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J'ai fabriqué de la DMT dans ma cuisine pendant quatre ans

Willem a produit des dizaines de milliers de kilos de DMT dans un laboratoire de fortune installé chez lui.

par Eric Borghuis
07 Février 2019, 8:54am

Toutes les photos sont la propriété de Willem

Willem* était épuisé. Il était tard et il se tenait debout en sous-vêtements au milieu de son laboratoire de DMT – également appelée diméthyltryptamine –, qui était aussi devenu sa cuisine. Willem travaillait depuis 20 heures d'affilée. il était si fatigué que ses yeux avaient commencé à brûler.

Pour la cinquième fois consécutive, il secoua les 32 bocaux un par un, chacun contenant de la DMT cristallisée, de l'eau et de l'éther de pétrole. Un mètre plus loin, un seul œuf grésillait sur la cuisinière. Alors qu'il mélangeait l'un des bocaux en verre avec les deux mains, des vapeurs de gaz s'échappaient du couvercle. Willem était sur le point de fabriquer 25 grammes de DMT en une seule session, d’une valeur marchande de 2 250 euros. Il était proche d'avoir terminé pour cette nuit, mais au lieu de ça, il a assisté à la naissance d'un feu ardent. Ses mains étaient brûlées.

Il posa rapidement le pot et éteignit la flamme avec un torchon. L'odeur soudaine et intense de pétrole fit dégouliner ses yeux sur sa barbe, puis sur ses mains et ses bras désormais sans poils. Pendant un moment, tout ce que Willem put faire fut de regarder l’œuf ratatiné dans la casserole en versant de l’eau tiède sur ses bras. Peu de temps après, il a fermé son laboratoire pour la nuit et s'est couché.

« Heureusement, ça ne m'aura pas effrayé toute ma vie, mais ça m'a quand même laissé une sale impression, déclare maintenant Willem. Lorsqu'on ignore ses propres limites, en travaillant trop longtemps ou en faisant trop de choses en même temps, on commence forcément à faire des erreurs. Et dans ce secteur, les erreurs peuvent vous coûter la vie. »

Willem travaillait souvent toute la nuit dans sa cuisine, des émanations chimiques sortant de la maison, une odeur seulement masquée par de l'encens brûlant sur les rebords de la fenêtre. Mais le cash rapide en a valu la peine. Pendant cinq ans, il a contribué à un marché noir mondial de la drogue qui représentait 18,9 milliards d'euros rien qu'en 2017, selon une étude de l'académie de police néerlandaise.

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Une fournée de DMT sèche dans sa cuisine.

Pendant la semaine, Willem vit dans une caravane dans une ferme du Brabant, une province du sud des Pays-Bas, où il travaille depuis quelques mois dans la culture de fruits et de légumes biologiques. Les week-ends, lorsqu'il ne travaille pas, il vit dans une vraie maison, quelque part dans la même région. Willem me montre ses doigts recouverts de terre noire. « [L'agriculture est] très différente dans la préparation de drogue, mais j'étais préparé à ça », sourit-il.

Nous avons convenu de nous réunir près de son nouveau job pour parler de sa vie passée à cuisiner du DMT. La première chose que je veux savoir, c'est comment ce jeune homme de 26 ans, bien sous tous rapports, s’est lancé dans la production à grande échelle de drogues synthétiques à l'âge de 22 ans. « Tout a commencé par une fascination basique pour cette substance », m'explique-t-il.

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Une sélection des ustensiles de cuisine de Willem.

Willem avait 21 ans lorsqu'il a fumé de la DMT pour la première fois. Depuis le lycée, il était curieux de tester les drogues psychédéliques – mais comme c'est assez rare, il avait eu du mal à en trouver. Finalement, il a pu mettre la main dessus. « La première fois que j'en ai pris, mon sang coulait dans mon corps, se souvient-il. J'ai inspiré profondément, puis j'ai pris trois bouffées, et avant même de pouvoir poser le tuyau, je me trouvais dans un monde complètement différent. Ça fait immédiatement de l'effet. On a retiré le tuyau et l'allumeur de mes mains, et on m'a délicatement poussé sur le canapé de mon ami. J'avais perdu tout contrôle. »

Willem raconte avoir vu tous les objets de la pièce se détacher des murs et s’envoler. Pendant ce temps-là, ses amis se contorsionnaient sous différentes formes, avant de flotter et de marcher au plafond. « Vous n'avez pas le temps de traiter ce qu'il se passe - tout va trop vite, dit-il. Au cours d'un voyage comme celui-là, vous ne ressentez aucune peur. Tout ce que vous ressentez, c'est un sens indescriptible du lien et de l'amour. Mais quand je suis revenu à la réalité, j'ai chié dans mon froc. C'était traumatisant – mais en même temps, c'était beau. »

« Une réaction acide-base, c’est pas si compliqué. Il existe une tonne de conseils pour la cuisine chimique sur le net »

L’expérience lui laissa une telle impression que Willem ne pouvait pas se décider à l’abandonner. Il a commencé à rechercher sur le net les origines du DMT afin de mieux comprendre sa propre expérience et a appris que même lui - un étudiant en chimie en décrochage - pouvait fabriquer la substance à domicile en suivant quelques étapes simples. « Une réaction acide-base, c’est pas si compliqué. Il existe une tonne de conseils pour la cuisine chimique sur le net », explique Willem.

Pour 150 euros, Willem a acheté le kit de démarrage pour transformer sa cuisine en laboratoire expérimental. « Faire cette première cuisson c'était un peu le bordel, se souvient-il. Je me suis retrouvé avec deux grammes de DMT. C'était génial, mais je ne savais pas si ça allait fonctionner. »

Willem savait qu'il serait honnête de tester le produit sur lui-même avant de l'offrir à ses camarades. « La première fois, c'était quand même frustrant, dit-il. J'étais chez un ami avec ma copine de l'époque. Ils savaient que je travaillais là-dessus, mais quand j'ai posé ma DMT fait maison sur la table, il y a eu un silence de mort. J'ai décidé de monter, et de m'allumer une pipe alors que ma copine était assise juste à côté de moi. Je ne sais pas pourquoi j'avais tellement confiance dans le fait que tout se passerait bien. Je l'ai fait et j'ai eu raison de le faire. C'était magique ! »

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La maison de Willem, bientôt remplie de fioles et de DMT.

Un an plus tard, Willem a terminé ses études et est devenu réparateur d’horloges. Il travaillait dans un entrepôt cinq jours par semaine, économisant ainsi les 1500 € dont il avait besoin pour acheter du matériel de chimie professionnel. Il passa des week-ends entiers à la maison, seul, à apprendre à cuisiner le DMT. « En plus du produit lui-même, j'ai développé un amour énorme pour la chimie », dit-il. « Je pouvais regarder la DMT pendant des heures pendant qu'il se cristallisait dans un bocal en verre. La chimie devenait pornographie », dit-il.

Le soleil commence à se coucher alors que nous retournons à sa caravane. « Quand quelque chose me fascine, j'ai tendance à m'y plonger un peu trop », avoue-t-il.

Bientôt, tous ses placards furent remplis de pots d’hydroxyde de sodium, de bouteilles de vinaigre et de grands flacons coniques. Partout se trouvaient des seringues-doseuses en plastique et des classeurs remplis de recettes et de notes de recherche. Alors qu'il énumère toutes les choses qu'il gardait chez lui, Willem rigole. « C’était assez insensé au début de tout laisser traîner de manière aussi désorganisée. Mes amis qui sont venus étaient un peu paniqués au début. Mais je n’ai jamais caché ça, et finalement ils ont aussi trouvé ça excitant. »

« C’était très différent des hippies et des psychonautes auxquels je vendais auparavant. Soudainement, je parlais à de véritables hommes d’affaires »

Pourtant, personne ne voulait lui en acheter. « La demande initiale a été décevante, admet-il. Certains amis m'achetaient une dose de temps en temps, mais c'est à peu près tout ce que j'ai vendu. À un moment donné, j'avais produit 300 grammes, qui se vendaient dans la rue pour 27 000 euros. Je suis donc parti à la recherche de plus gros acheteurs. » Willem ne dira pas comment il a trouvé ces gros acheteurs, mais révèle qu'ils étaient parfaits pour les affaires. « C’était très différent des hippies et des psychonautes auxquels je vendais auparavant. Soudainement, je parlais à de véritables hommes d’affaires – des hommes riches qui tenaient toujours leur parole et respectaient les contrats. L’argent commençait à rentrer. »

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Willem est devenu de plus en plus efficace dans sa petite cuisine - d'un seul petit bocal en verre, il est passé à 32 récipients simultanément. « Ça signifie que vous ajoutez du liquide 160 fois et que vous secouez les pots 3200 fois, calcule-t-il à voix haute. À ce moment-là, c'était devenu un travail à plein temps, pas seulement un passe-temps, et je devais accepter le fait que je violais la loi de façon flagrante. Je me rendais de plus en plus compte que j'étais un criminel – un sentiment qui ne me déplaisait pas. Plus je devenais professionnel, plus je bossais vite. »

Arrivés à sa remorque, garée sur la propriété de son nouvel employeur, nous passons à l’aspect le plus pratique du processus. « J'achetais la plupart du matos dans un magasin de bricolage, me dit-il. La première fois, ils ne posaient pas de questions. Mais quand vous vous présentez pour la dixième fois pour acheter cinq bouteilles d'hydroxyde de sodium, ils veulent savoir pourquoi vous l'utilisez. Il en faut pour produire presque toutes les drogues synthétiques, et ça peut même être utilisé pour fabriquer des bombes. Parfois, ils demandent une copie de votre pièce d'identité. Du coup, j'ai du me rendre dans plusieurs magasins. »

De sa remorque, il sort quelques cahiers. « Pour moi, il ne s'agissait plus de suivre une méthode définie. » En faisant des recherches, des expériences et en conservant une tonne de notes, Willem a continué à améliorer ses recettes et ses processus. Il a également commencé à se spécialiser dans la fabrication d'un mélange pour fumer infusé de DMT appelé Changa. « Encore plus rare que le DMT », se vante Willem.

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Un plateau de changa (gauche) à côté d'un plateau de DMT (centre). Un petit tube de DMT (droite)

Willem parle un peu plus doucement maintenant. « Les déchets chimiques sont un gros problème, dit-il. J'ai jeté mes déchets dans les toilettes une seule fois, mais je me sentais vraiment mal. Parfois, je le mettais dans des jerricans et les laissais au coin d'une rue. Mais ce n'est pas très bien non plus - vous transformez vos déchets en un problème pour quelqu'un d'autre. Cela dit quand vous êtes du mauvais côté de la loi, vous ne pouvez pas faire grand chose. »

À 24 ans, Willem avait assez de gros acheteurs pour quitter son job. À la maison, il ne faisait que cuisiner de la DMT. Il devait bien sûr cuisiner avec les fenêtres ouvertes, ce qui donnait une odeur constante d'éther de pétrole autour de son domicile. Le fait que l'encens qu'il utilisait ne suffisait plus à masquer les odeurs et à dissiper les soupçons de ses voisins l'inquiétait beaucoup. Willem était de plus en plus nerveux dès qu'une personne passait près de chez lui, et il se sentait de moins en moins à l'aise dans sa propre habitation. « Quand je bossais à plein temps sur la DMT, je suis devenu carrément paranoïaque, dit-il. Le manque de sommeil n'aidait pas non plus. J'ai travaillé des semaines sans voir mes amis. »

« J'avais l'habitude de penser que l'argent me rendrait heureux, mais ça faisait longtemps que je ne m'étais pas senti heureux »

Bientôt, l'argent ne sembla plus valoir tout ce stress. « J'avais l'habitude de penser que l'argent me rendrait heureux, mais ça faisait longtemps que je ne m'étais pas senti heureux, dit-il. Les gars pour qui je travaillais à l'époque voulaient que je commence à produire du speed ou de l'ecstasy. Le plan était de m'installer dans une maison au milieu de nulle part équipée d'un laboratoire complet et de tous les matériaux et produits chimiques dont j'avais besoin Je pourrais travailler sans être dérangé et gagner des milliers d’euros par mois. »

Il fait une pause et déglutit. « Pour moi, c'était un pas de trop. J'en avais fini, dit-il. Pendant des années, j'ai passé tout mon temps à cuisiner de la drogue et à inhaler des émanations chimiques, avec le risque d'être arrêté ou même de brûler ma maison. Je voulais rester sur la DMT et son monde de hippies, mais quand vous produisez du speed ou de la coke, vous entrez en contact avec un tout autre genre de personnes. »

Depuis un an, Willem est occupé à dissoudre en douceur son empire de la drogue. Il ne dévoilera toujours pas le nombre de personnes pour lesquelles il travaillait auparavant, mais affirme que le processus d'abandon de ces relations a été assez facile. Alors, il en a réellement fini avec ça ? « La chimie sera toujours un de mes passe-temps. Mais la cuisine hardcore, c'est bel et bien terminé, dit-il. Je me considère comme chanceux, car je ne me suis jamais fait prendre et j'ai mis de côté un beau pactole, mais au final, tout ce que je voulais, c'était retrouver ma liberté. »

Finalement, Willem a retrouvé cette liberté, me dit-il, dans sa nouvelle carrière d'horticulteur, après être retourné à l'école pour étudier l'agriculture. Il s'étire les jambes, croise les bras derrière la tête et regarde la lampe à huile sur la petite table à l'extérieur de sa caravane. Nous nous disons au revoir peu de temps après. Willem doit être de retour dans les champs avant 7 heures.

* Le nom de Willem a été changé pour protéger son identité.

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