1997 : Qu'est-ce qui se putain de passait ?

1997 : Qu'est-ce qui se putain de passait ?

On a demandé à des gens nés en 1997 d’interroger notre rédac-chef sur cette année infernale où les gens écoutaient de la drum & bass, utilisaient le moteur de recherche Altavista et essayaient désespérément de venir à bout de Wipeout 2097.
26 juin 2017, 7:41am

Peut-on parler du passé sans sombrer dans la nostalgiose, les listes interminables et les tops assommants ? Peut-on se pencher sur une année, bonne ou mauvaise, et en tirer, si ce n'est de l'inédit, au moins quelque chose de substantiel ou de rafraîchissant ? C'est la question que nous nous sommes posés et à laquelle nous allons tenter de répondre tout au long de 2017 en revenant sur des évènements marquants ou, au contraire, trop méconnus, qui se sont déroulés il y a précisément 10, 20 ou 30 ans, dans le cadre de semaines spéciales.

Comme il fallait bien commencer quelque part, on arbitrairement choisi de remonter 20 ans en arrière. Pendant une semaine, Noisey vivra donc au rythme de 1997, sans doute la pire année des 90's, dont on va tenter d'extraire, avec nos plus valeureux contributeurs et une poignée d'invités prestige, la substantifique moelle. Au programme : disques traumatisants, suicides aberrants, meurtres effarants, phénomènes sociaux déprimants, héros fulgurants et même un jeu-concours grandiloquent. Mais avant de nous intéresser aux détails, il nous fallait revenir sur les grandes lignes.

Plutôt que de vous livrer un édito ronflant ou un historique assommant, on a préféré demander à Valérian, Pauline et Thomas, trois étudiants né en 1997, d'interroger notre rédacteur en chef, Lelo Jimmy Batista, qui avait 21 ans à l'époque, sur cette année infernale où les gens écoutaient de la drum & bass, utilisaient le moteur de recherche Altavista et tentaient désespérément de venir à bout de Wipeout 2097.

Pauline : Est-ce qu'il existe des sons « typiques » de 1997 ? Des styles de musique très représentatifs de cette année-là ?
Lelo Jimmy Batista : Sans trop réfléchir, j'en vois au moins cinq :

- La Jungle et la Drum & Bass, qui étaient présentes partout, tout le temps. Dans les clubs, mais aussi en fond, constamment, dans les bars, dans les pubs TV, chez les disquaires. C'était impossible d'y échapper. Même David Bowie s'y est mis sur son album Earthling. Techniquement, 1997 ça marque le moment où on passe de la Jungle à la Drum & Bass, qui va elle-même muter en UK Garage par la suite. Pour beaucoup de gens, Jungle et Drum & Bass c'est la même chose, mais il y a une différence : la Drum & Bass est plus futuriste, plus sombre, plus tendue, le beat est un peu plus agressif aussi.

- Le Big Beat, qu'on désignait aussi par d'autres noms plus ou moins débiles (Brit Hop, Amyl House). C'est l'époque où les Chemical Brothers touchent le grand public avec leur deuxième album, où Prodigy deviennent des superstars avec The Fat Of The Land, où tu ne peux pas faire trois pas sans entendre « History Repeating » des Propellerheads.

- Le Post-Rock, qui est déjà présent dans le paysage musical depuis quelques années, mais qui, en 1997, touche un nouveau public également, avec les premiers albums de Mogwai, Sigur Ros et Godspeed You! Black Emperor.

- Toute la nouvelle vague de rap indépendant futuristico-expérimental US, représentée par des groupes comme Company Flow.

- Et enfin toute la purge lounge/electronica/downtempo. Je n'habitais pas en région parisienne à l'époque mais je venais souvent à Paris pour des concerts, et Bastille était alors infestée de bars lounge qui passaient cette musique infernale. Pour moi, c'était LE cauchemar musical de cette période, l'équivalent d'un disque de Camille ou d'une file d'attente à We Love Green aujourd'hui.

Valérian : Est-ce que tu pourrais me conseiller un album qui pourrait donner à quelqu'un comme moi, qui n'a pas connu l'année 1997, une idée de ce que c'était ?
The Future Of War d'Atari Teenage Riot. Et par extension, tout ce qui sortait sur le label Digital Hardcore - Shizuo, Ec8or, Christoph De Babalon. Pour moi, c'était le vrai son nouveau et excitant de cette époque. Un mélange hyperexcessif de thrash et de gabber avec des hurlements saturés en allemand par dessus. Aujourd'hui, quand tu dis ça, c'est un peu comme quand tu fais « hey, je suis allé voir un film d'horreur tamoul et à un moment il y a une scène avec un loup-garou qui tombe sur un requin dans les toilettes du lycée », ça n'impressionne plus personne. Mais à l'époque c'était nouveau et complètement extrême. Ça a ringardisé d'un coup 90 % de ce qu'on écoutait.

Valérian : Un film ?
Nowhere de Gregg Araki. J'avais été le voir le jour de la sortie et la salle était bondée, vu que son précédent film, The Doom Generation, avait assez bien marché. Sans spoiler, ça se termine de manière très brutale, sur une scène qui est à la fois absurde et totalement inattendue. C'était assez particulier comme sensation, de se retrouver d'un coup, au milieu de centaines de personnes complètement décontenancées. Ce n'est pas comme à la fin de La Haine, de Kids ou de Little Odessa - pour prendre des films de la même époque - où tout le monde était plombé et sortait de la salle dans un silence de mort. Ou Usual Suspects, où tu comprends à la fin que tu t'es fait rouler, mais où t'es content de t'être fait rouler, tu vois ?

Là, le public avait l'impression qu'on s'était bien foutu de sa gueule ou qu'il avait raté un truc. Je me rappelle qu'il y avait des gens hyper en colère à la sortie. Il y a eu un peu le même genre de réactions avec Lost Highway, qui est sorti la même année et que j'aurais pu choisir aussi. Mais avec Lynch, les gens acceptaient plus facilement de rester dans le flou. Gregg Araki n'avait pas cette carte là - ce que les gens attendaient de lui c'était des histoires de sexe et de violence avec beaucoup d'humour noir, quelques références à la Nouvelle Vague française, une esthétique post-MTV et une B.O. shoegaze. Et, techniquement, Nowhere répond exactement à ce cahier des charges. Rien que le générique avec James Duval qui se masturbe sous la douche sous fond de Slowdive, c'est sublime - et pourtant, Dieu sait que je déteste Slowdive.

Valérian : Et un jeu vidéo ?
Wipeout 2097, le jeu de course futuriste sur Playstation avec tous les gros groupes big beat et électro de l'époque sur la B.O. : Orbital, Chemical Brothers, Prodigy, FSOL, Underworld, Leftfield. Et Photek, pour le quota Drum & Bass obligatoire. On a tous atrocement galéré pour le finir. Le dernier niveau, c'était une envie de meurtre constante. En plus avec la musique et l'esthétique néon/stroboscopes, au bout d'un moment ça devenait complètement hypnotique, t'avais le cerveau qui dégoulinait par les oreilles. Sinon, il y avait aussi Parappa The Rapper, un truc genre Guitar Hero mais où tu devais faire du rap avec un chien et des mecs à tête de légumes. Ça, c'était le gros vertige. Surtout quand tu étais un peu défoncé.

Pauline : Tu utilisais déjà internet en 1997 ?
Uniquement à la fac. Je ne connaissais personne qui avait internet à la maison en 97. Après, je vivais dans l'est de la France, hein, mais ça n'excuse pas tout. 1997, pour moi, c'est l'année où on a commencé à utiliser internet quasiment tous les jours, alors qu'avant ça, en 1995-1996, c'était un truc exceptionnel, tu t'en servais deux fois dans l'année, avec un prof qui supervisait le bordel en hochant la tête d'un air grave, comme si tu pouvais activer des missiles en cliquant sur un mauvais lien. C'est le moment où internet est, d'un coup, devenu disponible en libre accès. On utilisait un moteur de recherche qui s'appelait Altavista. Google n'existait pas. La connexion était merdique. On avait des mails sur Yahoo. Et c'était l'époque où on imprimait internet. Tout ce qu'on trouvait, la moindre interview ou photo, on l'imprimait. Chez moi j'avais genre 2000 pages d'internet sur papier - et elles ne m'ont jamais servi à rien, je ne les ai jamais lues. Mais on imprimait tout, pour l'avoir sous la main. Au cas où. A partir de 1998, les gens ont commencé à avoir internet chez eux. Et en 1999-2000, tout s'est complètement inversé : on est arrivé au stade où je ne connaissais quasiment personne qui n'avait pas internet à la maison. Et les gens ont arrêté d'imprimer internet, définitivement.

Valérian : Tu te souviens de trucs de technologie débile qui ont disparu depuis ? Genre le fidget spinner ou la perche à selfie de 1997 ?
Le Tamagotchi. Les maillots de hockey Mighty Ducks. Après, ça c'était des trucs qui touchaient les plus jeunes. Je ne sais pas si ça existe encore mais le Discman, je trouvais que c'était bien l'horreur. Comme j'ai grandi dans les années 80, j'ai eu un walkman et, même si c'était plus gros qu'un lecteur mp3 ou qu'un smartphone, ça restait pratique - ce n'était pas encombrant, tu pouvais l'emmener partout et puis les cassettes ça prenait pas énormément de place non plus. Mais le Discman, déjà c'était moche et ensuite ce n'était pas pratique du tout. Vu que c'était soit rond, soit de forme vaguement trapézoïdale, tu ne pouvais le mettre dans aucune poche. Et puis les disques sautaient quand tu étais en vélo ou que tu courais. Ça n'avait pas le côté compact et solide du walkman.

Publicité US pour un discman Panasonic, 1997.

Thomas : Ça s'habillait comment un jeune, en 1997 ?
Sale période. Baggys. Jeans XXL. Parkas de ski à couleurs pétantes. Caterpillar ou DC/Etnies ou Airwalk/Vans ou Nike montantes texturées qui ressemblent à des pieds d'éléphant. Cheveux peroxydés coupés très court. Lunettes de soleil profilées. Bonnets. Boucs. Piercings à la langue. Piercings à l'arcade sourcilière. Combo nombril apparent + survêt' ou nombril apparent + treillis. Robes-nuisette. Total look denim ultra-brut avec coutures super apparentes. Chemises de bowling. Chemisettes à motifs psychédéliques. Chemisettes à couleurs flashy. Il n'y a rien qui fait plus 1997 que les chemisettes. Le vert pomme aussi, beaucoup de vert pomme - chemisettes vert pomme, robes vert pomme. Et les putain de T-shirts oranges moulants. Ça c'était surtout chez les gens branchés techno, mais c'était vraiment l'équivalent 1997 de la Stan Smith. J'ai des souvenirs apocalyptiques d'après-midi chez mes potes clubbers, tous en baggys et t-shirt orange - t'en avais deux qui baisaient dans un coin, un qui n'était pas redescendu de la veille et qui avait une subite envie de faire des crêpes et 7 ou 8 autres qui piquaient du nez en écoutant Ken Ishii. Et tout à coup t'avais un type sorti de nulle part qui sonnait à la porte avec un pochon de pilules d'ecstasy et qui disait « Je peux stocker ça un jour ou deux dans votre freezer ? » Jamais tu me fais revivre ça.

Radiohead et All Saints en 1997. Deux versions assez représentatives du look de l'époque.

Pauline : Comparé à aujourd'hui, les jeunes passaient plus de temps devant la télévision en 1997. Vous regardiez quel type d'émissions ?
Seinfeld. Nulle Part Ailleurs sur Canal +, même si à l'époque je crois que c'était déjà la période Guillaume Durand, qui était bien pourrie - mais on regardait de toute façon, au moins pour le live. C'est l'année où South Park a démarré, aussi, mais c'était encore assez marginal, c'était pas encore le gros engouement, et puis il faut reconnaître que les premiers épisodes n'étaient pas terribles. Par contre Daria, ça a vraiment été un gros choc. C'était la première fois qu'on voyait un dessin animé avec des personnages qui étaient vraiment, exactement, comme nous dans la vraie vie, et avec des trucs que tu ne voyais jamais dans ce genre d'émissions : des situations embarrassantes du quotidien, des silences, des moments où il ne se passait rien, des vannes un peu nulles mais pas complètement nulles. C'était un peu Curb Your Enthusiasm pour ados en dessin animé. Retrospectivement, c'est fou qu'un truc pareil ait pu exister.

Valérian : Le JuL de 1997, ce serait qui ?
Sans hésiter, Scooter, un allemand qui faisait un mélange de trance et de happy hardcore ultra-criard et orienté grand public. Ça fait partie de ces trucs où rien que le mixage t'agresse. C'était un peu la version mongolo-pop d'Atari Teenage Riot, dont je parlais tout à l'heure. Le genre de truc qui te pourrissait complètement la tête après une écoute. Et le mec vendait des tonnes de disques. C'était l'enfer absolu, mais il y avait malgré tout un côté un peu attachant, sympathique. Exactement comme JuL.

Pauline : Il y un évènement particulier de l'année 1997 que tu retiens, quelque chose qui t'a marqué ?
La mort de Robert Mitchum. Vous savez pas qui est Robert Mitchum ? Sérieux ? Putain mais cassez-vous ! [_Rires_]

Valérian : Pour terminer, je voulais te poser la question à 10 000 euros : est-ce que c'etait « mieux avant » ?
Disons que si tu me donnais une machine à remonter dans le temps, 1997 serait sans doute une des dernières années où je choisirais de retourner. On vit une période très schizophrène et très incertaine où les gens ont plus que jamais envie de croire qu'effectivement, c'était « mieux avant ». Même les jeunes se réfugient de plus en plus dans un passé qu'ils n'ont, souvent, même pas connu. Mais personne n'a envie de reporter des T-shirts orange. Donc, je préfère croire que ce sera « mieux après ».

Merci à Elodie Denis et Sean Paul Sartre pour avoir eu la gentillesse de nous confier leurs étudiants.

Noisey 1997 c'est toute la semaine ici.