Iran, pour les réinterpréter dans une révolution imaginaire qui a lieu dans le futur. »

Son projet actuel est inspiré de l’Islam en tant qu’identité religieuse et politique mondiale. Un Islam qui a, tout au long de l’histoire, été marginalisé, perçu comme néfaste, et particulièrement ciblé par le colonialisme et l’impérialisme. « [Mon] identité queer m’est devenue importante parce qu’en analysant toutes ces histoires de résistance populaires, j’ai vu que l’hétérosexualité était la norme, même dans le chaos. Quelles places occupaient donc les corps queers, dans cette histoire ? Quelle était leur place ? Comment créer un vocabulaire ou une esthétique d’une lutte d’un Tiers Monde Queer, qui luttent également pour la fin de la guerre et des violences ? » dit-il.

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« At Midnight There Was No Border » d'Aziz Sohail, dans une exposition organisée par Abdullah Qureshi et Natasha Malik à Lahore. Les photos sont de Aziz Sohail.

Les artistes reconnaissent aussi qu’il est d’autant plus important pour eux de parler des choses qu’ils connaissent, surtout quand la mobilisation des mouvements de libération LGBTQ de tout le sous-continent est à son comble, et que les corps gouvernementaux acceptent de fournir des protections et des lois pour promouvoir l’acceptation de la communauté. L’Inde a, l’année dernière par exemple, révoqué les lois coloniales anti-homosexuelles, et le Bhoutan est en passe de faire de même.

Malheureusement, ces dernières années, on a pu observer des instances d’irruptions et de violations d’espaces queers, comme dans cet exemple terrifiant de 2017, au Bengladesh, où deux militants LGBT ont été brutalement assassinés dans leur propre maison, ce qui a poussé au silence la communauté queer et militante de la région.

« Nous devons reconnaître que ce que nous faisons fait bien partie d’un mouvement collectif plus large, visible au sein même du Pakistan, et plus largement encore, en Asie du Sud. » développe Qureshi. Au Pakistan, c’est la communauté trans qui mène la danse de la communauté queer, surtout en démontrant leur influence politique. « Par contraste, d’autres membres LGB de la communauté ne sont toujours pas protégés par la loi, et trouvent ainsi des safe spaces dans les arts, surtout la création artistique et la littérature, pour parler de désirs homosexuels et du fait d’être queer au Paksitan. »

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Abdullah Qureshi. Photo: Hammas Wali

Bhutto Jr ajoute : « Je ne pense pas que l’un d’entre nous s’attendait à l’ampleur que prendrait cette "révolution" LGBT au Liban, en Égypte, et en Asie du Sud, et, qui sait, peut-être que si cette guerre globale contre le terrorisme n’avait pas anéanti la vie de millions de gens, peut-être l’aurions-nous vu aussi en Iraq et en Syrie. »

Malgré cela, la visibilité est toujours une problématique extrêmement sensible chez les artistes et les militants. Qureshi avoue se montrer prudent lors de la création de ses projets. « Je ne pense pas avoir déjà eu à m’autocensurer pendant ma création, mais par moments, j’ai dû avancer avec précaution. Et j’aurais agi de même pour des œuvres exposées en Occident, qui traitent de problématiques qui touchent si passionnément autant de monde. »

Au sein de la communauté, il y a eu quelques inquiétudes quant à la façon de représenter et de rapporter les problématiques des personnes queer des médias. Et aussi le fait que le vocabulaire utilisé dans les reportages donne le ton des campagnes LGBT, c’est quelque chose sur lequel un article récent de TIME traitant des émeutes de Stonewall a mis en exergue. Pour Bhutto Jr, les « médias sensationnalisent les personnes queer. Les médias populaires en particulier ne savent pas parler de l’Art queer, et fétichisent très souvent le genre et la sexualité, qui prennent le dessus sur la conversation de la pratique plus globale des Arts. Où la complexité, le milieu, quand pouvons-nous parler de l’art en tant que tel, ses aspects formels et conceptuels, dont l’identité queer est reconnue comme étant l’une des nombreuses influences ? »

Pakistani artist queer
Ces œuvres de Abdullah Qureshi sont extraites de sa série de portraits de 2016 à 2018. Les modèles sont des amis queer, alliés, ou des rencontres au Pakistan. À gauche, c’est « Insta Love », et à droite, « I always confused love ». Avec l’aimable autorisation de Abdullah Qureshi.

Mais, pour le moment, cette collaboration représente parfaitement les conversations quotidiennes qui imprègnent les politiques queer et l’identité musulmane, que ça soit à l’intérieur et à l’extérieur du Pakistan. « Pour beaucoup de gens, ceci dit, il y a encore beaucoup de choses à faire, et bien que nous trois, nous parlions des problématiques LGBT depuis le confort sécuritaire de la Finlande et des États-Unis, il y a de nombreuses personnes qui travaillent toujours sur le terrain, de façons très concrètes, pour changer les politiques nous concernant et pour favoriser la prévention sexuelle et la création de traitements contre les MST.

« Ce qu’Abdullah, Aziz et moi faisons à l’étranger a bien un impact sur les communautés queer du Pakistan. Notre visibilité peut être à la fois négative ou positive, et c’est important pour nous de prendre garde à cela lors de la création de nos projets. »

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