ambient music, article, rétrospective

La fin du monde est proche, mais il restera toujours la musique ambient

Pourquoi la musique ambient est devenu mon radeau spirituel.
30.1.19

J’entends un murmure dans les arbres. Compte tenu des circonstances, je crois d’abord me tromper. Je suis allongé sur le dos dans une tente, dans un ancien camp de vacances dans le nord de l’État de New York. Cela fait trente-six heures que je m’inflige volontairement le calvaire d’un festival techno discret qui a lieu en septembre de chaque année. Isolé, même de façon temporaire, des cycles de la vie quotidienne, je néglige tout besoin physiologique. Le sommeil se fait rare, et les barres de céréales que j’avais volées dans la cuisine du bureau demeurent intactes dans mon sac à dos.

L’estomac grondant et la vision assombrie, je m’aventure le long d’un pont de corde qui se balance et s’affaisse au moindre de mes pas. Soudain, je me retrouve devant une scène que j’avais plus ou moins ignorée jusque-là. Dissimulé par les arbres et éclairé par de légers néons, un DJ se tient immobile et silencieux, passant de la musique douce et sans forme dans la forêt qui s’étend devant lui. En m’approchant, le murmure que j’ai entendu – qui s’avère être un morceau parlé de l’artiste norvégienne Ann Lislegaard, diffusé sur un système audio multicanal – se mue en des sons bien définis, étranges et merveilleux. D’abord, il y a de lents bourdonnements, des enregistrements naturels légèrement modifiés, des morceaux de synthpop géométriques et délicats. Je ne saurais dire combien de temps je reste assis là, sur un tronc d’arbre, à regarder cet homme jouer des sons traînants dans la nuit froide de septembre. Je l’avoue, je m’endors peut-être pendant quelques instants, mais c’est un vrai moment de respiration, loin du tumulte de la fête. C’est exactement ce qu’il me fallait.

Ces dernières années, pour tenter de survivre au stress de la vie adulte à cette époque anthropocène, je me suis souvent retrouvé dans des situations où je me comportais de la même manière qu’à ce festival : je suivais un murmure et m’éloignais du bruit. L’ambient, cette musique à la structure longue et flânante, principalement électronique bien qu’adaptable à tout instrument capable de reproduire des notes longues et prolongées, est devenue pour moi une sorte de radeau spirituel.

Tout a commencé en 2015 lorsque je travaillais dans un bureau à Manhattan, à deux pas de Times Square – l’incarnation architecturale d’une attaque de panique. Les structures impressionnantes, le métro surpeuplé, les hordes de touristes et de cadres moyens qui couvrent les trottoirs de la 6e Avenue ont pris un autre aspect lorsque la musique de Klaus Schulze a résonné dans mes écouteurs. Des mondes immobiles et colorés se sont matérialisés sous mes yeux parmi les séquences de synthés kaléidoscopiques, les tonalités monolithiques et plates créées par les compositeurs de drones, ou encore les notes joyeuses des morceaux New Age des années 1980. J’ai pu m'isoler complètement de la laideur du monde et flotter au-dessus de tout.

Quand les choses se font trop pesantes, je me réfugie dans l’univers d’un album d’ambient, que ce soit aussi bien du drone que du field recording. Quand Twitter commence à me donner le tournis, je me retire dans les morceaux de synthpop onctueux parus chez des labels comme Sounds of the Dawn. Quand mon cerveau n'arrive pas à s'arrêter de tourner en boucle, j’écoute les minimalistes new-yorkais et laisse leurs musiques répétitives et rassurantes m’entraîner de nouveau vers la normalité. Je suis le premier à militer pour que l’on écoute de la musique chaotique pour faire faire face au chaos du monde, mais je pense que l'absence de tonalités et de contorsions rythmiques peut aussi calmer l'esprit.

Une étude de 2011 parue dans Nature Neuroscience au sujet de la valeur de la musique au sein de la société humaine a décrit, à l’aide des techniques d’IRM, la manière dont la musique affecte les connexions neurochimiques dans le cerveau. Les chercheurs de l’université McGill de Montréal ont découvert que la réponse du cerveau fonctionnait dans deux manières différentes : « Le plaisir intense en réponse à la musique peut libérer de la dopamine », mais « l’anticipation d’une récompense abstraite peut entraîner une libération de la dopamine via un trajet anatomique distinct de celui associé habituellement au pic de plaisir. »

La musique ambient, en tant que genre, est une anticipation : les changements progressifs entre les notes et le déroulement lent et graduel des couches sonores ne font que différer le moment de la satisfaction. Si le cerveau peut libérer des endorphines en réponse à l’attente, alors je comprends mieux mon obsession compulsive pour l’ambient. Mais, en 2019, je pense que tout le monde peut comprendre l’attrait du silence et de l’immobilité.

Récemment, j’ai eu plus de raisons que jamais, surtout compte tenu de la situation géopolitique actuelle, de chercher refuge dans la musique ambient. Les despotes et les représentants d’extrême droite gagnent en puissance. Par conséquent, les droits de l’homme sont piétinés à un rythme vertigineux et les rapports concernant l’état apocalyptique de notre planète sont, pour la plupart, ignorés. Ce bruit de fond qui a marqué l’année 2018 se veut de plus en plus assourdissant jour après jour.

Un article du Guardian paru l’an dernier indiquait que de nombreux festivals de musique électronique programmaient des artistes d’ambient, ainsi que des noms plus classiques de la dance music. Cette tendance est parfaitement résumée par le compositeur Laraaji qui, dans l’article, dit vouloir offrir au public « une échappatoire verticale, même si temporaire, sans pour autant abandonner nos responsabilités en tant qu’être humain. » Mais alors que le monde s’enfonce de plus en plus dans les ténèbres, j’ai souvent l’impression, comme il le dit, d’abandonner mes responsabilités. À un moment donné, quand la réalité brutale du monde devient de plus en plus oppressante, me plonger dans la consolation de cette mer de synthés me semble un acte irresponsable. Pourquoi devrais-je rester ici à l'abri des horreurs du monde alors que beaucoup d'autres n'ont pas la même chance ?

Certains avancent toutefois que ce genre de musique cache un potentiel inexploré qui dépasse la simple échappatoire. L’auteur-compositeur Nick Zanca a, au fil des années, longuement parlé des implications politiques du genre. Selon lui, ces sons favorisent le développement et la réflexion. C’est à la fois un moyen d’éteindre son cerveau et de remuer ses méninges.

« Je digère mieux les mauvaises nouvelles quotidiennes en écoutant Grouper ou Morton Feldman, plutôt que toute autre mélodie invasive et explicite qui ne laisse aucune place à l'imagination et à la pensée, me dit Zanca par mail. Le cerveau humain peut gérer une quantité définie de charge sensorielle. Quel que soit le contexte (surtout en live), l’ambient favorise une écoute collective et collaborative. Cela diffère de la musique de club ou de la musique pop, dans laquelle l’écoute n’est que secondaire aux interactions sociales. »

RVNG, label basé à New York, a repris cette idée lorsqu'il a dû composer la bande-son d'un espace de méditation au Moogfest, un événement organisé en hommage au célèbre ingénieur électronicien Robert Moog en 2017 à Durham, en Caroline du Nord. Au lieu de simplement faire les DJ au festival (qui a eu lieu dans un ancien cinéma), ils ont commandé de nouveaux morceaux à des artistes qu’ils connaissaient et les ont compilés sur une cassette intitulée Peaceful Protest. Ils l’ont ensuite jouée au festival, avant de la mettre en vente et de reverser les recettes à un organisme de bienfaisance local pour soutenir la communauté LGBTQ. L’illustration de la cassette, une version chiadée du titre, a été projetée sur grand écran, soulignant ainsi le message sous-jacent de ce projet sonore sans texte ni mot. Cette expérience a changé ma perception de la musique ambient et de son pouvoir.

Matt Werth, un des fondateurs de RVNG, explique : « Il y a une sorte de conscience collective qui se développe autour de la musique sans paroles. Je ne crois pas que cela se retrouve dans d’autres genres de musique. C’est un phénomène observable à travers les âges : la musique religieuse a une structure cyclique, un mantra répétitif, sans forme bien définie. Cela confère un certain pouvoir, d’un côté. »

L’installation à l’intérieur du cinéma offre donc un point de départ clair pour la réflexion : contre quoi protestons-nous ? Contre quoi devons-nous protester ? Ce n’est pas un mouvement politique en soi, mis à part l’aspect caritatif de la démarche, mais il crée en même temps un espace tranquille où des idées peuvent germer, se développer.

Certains producteurs du genre pensent de la même manière. Même si je suis un peu réticent à considérer un ensemble de sons comme un contenu musical véritable, j'ai été frappé il y a quelques années par l’aspect politique de l’album Airport Music for Black Folk de l'artiste Chino Amobi. Détournant le célèbre Ambient 1 : Music for Airports de Brian Eno – une collection de slow drones que beaucoup considèrent comme étant le manifeste du genre – Amobi, à l’instar d’Eno, créée un ensemble de compositions lentes et mélancoliques. Mais dès le début, il est clair qu’il y a quelque chose d’encore plus inquiétant ; les morceaux sont moins tonals, plus stridents. Cela illustre le fait que, pour certains – comprenez les marginaux –, les aéroports peuvent être des lieux de grande agitation.

La beauté de la chose, c’est que le message, de par la nature même de la forme musicale, n’est pas didactique. Amobi et ses semblables auront beau développer les thèmes de leurs œuvres dans des interviews ou des communiqués, l’auditeur ne retient que les sons dans lesquels il peut se perdre et le titre comme guide. Bien sûr, vous pouvez toujours faire comme moi, à savoir regarder le monde qui vous entoure, l’envoyer bouler, puis disparaître. Mais pourquoi s’arrêter là ? L’expérience ambient peut être un point de départ pour sortir de sa zone de confort de réflexion habituelle. C’est non seulement un endroit dans lequel on peut s’échapper, mais aussi un endroit où l’on peut rêver de nouvelles possibilités et de nouveaux mondes.

Pour une écoute plus approfondie, nous avons compilé certains de nos disques ambient préférés de l'année passée. Vous pouvez écouter tout ça sur Spotify. Et si ça ne vous suffit pas, on a a rajouté quelques autres par ici qui ne sont pas disponibles sur les plateformes de streaming.

Colin Joyce est sur Twitter.

Cet article a d'abord été publié sur Noisey US.

Noisey est sur Facebook, Twitter et Flipboard.