« Je me jure respect, fidélité, secours et assistance » – avec les femmes qui s'épousent elles-mêmes

Avec les sologames, celles qui ne croient pas aux vertus du mariage.

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27 juin 2017, 4:30am

Cet article a été initialement publié sur Broadly.

En 1993, Linda Baker, une assistante dentaire de Los Angeles, en eut assez d'attendre celui avec lequel elle pourrait couper la première part de son gâteau de mariage. Prenant le problème à bras-le-corps, elle invita 75 de ses amis à être présents lors de sa descente d'une allée improvisée, à côté d'un bar de Santa Monica. Par les pouvoirs qui lui avaient été conférés, son ami et acteur Ron Cummins l'a mariée à elle-même.

Il aura fallu plus de vingt ans pour que la sologamie devienne un « phénomène » aux yeux des médias. En 2014, Sasha Cagen, l'auteure de Quirkyalone: A Manifesto For Uncompromising Romantics, s'est juré respect, fidélité, secours et assistance lors de son mariage à Buenos Aires. Pour Sasha, se marier à soi-même n'avait rien à voir avec le fait de renoncer à l'amour, ou d'arrêter les rencards. C'était une manière de faire taire la petite voix qui lui disait qu'elle ne serait jamais vraiment épanouie sans un homme. « Pour moi, c'était plus une question de me suffire à moi-même, d'être indépendante », m'explique-t-elle.

Aujourd'hui, à en croire de nombreux articles de presse, de plus en plus de femmes vingtenaires et trentenaires choisissent de s'épouser plutôt que de chercher l'âme sœur sur Tinder. Fatiguées par leurs parents insistants et leurs amies bien contentes d'être mariées, elles envoient valser les vieux problèmes de l'épouse moderne, et y voient une occasion de faire la fête avec leurs proches.

Il est difficile d'évaluer le nombre de célibataires – hommes ou femmes – qui ont pris le train en marche de la sologamie. Preuve de la vague médiatique, les membres du « mouvement » – à qui l'on demande généralement conseil pour organisation des festivités – m'ont confié qu'ils avaient reçu plus de demandes de la presse que d'aspirants sologames au cours des dernières années. Bien évidemment, la sologamie n'est pas un contrat qui a force obligatoire en droit américain ou français, mais les partisans s'en moquent. Leur objectif est de respecter la célébration en grande pompe d'un mariage, tout en rejetant la « tyrannie du couple ».

Quand Sasha Cagen s'est épousée, elle a compris qu'adopter les symboles traditionnels du mariage – la robe, les vœux, l'alliance, les invités – lui permettait de matérialiser ce qu'elle avait toujours eu en tête. « Créer un rituel a plus d'impact que rester seule chez soi, et se dire que l'on veut s'aimer ou même s'écrire une lettre d'amour, explique-t-elle. Le rituel implique le vœu. Il y a un poids, une profondeur dans cet acte, comme dans un mariage. »

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Depuis 2014, une petite industrie s'est développée autour de la sologamie, des organisateurs de mariage aux fournisseurs, pour faire de ce jour un moment aussi inoubliable qu'une union à deux. À Kyoto, une entreprise propose une mise en beauté, une séance photo et une petite cérémonie pour environ 2 500 dollars (étrangement, il est également possible de louer un mari « décoratif », âgé entre 20 et 70, pour ne pas être seule lors de cette journée magique). Pour ceux qui auraient besoin d'une alliance, un site appelé « I Married Me » propose des offres entre 25 dollars et 300 dollars, dépendant de la valeur que vous vous accordez.

Si les hommes peuvent également s'engager dans la sologamie, Sasha Cagen explique que la plupart des participants à ses workshops sont des femmes hétérosexuelles. « Je pense que les membres de la communauté LGBTQ pourraient tirer les mêmes avantages d'un tel mariage – notamment pour venir à bout de traumatismes, d'abus ou de violences homophobes subis. Après, la plupart des membres de la communauté LGBTQ n'ont pas dû faire face à la pression du mariage, comme c'est le cas pour les femmes hétérosexuelles », estime-t-elle.

Sasha Cagen a écrit Quirkyalone – son manifeste pour la sologamie – en 2003, à une époque où les femmes célibataires devaient gérer leurs rencards comme des entretiens d'embauche, et où l'image de la vieille fille faisait rage dans les médias. « Avoir plus de 35 ans et être encore célibataire éveillait de nombreuses craintes au moment où j'ai écrit le livre, se rappelle-t-elle. Le fait de vieillir et de rester célibataire faisait encore plus peur que maintenant. »

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Bella DePaulo, auteure de Singled Out: How Singles Are Stereotyped, Stigmatized, and Ignored, and Still Live Happily Ever After, reste perplexe quant à cette nouvelle tendance – certes marginale. Alors que les célibataires sont souvent considérées comme des solitaires torturées – ce qu'elle déplore, évidemment – celles qui décident de se marier à elles-mêmes ne semblent pas emprunter le chemin de la subversion de l'institution maritale. Au contraire, Bella DePaulo croit que les sologames promeuvent cette même institution. « En répétant le rituel du mariage, les sologames ne font que renforcer le pouvoir du mariage traditionnel, alors qu'elles cherchent en fait à faire barrage à ce pouvoir », estime-t-elle.

Pour elle, la sologamie véhicule les pires stéréotypes sur les célibataires – des folles égocentriques présumées –, en désaccord avec des recherches récentes qui ont montré qu'elles avaient tendance à être moins narcissiques que leurs amies en couple. « Les célibataires sont plus généreux, savent aider et s'occupent plus de leurs parents lorsqu'ils vieillissent », explique-t-elle, faisant référence aux statistiques fournies par la revue Social Science & Medicine.

Même si elle perçoit la sologamie comme étant opposée à l'ethos auquel la plupart des célibataires se rattachent, DePaulo pense que les mariages traditionnels méritent bien plus de critiques. « Pourquoi n'a-t-on pas la même réaction vis-à-vis du mariage traditionnel ?, demande-t-elle. Il faut réserver un week-end entier, loin de chez soi, c'est extrêmement cher et il faut même offrir un cadeau aux mariés ! Pourquoi ne pas critiquer cette célébration égocentrique ? »

Et l'auteure de poursuivre : « On nous a tellement répété que les célibataires étaient des femmes malheureuses, uniquement tournées vers la recherche d'un conjoint – et que si elles le trouvaient, elles seraient transformées comme par magie en des femmes épanouies. Il est difficile de défendre cette vision du couple digne d'un conte de fées. »

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