Société

Dans les karaokés de Pékin qui abritent des bordels

La photographe Valya Lee a passé deux mois à travailler sous couverture et prendre des photos sur son téléphone.

par Lucy Andrews; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
23 Juillet 2019, 7:38am

Comme beaucoup de choses en Chine, la prostitution est illégale mais continue de prospérer à huis clos. Très souvent, les agences d’escortes se font passer pour des bars karaoké, connus sous le nom de « karaoké television bars », ou « KTV » pour faire court.

Beaucoup de ces KTV sont exactement ce qu’ils prétendent être, à savoir des endroits pour se bourrer la gueule et chanter, mais la plupart permettent aussi à leurs clients de réclamer aux belles employées des faveurs sexuelles.

Résultat, la police voit ces établissements d’un mauvais œil et les KTV font régulièrement l'objet de descentes. Il est toutefois difficile de prouver qu'un endroit facilite réellement le travail du sexe, du coup la police se contente souvent d'imposer des amendes aux gérants qui emploient illégalement des femmes étrangères, comme c'est le cas dans de nombreux endroits.

Pendant deux mois, la photographe russe Valya Lee a travaillé comme « party girl » dans plusieurs clubs de Pékin. Elle a immortalisé son expérience à l'aide de son téléphone pour lever le voile sur une industrie qui, selon le gouvernement, n'existe pas.

Valya nous a raconté ce qu'elle a vu pendant ses deux mois à Pékin et ce qu'elle a appris sur le travail du sexe en Chine.

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VICE : Bonjour, Valya. Peux-tu nous en dire un peu plus sur toi et ton projet ?
Valya Lee : J’ai 25 ans, je vis en Russie et je suis photographe indépendante. Je suis née près de la frontière chinoise. J’ai étudié la langue et la culture chinoises pendant plusieurs années, et je pense que c’est la raison pour laquelle je m’intéresse à des projets qui analysent les relations entre la Russie et la Chine.

« Peu de métiers fournissent un revenu équivalent »

Et pour réaliser cette série, tu as décroché un boulot dans un KTV ?
C’est exact. Les filles sont appelées des « hôtesses » ou des « party girls », bien que la traduction littérale du chinois soit « une fille qui propose des divertissements en compagnie de l’alcool ». La plupart des employées sont chinoises, mais beaucoup de filles viennent de Russie ou d’Ukraine. Leur principale mission est de soûler un client et de s’assurer qu’il passe un bon moment. À part mes amis, personne ne savait que j’étais là pour prendre des photos. Souvent, les managers confisquaient mon téléphone avant le service, alors j’ai commencé à en prendre deux : un pour mes managers, un pour mes photos.

Ça paraît risqué. Est-ce que quelqu’un t’a déjà repérée ?
Personne ne m’a jamais vu prendre des photos. Les portables sont tellement communs qu’ils sont devenus complètement invisibles. Mais bien sûr, travailler dans un KTV s’accompagne de ses propres dangers.

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Quelle est la chose la plus effrayante qui te soit arrivée pendant que tu travaillais sous couverture ?
C’était lors d’une de mes dernières journées de travail. Un client que tout le monde connaissait m’a proposé de passer la nuit avec lui, mais j’ai refusé. Je ne pensais pas que ça poserait problème, mais mon manager a vraiment essayé de me convaincre. Il m’a dit : « C’est un homme très puissant, un big boss. » Puis il a commencé à me menacer : « Tu n’es pas en règle ici et je vais te livrer à la police si tu refuses de coopérer. » J’avais peur mais je savais que c’était du bluff. Quand il m’a dit qu’il allait appeler les flics, je lui ai rétorqué : « Très bien, appelons-les ensemble. » Il a laissé tomber, mais j’ai décidé qu’il était temps de mettre un terme à mon projet.

J’imagine que beaucoup d’hommes ont essayé de coucher avec toi, étant donné que tu te faisais passer pour une « party girl ». Comment as-tu géré ça ?
En effet. La première fois qu’on m’a abordée, ça m’a vraiment stressée, d’autant plus que c’était dans ce qu’on appelle la « safe room ». Mais à mesure que les propositions sont devenues plus fréquentes, je les ai ignorées ou refusées.

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Comment fonctionnait le club ? À quoi ressemblait une soirée typique ?
Tout commençait dans la salle de casting, où les filles attendaient d’être choisies par un homme. Plus le KTV est cher, plus les exigences en matière de beauté sont élevées : les filles doivent être grandes et ressembler à des mannequins. J’ai même travaillé dans un club où les filles étaient choisies pour leur voix. Dans ces salles, les hommes pointent du doigt la fille qui leur plaît ou en informent la maquerelle, surnommée « Mami ». C’est aussi à ce moment-là que les clients préviennent Mami s'’ils ont besoin de services sexuels. Dans ces cas-là, Mami demande aux filles si elles sont d’accord. Si elles acquiescent, le marché est conclu.

Que se passe-t-il ensuite ?
Ensuite on traîne avec le client. À force de travailler dans des clubs, j’ai mis au point une série de sujets de conversation banals, et je m’arrange toujours pour que le verre du client soit plein. En général, les clients essayaient de nous faire boire beaucoup, mais on vidait nos verres par terre discrètement. Puis les clients chantaient, seuls ou avec moi. Quand ils apprenaient que j'étais russe, ils voulaient chanter des chansons comme Katyusha, Moscow Nights.

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Est-ce que toutes les filles étaient d’accord avec le fait d’avoir des relations sexuelles tarifées ?
Beaucoup de Chinoises essayaient de satisfaire toutes les demandes des clients par peur de perdre leur emploi. Les étrangères comme moi avaient moins de pression, d’autant plus que Mami ne voulait pas prendre le risque que les clients nous livrent à la police. En tout cas, je n'ai jamais rencontré personnellement une femme étrangère qui avait couché avec un client.

Étant donné que la prostitution est illégale, comment opèrent ces bars ?
Ils ont tous un bon système de sécurité, donc si la police arrive, ils le savent à l’avance. Mais il est arrivé à plusieurs reprises que je doive me cacher dans les vestiaires ou sur le parking. Si on vous soupçonne d’être une travailleuse du sexe étrangère, il y a de grandes chances qu’on vous expulse et qu’on vous fasse payer une grosse amende.

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Qu’as-tu appris au sujet de la corruption pendant ton séjour ?
Je pense que la corruption fonctionne partout de la même manière : si vous avez de l’argent et du pouvoir, vous pouvez faire ce qui vous chante, peu importe ce que dit la loi. Cela dit, j’étais toujours étonnée de voir les managers clamer que leur établissement ne fournissait pas de services sexuels, pour que le lendemain ces mêmes managers me demandent de coucher avec un client. C’était partout pareil.

Comment étaient les clients ?
Il n’y avait pas de profil type parce que différents KTV attirent différents publics. On peut y croiser des experts très bien payés, des enseignants, des agents de la fonction publique. Les étrangers sont très rares en revanche. En tout cas, je n’en ai jamais vu.

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Dis-m’en plus sur les filles chinoises avec qui tu as travaillé. Qui étaient-elles et d’où venaient-elles ?
Elles venaient de différentes provinces. Une fois, j’ai rencontré une fille qui devait avoir 19 ans. Le travail ne lui plaisait pas vraiment, mais elle était toujours choisie parmi les premières. Et puis un jour, elle s’est fait jeter d’une chambre après que le client a remarqué qu’elle portait un appareil dentaire. Elle a été virée. Apparemment, elle avait quitté sa ville natale pour Pékin, dans l’espoir d’étudier l’art dramatique.

Beaucoup de filles travaillent dans les KTV parce qu’elles n’ont pas assez d’argent pour payer leurs études ou rembourser leurs prêts. Souvent, leurs proches ne connaissent pas leur situation. Même si elles détestent ce boulot, elles ont du mal à le quitter parce qu’elles se sont habituées au salaire élevé. Peu de métiers fournissent un revenu équivalent.

Qu’as-tu retenu de ton expérience ?
Je me souviens qu’avant, quand je voyais des filles russes travailler comme go-go danseuses, je jugeais beaucoup leur comportement. Mais aujourd’hui, maintenant que je me suis mise à leur place, j’ai décidé que l’habit ne fait pas le moine.

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