Drogue

J’ai rejoint une communauté anarchiste et ça a été difficile d'en partir

Mon cynisme s’est estompé à Poole’s Land, quelque part entre la plantation de champis hallucinogènes et une confrontation à ma peur de la merde.

05 Mars 2019, 8:07am

Photo David Ehrenreich

Aussi idiot que cela puisse paraître, je n’avais jamais prévu de passer la nuit à Poole’s Land.

Même si je savais que nous allions là-bas pour nous immerger dans cette communauté sauvage de Colombie-Britannique à l'ouest du Canada - et ce pour un documentaire que j’avais insisté que nous fassions - je n’avais aucun réel désir de dormir sur place. Pourquoi ? Eh bien, disons que mon aversion pour la nature, et en particulier les toilettes « rustiques », est bien documentée. Mais j’ai effectivement passé la nuit, et même plusieurs jours à Poole’s Land, et je suis très heureuse de l’avoir fait parce que, non seulement cela m’a forcé à arrêter d’être une petite garce maniérée, mais cela m’a aussi et surtout donné un recul dont j’avais bien besoin.

La première fois que je suis allée à Poole’s, en 2017 pour un article, je ne savais pas du tout à quoi m’attendre. J’y ai trouvé une belle et étrange expérience sociale, une communauté de gens libres d’esprit vivant sur un terrain de 7 hectares en pleine forêt à Tofino, peut-être l’un des plus beaux endroits du Canada. « Le bout du chemin », comme disent les autochtones. Peut-être que Poole’s attire des habitants assez fascinants : des vagabonds et des rêveurs, dont beaucoup sont des jeunes qui se rebellent contre les idéaux capitalistes et les normes sociales conventionnelles, les autres cherchant simplement à se défoncer au LSD et au surf.

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Une vue aérienne de Poole's Land. Photo via VICE

Lors de ma première visite, le propriétaire âgé de 66 ans, Michael Poole, m’avait été présenté comme une légende. J'avais entendu des trucs allant de « on lui doit énormément », à « il est un peu dingue » de la part d’à peu près tout le monde. On m’avait aussi fait comprendre que c’était un homme qui profite bien, très bien même, de ses hallucinogènes.

Pendant cette excursion, j’avais déambulé pendant huit heures et j’étais partie vers minuit. Il faisait nuit noire, donc j’avais contraint un résident de Poole’s à me raccompagner jusqu’à ma voiture tellement j’étais effrayée de tomber sur un ours. Il n’avait aucune idée de qui j’étais et était probablement rond comme une queue de pelle, mais il avait néanmoins donné son accord parce que c’est ce que font les gens à Poole’s : ils aident les inconnus.

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Le bus magique. Photo David Ehrenreich

Je savais que l’endroit était magique et qu’il fallait que je revienne pour saisir ce lieu, et son ambiance, en vidéo. Mais quand même, la fille de la ville que je suis émettait quelques réserves importantes. Lors de mon premier périple, on m’avait dit tout ce que je devais savoir sur les « toilettes sèches ». Poole’s Land n’est pas reliée au système d’évacuation des eaux usées de Tofino. Non, à la place, vous chiez dans des toilettes remplies d’écorces de bois et quand c’est plein, vous déblayez et vous recommencez. Pour quelqu’un qui a grandi avec un père maniaque qui nous faisait laver nos fesses après la grosse commission – une politique qui m’a empêchée d’aller dans les toilettes publiques pendant des années – les toilettes sèches ressemblaient à ma définition personnelle de l’enfer. On pourrait croire que j’exagère mais vraiment, mon esprit était rempli de terreur lorsque je pensais à l’état de ces toilettes, ou même à devoir les regarder (et pire, les utiliser).

Bien sûr, mes supérieurs m’ont dit qu’en tant que présentatrice du docu, il fallait que je dorme à Poole’s. Ce film ne serait authentique que si je m’ancrais vraiment dedans. Donc j’ai donné mon accord, mais je m’attendais complètement à détester cette perspective. Il s’est avéré que j’avais tort, à bien des égards.

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Mon premier matin à Poole's. Photo David Ehrenreich.

Nous sommes arrivés à Poole’s en plein mois d’août. Lors de ma première promenade en forêt, je me suis rappelée à quel point cet endroit était sinistrement calme et paisible, un truc que les gens normaux adoreraient sans doute. Michael Goodliffe, qui est de temps en temps le gérant de la communauté, m'a donné les règles, qui se résument, en gros, à traiter les autres et l’environnement avec respect, ne pas boire dans la cuisine et ne pas prendre de drogues dures comme la meth ou la coke. Plutôt simple. Goodliffe m’a dit que j’allais dormir à côté de la petite hutte occupée par Johnny, un musicien qui nous vient à la base d’Angleterre, la coqueluche des résidents de Poole’s, et sa copine Melissa.

Lorsque je suis arrivée, Johnny et les autres membres de son groupe, The Comfortably Sauvage, étaient au milieu d’un jam. Je suis restée les bras ballants, un peu gênée, alors que tous les autres kiffaient le son et semblaient connaître toutes les paroles des chansons. D’ici la fin de mon séjour, j’allais moi aussi connaître la plupart des textes. Je me suis surtout sentie soulagée qu’ils ne soient pas nuls, parce que imaginez un peu devoir camper à côté de mecs qui sont de très mauvais musiciens.

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Johnny, chanteur et résidant de Poole's. Photo David Ehrenreich

Cette nuit-là, planter ma tente fut une vraie source de tracas. Je l’ai d’abord mise sur une pente, sans grand succès bien évidemment. Puis je l’ai placée sur une place de parking quand on m'a intelligemment fait remarquer qu’au cœur de la nuit, on ne me verrait probablement pas et je me ferais écraser. Je l'ai finalement placée côté d’un feu de camp, parce que c’était le seul endroit disponible. La fille à côté de moi m'a dit que son copain avait vu un cougar il y a peu de temps. Au fond de moi, j’étais paniquée. Mais après quelques bières, j'ai fini par trouver le sommeil.

Le lendemain matin, je me suis retenue de pisser pendant des heures parce que je ne voulais pas m’aventurer dehors. En fin de compte, j'a fini par sortir et j'ai pissé debout, dans un entonnoir en forme de pénis à mettre sur son vagin qui permet de pisser debout, ce qui m'a permis de faire la vidange dans les bois. Ce jour-là, j'ai enfin rencontré Michael Poole. J’étais un peu tendue parce que j’avais entendu dire qu’il n’avait pas été très content de l’article écrit l’année précédente – et en particulier sur les toilettes sèches que j’avais décrites comme dégueulasses. Mais heureusement, Poole m'a directement donné une accolade. En fait, il a enlacé la plupart de notre équipe par le biais de ses fameux massages. Il est obsédé par les massages, et plus ou moins par le fait de saluer les gens sur le site. C’est bizarre, et très attachant en même temps.

« C’est la liberté dont je jouissais là-bas qui me manquait. La liberté de pouvoir agir comme une meuf totalement chelou et que tout le monde s’en foute. Ou mieux, que tout le monde encourage ça »

À Poole’s, il faut mettre un peu la main à la pâte pour payer son séjour et contribuer au bon fonctionnement de l’endroit. Généralement, cela coûte 10 dollars la nuit, mais les personnes qui n’ont pas les moyens peuvent affectuer différents travaux à la place. Ma mission était de cueillir des feuilles de cannabis ainsi que quelques autres plantes du jardin avec Poole, qu’il utilise pour faire son smoothie quotidien – Poole a eu un cancer de la prostate et il assure que manger 25 grammes de feuilles de cannabis par jour l’a aidé à le vaincre, il me dit qu’il est maintenant en rémission. Jusqu’à la fin de notre excursion, j'ai porté une couronne de feuilles de cannabis que Poole avait placée sur ma tête. Poole a des idées assez intéressantes en ce qui concerne l’horticulture. Alors que nous étions dans le jardin, il a sorti quelques bocaux remplis d’un liquide jaune sombre. Cela a été surpuissant de puanteur et l’air en resta imprégné. Je lui ai demandé ce que c’était et il s'est alors emmêlé les pinceaux, dans son style caractéristique.

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Michael Poole avec son bocal rempli d'un liquide jaune. Photo David Ehrenreich

« Ce sont des bocaux de nutriments, j’appelle ça de l’urée azotée », a-t-il dit. « C’est de la pisse ? » ai-je demandé. « Oui », a-t-il répondu. « Regarde la couleur, cette personne est en bonne santé. Et je peux affirmer que c’est moi ».

De retour dans sa roulotte, nous avons bu un smoothie fait de feuilles fertilisées par l’urine, de vinaigre, de jus de cerise noire, de soupe de lentilles, et de viande pour hamburger pourrie que Poole a désigné comme « Kimchi ».

« La conscience du Kimchi », a-t-il affirmé alors que nous trinquions. J'ai pris sur moi pour le boire. Mon dispositif personnel de sécurité baissait encore un peu plus la garde.

Cette nuit-là, Johnny a improvisé un petit concert autour d’un feu de camp à la plage. Au lieu de rester plantée là, mal à l’aise, j'ai dansé et même fredonné quelques chansons.

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Une habitante de Poole's Land avec son vélo. Photo David Ehrenreich

Jessit est une des personnes les plus intéressantes que j’ai rencontrées à Poole’s. Selon ses dires, il s'est installé là parce qu’il était accro à la cocaïne. « J’en avais juste marre, il fallait que je m’éloigne de tous mes amis », explique-t-il. Quand il est arrivé à Poole’s, il a parlé de sa situation à Goodliffe, le gérant. « Putain. Il ne me connaissait pas et m’a laissé faire partie de tout ça. C’est ce que j’adore. Aider des gens qui ont vraiment besoin d’aide ».

Lors de ma dernière nuit complète à Poole’s, nous avons organisé un grand dîner de famille. Tout le monde était présent. Jessit semblait s’occuper de l’organisation de la soirée, et il a fait un discours plein de passion. « Vu que tout le monde travaille ensemble, ça m’a fait comprendre tout ce qu’on peut faire ici, putain », a-t-il crié depuis la cuisine. Un des résidents avait fait du vin de melon, enfreignant pour un soir l’interdiction de boire dans la cuisine. Une fois le repas terminé, Michael Poole a fait un cri de corbeau et tout le monde a formé une ligne de massage. Même en l’écrivant maintenant, ça me semble dingue, et pourtant je suis émue au souvenir de la proximité entretenue avec tous les autres.

Avant que je parte, Poole et moi-même avons tronçonné une partie de la forêt pour planter un potager de champignons hallucinogènes. Allongés dans le paillis, nous avons parlé de sa vie et de ses projets pour la communauté. Il veut la vendre, mais seulement à quelqu’un qui poursuivra la mission. Je lui ai demandé ce qu’il espérait que je tirerais de cette expérience.

« Une conscience accrue de toutes ces matières », a-t-il affirmé en inlassable philosophe. Quand je lui ai demandé ce qu’il voulait bien dire par là, il a ri, puis a dit : « Ce mot qui commence par un M ». Il parlait de la merde, et plus précisément de ma phobie de la merde, qu’il attribue à la société qui a « mentalement abusé de [moi] ».

« Tu veux que j’utilise des toilettes sèches », lui ai-je demandé.

« Sois simplement capable d’être responsable de tous les aspects de ta vie », a-t-il répondu.

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Poole et moi en train de discuter de la vie. Photo VICE

Et c’est ainsi que, plus ou moins convertie, je me dirigeai vers les toilettes extérieures. Il faudra regarder le docu pour savoir comment ça s’est passé, mais j’ai eu l’impression de gravir mon Everest à moi. Mon endoctrinement était terminé.

Je voyage assez souvent, que ce soit pour le travail ou le plaisir, mais je suis toujours contente de rentrer chez moi. Mais quelque chose d’étrange s’est produit quand je suis rentré de Poole’s. J’étais véritablement triste. Ce n’était pas simplement ce blues post-vacances qu’on expérimente tous. Et ce n’était pas juste parce que mes nouveaux amis me manquaient, même si c’était le cas. C’est la liberté dont je jouissais là-bas qui me manquait. La liberté de pouvoir agir comme une meuf totalement chelou et que tout le monde s’en foute. Ou mieux, que tout le monde encourage ça. La liberté de ne pas devoir constamment, ou pas du tout, m’occuper d’une boîte mail toujours plus hors de contrôle. Et je me suis retrouvée à avoir un désir avide de calme, ce calme qui me semblait sinistre le premier jour. Le lendemain matin après que je suis rentrée, il y avait un foutu camion qui faisait plein de bruit et je ne sais quoi pendant des heures au pied de mon appartement. J’ai pris le métro et les gens ressemblaient à des zombies prisonniers de leurs téléphones. Je suis allé au bureau et… pareil.

L’expérience m’a fait me rendre compte qu’il me manquait peut-être quelque chose dans ma vie et je ne m’étais même pas rendue compte de ce besoin. Elle m’a montré une manière différente d’interagir avec les autres et avec la nature. Je doute que je passe en mode full smoothie et que j’aille vivre de manière permanente dans un endroit comme Poole’s. Mais un trip occasionnel aux champis, une dose ici ou là, ça pourrait être pas mal. (Je plaisante, je déteste les champignons).

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